Atelier « Ouvrir des portes »

 (Atelier expérimental Louis Hautefort) :

Vous non plus vous ne me voyez pas ? Suis-je si invisible ? Impalpables, les idées ? Abstraite, l’idéologie ? Bien pensance, le bénéfice du doute érigé en étendard, mollesse, turpitudes, turditudes… de l’aveuglement consenti, de l’injustice tranquille ?

J’ai parlé aux idées, je les ai interpellées ; elles sont venues vers moi comme une coulée de lave, comme une houle qui lentement, pesamment, inexorablement…écrase tout sur son passage.

Alors, vous aussi vous surfez sur cette houle, me laissez hurler aux loups, en pâture aux lou-voiements, aux vouvoiements d’un langage médiocre, insolemment modeste, sans corps ni zeste ?

Vorace, coriace, approximative cuirasse…



Atelier de poésie

 

poème de Sara 



Matinale

« Nouvelle instant » (pour Corine Robet) :

Tous les matins elle prenait le train, puis le métro, pour aller travailler au centre de Londres. Une sonnerie stridente la tirait du sommeil, sa volonté de fer du lit. A côté d’elle son mari dormait encore, ne se réveillerait que beaucoup plus tard, après qu’elle eût fait sa toilette et celle des enfants, puis idem pour le petit-déjeuner, juste à temps pour les lui livrer, fin prêts pour l’école, avant de se précipiter au-dehors dans un claquement de talons. Ce petit trajet à pied, jusqu’à la gare, elle le faisait tous les jours au pas de course, tandis que dans sa tête ses pensées se bousculaient, se culbutaient. D’un œil distrait, elle notait l’herbe verte qui s’élançait à travers les fentes des pavés, les pissenlits qui arrivaient à percer côté maisons. Si elle avait été avec sa fille, son fils, elle se serait arrêtée, aurait raconté peut-être l’histoire du vin de pissenlit aux pouvoirs magiques… Mais cette pensée nostalgique d’un présent qui lui échappait, avant même d’être vécu, était vite chassée par celle, sur le mode du reproche, du bouton qui manquait à la jupe de sa fille et qu’elle n’avait pas eu le temps de recoudre. Le soir elle rentrerait tard, tout dans la maison serait à faire, et d’ici là il fallait abattre le plus de travail que possible : recevoir les clients, rédiger des lettres, s’occuper des comptes et trouver la faille dans l’argumentaire du parti adverse.
Ce matin-là, elle fut retardée par son fils qui avait oublié de lui remettre le mot pour la sortie au zoo. Il avait fallu préparer un pique-nique in extremis, et maintenant elle courait presque, même si c’était sûr, elle n’aurait pas son train… La fraîcheur du matin après la pluie, l’éclat du soleil sur les feuilles qui lentement se séchaient, les parfums dégagés par l’humidité : tout cela elle le voyait sans voir, le sentait sans sentir.
Arrivée à la gare, le train partait déjà. Elle aurait pleuré de frustration, elle en pleurait presque, pestant contre le train, contre ses talons pourtant pas hauts, son tire-au-flanc de mari. C’est en levant les yeux au ciel, comme pour y chercher de l’aide, qu’elle fut témoin d’une scène qui l’émut, cette fois, à faire couler de vraies larmes, des larmes qui se désolent et consolent à la fois. Les jardiniers municipaux faisaient leur tournée : la taille des arbres. Au moment où elle lève la tête, un nid d’oiseau, garni de deux œufs bleu pâle, entame son plongeon vers le sol.



Conte, en plaçant la phrase « Quelle bénédiction de s’oublier en autrui ! »

 (pour Corine Robet) 

Il y avait des rideaux très beaux, qui habillaient la porte-fenêtre d’un salon élégant. De jour, on les ouvrait, on les attachait à la taille avec une cordelette, pour donner de la rondeur et de la grâce féminines. En soirée, on les tirait et leur satin moiré faisait écho aux reflets du parquet, donnant un éclat à la pièce. Ils s’estimaient ainsi très heureux, fortunés parmi les atours du salon – le piano, les fauteuils en velours, la cheminée – et se flattaient de marier à merveille l’utile et le beau. Deux fois par jour la domestique venait s’occuper d’eux ; en vérité ils se considéraient bien mieux lotis que le chat.
Ce sentiment de supériorité, ils se gardaient bien de le laisser voir – ce qui ne l’empêchait pas d’être perçu. Le jour où un bébé fit son apparition dans la maison, on aurait dit que toute la pièce s’était mise à ricaner : le piano, les fauteuils en velours, la cheminée, tous y allaient dans un rire moqueur :
Eh, les rideaux, je vous donne pas six mois à compter du jour où il marchera !
J’espère que vous êtes bien attachés à la tringle, mes chers !
Vous aimez bien les mains qui collent, sans doute ? …et ainsi de suite.
De sorte que les rideaux ont commencé à pâlir et à se faner par anticipation des dégâts à venir.
Tout arriva comme prévu. Au fil du temps, le satin moiré fut sali à la hauteur des petites mains, plusieurs anneaux se sont détachés de la tringle et les rideaux pendaient en bâillant tristement par le haut. On n’avait plus le temps de les attacher joliment le matin, tant toute la maisonnée s’adonnait désormais au petit intrus.
Nous sommes fichus, se lamenta le rideau droit au rideau gauche, ne nous voilons pas la face.
Mal fichus, oui, ça ne fait pas un pli, répondit le rideau gauche, qui aimait bien les bons mots, mais fichus, non.
Je vous trouve bien optimiste, mon cher. Vous voyez bien : dès que la maîtresse de maison reviendra à elle, d’ici quelque temps, elle verra l’état dans lequel nous sommes tombés et hop ! ce sera la poubelle pour nous.

Le rideau gauche expliqua donc au rideau droit le plaisir qu’il prenait à jouer à cache-cache, à servir de camp ou de forteresse, assaillie d’ennemis imaginaires, et même à servir d’essuie-mains à de petites manottes pleines de sucre ou de chocolat.
Voyez-vous, je préfère la vie à l’élégance. Quelle bénédiction de s’oublier en autrui !

Et ensemble ils se mirent à envisager l’avenir d’un œil plus philosophe.



Variations du genre les Exercices de Style de Raymond Queneau sur le mythe du Roi des Aulnes.


1)
Un père chevauche à travers la forêt, son fils fiévreux dans les bras. En chemin l’enfant entend une voix : c’est le roi des aulnes qui l’appelle pour l’emmener dans son royaume, où ses filles lui ont préparé un tapis de fleurs.

Père, père, entends-tu ?
Quoi, mon enfant ? Je n’entends rien.
Père, père, cette voix, n’entends-tu pas ?
Mais non, mon fils, ce n’est que le vent qui fait frémir les arbres.
A l’aide, père ! A l’aide ! Il m’appelle, m’entraîne…
Ce n’est rien, mon fils, c’est la pluie sur les feuilles…

Lorsque le père sort enfin de la forêt, son fils est mort dans ses bras.

2) Conte :

Il était une fois un homme et sa femme qui n’arrivaient pas à avoir d’enfant. Tous les jours leurs prières montaient au ciel, mais rien n’y faisait, jusqu’au jour où une vieille dame frappa à la porte et offrit ses services. « Tu couperas une jolie branche de noisetier et t’en iras à la pêche dans le petit ruisseau qui coule à la lisière de la forêt. » La femme n’était pas superstitieuse, mais elle était prête à tout essayer pour avoir un enfant à elle, alors, sans en parler à son mari, elle fit ce que la vieille dame lui conseillait. Très vite elle attrapa une belle truite. Mais ce poisson brillait de mille éclats au soleil du petit matin, et la femme n’eut pas le cœur de le faire cuire. Elle rejeta donc le poisson dans l’eau et oublia toute l’histoire, ne se doutant pas que l’histoire, elle, ne l’oublierait pas.
Neuf mois plus tard, elle berçait dans ses bras le plus joli des petits garçons, qui tous les jours lui semblait encore plus beau, jusqu’au jour où, perdant subitement de son éclat, il tomba malade d’une très forte fièvre. Alors son mari prit l’enfant sur son cheval pour l’emmener voir le médecin de l’autre côté de la forêt.
Mais l’orage ne tarde pas à éclater, et la forêt est emplie du vacarme du tonnerre et d’une pluie battante, et les éclairs font se cabrer le cheval que le père pousse de plus en plus vite à travers les arbres. L’enfant a peur et crie au secours, mais ce n’est pas l’orage ni la chevauchée frénétique qui le terrifient, mais le roi des aulnes qui l’appelle dans la nuit de sa voix douceâtre, lui parlant de ses filles et de bosquets fleuris… Il le veut pour sien, ce roi, pour être le fils tant désiré, l’héritier de son royaume. Le père, qui ne peut entendre la voix du roi des aulnes, le rassure comme il peut et aiguillonne toujours plus fort sa monture.
C’est ainsi qu’il ne vit pas son fils se laisser doucement s’éteindre dans ses bras. Lorsque, les yeux remplis de larmes, il ramena le petit corps inerte à sa femme et lui conta les cris déchirants de leur fils, elle se souvint de la vieille dame et de la truite étincelante, et comprit. Tous les jours dorénavant, on la voyait au petit matin au bord du ruisseau avec à la main une canne de noisetier, à laquelle était attaché un petit filet de pêche.

3) Lipogramme :

Un papa court dans un bois sur son canasson, son fils qui a trop chaud s’accrochant à son bras. Par trois fois s’insinua la voix du roi : « Par ici, mon fils, par ici ! Tu auras mon pays si joli ! », affolant illico l’agonisant qui cria fort à son papa. Par trois fois son papa fut rassurant, niant tout son sauf bruits normaux. Quand il arriva à la maison du toubib, il trouva son fils mort.

4) Au bistrot

C’est l’histoire d’un mec….genre romantique, tu vois ? Il cravache à tout crin dans la forêt, les cheveux dans le vent, tout ça, l’orage qui pète partout… Il a un minot avec lui, le genre couineur, le gosse qui arrête pas… jamais content pour un oui pour un non. Enfin là, c’est vrai, il a de quoi être nifé: il a quarante de fièvre, il est complètement trempé, et son fou de père il va trop vite – il manque de tomber tout le temps. En plus, il a vraiment les jetons parce qu’une voix lui parle à l’oreille de belles choses, de jolies filles et de bois fleuris, et ça l’angoisse. Mais quand il en parle à son père, celui-là il a l’air au courant : « Oh non, le coup du roi des aulnes, manquait plus qu’ça ! » On aurait dit un pneu crevé ou un fer à cheval à changer… Alors il arrête le canasson et il regarde son fils droit dans les yeux, là sous la pluie avec les éclairs qui tombent – l’endroit rêvé pour causer d’homme à homme. « Bon, ce roi-là, avec sa voix envoûtante, c’est un charmeur. Vai, t’en verras d’autres. Alors écoute un peu, tu t’en vas avec lui, et tout se passera bien, et puis un jour il en aura marre de jouer au papa et il te laissera tomber. A ce moment-là tu t’affoles pas, tu m’appelles et je reviendrai te chercher. » Et là, il plante son fils dans les fourrés, il fait tourner son cheval et il repart chez lui. On peut pas leur mâcher le travail, quand même ? Faut pas les empêcher de toucher à la vie, de quitter le nid et de voler de leurs propres ailes, non ? Et puis, « faut bien que jeunesse se passe… »


5) Pastiche (Les versets sataniques de Salman Rushdie)

« Oh là, mon garçon ! Schönes Kind, baba, c’est toi ! Faut dire à ton papa d’y aller mollo, tu vas tomber !  » Et pour illustrer la chose, le roi des aulnes se laissa choir de la branche sur laquelle il était assis, fit une cabriole dans l’air, puis, juste avant de s’écraser sur le sol, il remonta en tournoyant à la verticale, tout comme Peter Pan dans le film du même nom de Walt Disney. Les yeux écarquillés, le garçon regardait, épaté, oubliant son précaire équilibre sur le cheval et la pluie qui lui gouttait du chapeau de son père sur la nuque.
« Ohé, par ici, baba !  » Le roi apparut dans l’instant, quelques arbres plus loin, suspendu par les pieds, jouant une mélodie molto agitato au violon et chantant à tue-tête en même temps. « Oh, il jouait sur une cuiller à soupe, une cuiller à soupe, une cuiller à soupe, et il jouait sur une cuiller à soupe et se nommait…  », traduisant en allemand, pour le plus grand bonheur du mioche tant convoité, une chanson traditionnelle du Royaume des Aulnes. Accrochant son violon à une branche, il leva l’archet au-dessus de sa tête, lequel se changea dans un éclair bleu ciel à paillettes dorées en cuiller à soupe, que le roi se mit alors à tapoter avec une brindille, en la remuant d’avant en arrière, telle une contrebasse folle sous la baguette d’un chef d’orchestre pressé. « Pour renaître, baba, il faut d’abord mourir  », et il balança la louche et s’aplatit dans l’air comme un accidenté de la route passé sous les roues d’un camion citerne, avant que des ailes de papillon aux couleurs vives lui poussent, et qu’il s’envole avec grâce.  Le garçonnet réfléchit. Il n’était pas né de la dernière pluie et en avait vu d’autres. Il leva la tête vers la figure grave et soucieuse de son père, le dévisageant d’un air critique, il parcourut la forêt ruisselante des yeux et prit sa décision. Surgissant de son corps, il se projeta d’un bond dans les feuillages trempés d’un grand chêne, et se retrouva assis sur une herbe très verte dans un joli jardin printanier, avec des bosquets et des charmilles de rosiers, où de jeunes couples contaient fleurette au soleil…



Sons, le soir,

Ecriture collective (pour Corine Robet, avec Nicole Court) :

Ronronnement électrique
Mur d’en face
Le chat assis
Sur mon lit
Réveil subit.

Bruit de pas – en-dessus de moi
Froissement de draps – ton corps à toi
Feulement de chat – mais qu’est-ce qu’il a ?
Vagues de voix – tout en bas.

Etre aux aguets, le regret
De ce rêve perdu à jamais
Le poids qui tombe
Etre une ombre

Assaillie, entamée, rongée
Décomposition anticipée
Morte parmi les vivants

L’eau dans les tuyaux
La radio, France-Info
Le frigo
Pas que des mots

Somnifères
Une volonté de fer.



Description du lieu d’atelier

(pour Annick Maffre)

Au moins ce n’est pas une salle de classe comme les autres, pense la géante. J’aurais aimé une pièce avec des couleurs, une vue sur des espaces verts… ; mais au moins ce n’est pas une salle de classe comme les autres. Certes, c’est sombre ici, et la seule fenêtre donne sur un autre mur, tout comme le cabinet du copiste judiciaire dans la célèbre nouvelle de Melville, qui s’ouvre sur un mur de briques marron, aux interstices grossièrement creusées, et qui n’est autre qu’une tombe symbolique… La géante veut chasser cette idée morbide qui tranche avec ses ambitions obstétriques : pour elle cet atelier d’écriture chez les souris est plutôt une matrice, propre à la gestation créatrice. Puis, elle se souvient de Bartleby dans la nouvelle et pense que pour lui, copier c’était refuser, son cabinet était un refuge. « J’aimerais mieux pas ; j’aimerais mieux pas », répétait-il, et la géante se disait qu’elle aussi, au fond, elle aimerait mieux pas faire ceci ou cela, elle aimerait mieux pas enseigner comme ceci ou comme cela… C’est bien, se dit-elle, c’est bien que ce ne soit pas une salle de classe comme les autres.



Mes valeurs

(pour Annick Maffre)

Il y a ce poème emblématique de Robert Frost a propos du chemin qu’on n’a pas pris. Le poète, lui, a pris le chemin de traverse, peu visité, sinueux et envahi d’herbes ; mais moi, peureuse et raisonnable, j’avais opté pour l’autre, le grand, large et bien tracé, où tout le monde s’engouffre. Certes, sur ce grand chemin je m’arrêtais dans les recoins, là où les ombres jouaient, où l’on entendait ruisseler des eaux souterraines… mais les ateliers d’écriture ne se trouvaient que sur l’autre chemin, celui qui m’était interdit, que je ne m’autorisais pas. C’est comme cela que se sont éveillés il y a vingt ans une curiosité, un désir, pour aussitôt se rendormir ; de sorte que je n’ai jamais fait d’atelier d’écriture avant d’en animer le mien, l’année dernière…

L’image saisissante de Frost nous parle de mille manières, mais pour moi c’est surtout, aujourd’hui, une allégorie de la langue, et de son apprentissage. Car ce grand chemin de la raison, de la sécurité de l’emploi, de la conformité, est bien sûr aussi celui de la peur, et la peur du monde pénètre aussi le monde des mots, de la syntaxe et de la grammaire. Pour moi l’atelier d’écriture est donc tout un symbole : le chemin que je n’ai pas pris, et que je regrette, et que je voudrais à tout prix indiquer à ceux qui n’ont pas encore choisi, de sorte que l’atelier a toute sa place dans une formation universitaire ou scolaire. Et il découle de cette représentation qu’écrire, et faire écrire, cela revient un peu au même, au point de vue de ce combat-là. C’est sortir des sentiers battus de l’hypercorrection, c’est marier la parole à l’élan de la pensée, de l’émotion, du désir. C’est laisser filer les mots dans des histoires, sur les traces de l’imagination. Je veux animer des ateliers d’écriture parce que je veux rendre possible une relation personnelle avec la langue, parce que je veux faire partager ma conviction que la langue peut nous être propre, et qu’apprendre une nouvelle langue c’est agrandir son espace de liberté, plutôt que s’imposer de nouveaux interdits.



Dialogue entre Crabe et la femme absente

La nébuleuse du crabe (atelier Séverine)

Tu m’as tuée, Crabe. Avais-tu besoin de me tuer ?
Je t’ai tuée, oui, et désormais tu es à moi.
Tu es un monstre, Crabe. Personne ne te croira, tu paieras !
Mais non, tout va bien, tu es à moi, je suis le dépositaire de ton souvenir, figé à jamais dans une boîte hermétique. Tu m’appartiens, tu es ce que je veux bien dire que tu es, pour moi, pour les autres…
Tu es un monstre, Crabe. J’aimais la vie, j’étais vivante, moi, toi tu as toujours été mort.
Tu vois bien que je n’avais rien à perdre ?! Et tout à gagner. Maintenant je ne suis plus jamais seul, et tu m’aimes. Tu m’aimes parce que j’en ai décidé ainsi, c’est moi qui décide maintenant, c’est moi qui parle.
Non, Crabe, je te hais, je te déteste, je n’ai que mépris pour toi, même pas de pitié. J’espère pour toi, pour nos enfants surtout, que tu te ressaisisses un jour, mais pour moi c’est trop tard, et je ne te pardonnerai jamais. Tu m’as tuée, Crabe, tu m’as tuée.



Le bateau de Nansen

Récits de voyage (atelier Nicole Court)

Vous allez hésiter à vous fier à moi, je vous comprends. Je n’ai pas l’air très solide, de prime abord je n’ai rien de rassurant. Vous avez beau vous dire que vous partez justement pour fuir le confort et le train-train, vous n’avez tout de même pas envie de courir des risques inconsidérés. Mais regardez-moi de plus près, et vous verrez : j’ai été construit par un homme qui connaît la mer, qui connaît en plus la banquise. Un homme qui a passé du temps, qui a marché le long des canaux dangereux où vous comptez naviguer. Il a vu que la banquise a une vie à elle, que des frissons la traversent, qu’elle se resserre puis se desserre sur elle-même dans une respiration lente mais implacable. Je suis le fruit des observations patientes de cet homme, de son empathie avec cette terre, très peu terre, plus ciel, plus mer, et plus encore intérieur d’un corps ou d’un rêve. Je suis ce bateau-là, construit en bois souple et léger, conçu pour m’adapter, pour changer de forme au besoin, pour avancer coûte que coûte, non pas malgré mais grâce aux agressions du climat ou du paysage. Essayez-moi, vous verrez, la banquise ne me rejettera pas, ne me recrachera pas en me laissant en rade, perché sur une montagne de neige, comme tant de bateaux avant moi. Elle ne m’écrasera pas entre ses gencives comme certains de mes prédécesseurs… Non, elle me laissera voguer, avec vous, Nansen, et votre équipage peu nombreux, elle voudra bien nous laisser flotter sur ces courants rapides que vous avez étudiés avec soin et qui vous amèneront bien, Nansen, au Pôle Nord.



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