Mayday !

C’était bientôt son quarante-quatrième anniversaire et non, elle n’avait besoin de rien, n’importe quoi lui ferait plaisir, si vraiment on y tenait. Secrètement, May aurait aimé une coquetterie : des boucles d’oreilles, une jolie bague, un sac-à-main rigolo… Mais elle préférait afficher de l’indifférence, car elle oubliait souvent les anniversaires de ses amis. Lorsque, quelques jours avant, arriva sur son paillasson un paquet ayant la forme d’un livre de poche, elle ne s’en émut pas et le posa près de son lit sans l’ouvrir dans une moue sardonique : elle l’avait bien cherché, ce renvoi à son statut de femme célibataire enchaînant les romans de chevet en guise de cache-misère affectif… Alors, fidèle au moins à son destin – l’ironie bien dosée vous permettant d’instaurer, l’espérez-vous, une connivence – et ayant terminé le roman-en-cours sans avoir trouvé le sommeil, elle prit un soir le paquet entre les mains, pensant s’endormir sur les premières pages –  tout comme vos lecteurs s’apprêtent, n’en doutez pas, à le faire.
Le papier-cadeau était un ciel étoilé agrémenté d’un ruban rouge vif, noué avec goût en deux ressorts aériens, et qui semblait à la fois une promesse et un leurre. May fut saisie par l’espoir fou, irrationnel, absurde, que ce livre fût le sien, celui qu’elle voulait écrire, celui dont elle rêvait. Elle retira doucement le papier et découvrit le titre – ne vous imaginez pas qu’on ne l’avait pas compris – : « Mayday ! ». Elle resta un moment les yeux hébétés, son cœur à la bouche comme on le dit outre-manche – vous allez vous en permettre beaucoup, d’exotismes? – puis elle commença à lire, incrédule, gagnée maintenant par l’étonnement, la colère, la peur panique, incapable de s’interrompre, traquant la fausse note, la fausse route, page après page…, mais tout collait, tout était à sa place tel qu’elle l’avait conçu, tel qu’elle l’avait senti et écrit, déjà, dans sa tête. Chaque pensée, image, cadence…: tout lui était familier, tout avait été en suspens dans quelque cinquième dimension attendant l’énergie, la volonté ou la hargne du désespoir pour se matérialiser ainsi dans un livre, celui qui subitement, inopinément, se trouvait là ! – Mais oui on la sent, ne vous en faites pas, votre inquiétante étrangeté, s’insinuant comme un frisson maussade entre nous-mêmes et vos mots qui à moitié mais à moitié seulement, je vous l’accorde, nous ennuient…–   Mayday, mayday, fit-elle entre les lèvres, prise de terreur maintenant à la vue de sa bouteille-à-la-mer revenue à elle-même et peut-être livrée – en combien d’exemplaires ? – au vaste océan des autres, aux aléas des courants et de la houle, avant de s’échouer sur quelque rive éloignée, accueillante ou hostile ou un peu les deux – tout comme nous le sommes, vous avez gagné, hérissés mais néanmoins amusés, par le coup de l’emballage qui n’en finit pas de s’ouvrir. Mais lisons donc :

C’était bientôt son quarante-quatrième anniversaire et non, elle n’avait besoin de rien, n’importe quoi lui ferait plaisir… Tous les matins elle prenait le train, puis le métro, pour aller travailler au centre de Londres. Une sonnerie stridente la tirait du sommeil, sa volonté de fer, du lit. A côté d’elle son mari dormait encore, ne se réveillerait que beaucoup plus tard, après qu’elle eut fait sa toilette et celle des enfants, puis idem pour le petit-déjeuner, juste à temps pour les lui livrer, fin prêts pour l’école, avant de se précipiter au-dehors dans un claquement de talons. Ce petit trajet à pied, jusqu’à la gare, elle le faisait tous les jours au pas de course, tandis que dans sa tête ses pensées se bousculaient, se coudoyaient. D’un œil distrait, elle notait l’herbe verte qui s’élançait à travers les fentes des pavés, les pissenlits qui arrivaient à percer côté maisons. – Sérieusement, croyez-vous vraiment qu’elle a le temps d’observer pousser les brins d’herbe ? – Si elle avait été avec sa fille, son fils, elle se serait arrêtée, aurait raconté peut-être l’histoire du vin de pissenlit aux pouvoirs magiques, ou du pavé qui cachait une trappe au-dessus d’un escalier en colimaçon… Mais cette pensée nostalgique d’un présent qui lui avait échappé avant même d’être vécu, était vite chassée par celle, sur le mode du reproche, du bouton qui manquait à la jupe de sa fille et qu’elle n’avait pas eu le temps de recoudre. – Non mais, risque pas qu’une femme comme elle s’encombre de culpabilisations inutiles pour un bouton ! – Le soir elle rentrerait tard, tout dans la maison serait à faire, et d’ici là il fallait abattre le plus de travail possible : recevoir les clients, rédiger des lettres, s’occuper des comptes et trouver la faille dans l’argumentaire de la partie adverse.
Ce matin-là, elle fut retardée par son fils qui avait oublié de lui remettre le mot pour la sortie au zoo. Il avait fallu préparer un pique-nique in extremis, et maintenant elle courait presque, même si c’était sûr, elle n’aurait pas son train… La fraîcheur du matin après la pluie, l’éclat du soleil sur les feuilles qui lentement se séchaient, les parfums dégagés par l’humidité : tout cela elle le voyait sans voir, le sentait sans sentir.
Arrivée à la gare, le train partait déjà. Elle aurait pleuré de frustration, elle en pleurait presque, pestant contre le train, contre ses talons pourtant pas hauts, son tire-au-flanc de mari. C’est en levant les yeux au ciel, comme pour y chercher de l’aide, qu’elle fut témoin d’une scène qui l’émut, cette fois, à faire couler de vraies larmes, des larmes qui se désolent et consolent à la fois. Les jardiniers municipaux font leur tournée : l’élagage des arbres. Au moment où elle lève la tête, un nid d’oiseau, garni de deux œufs bleu pâle, entame son plongeon vers le sol…
–…itude. Itude pour piano seul en sol mineur. Ha, ha ! Vous n’avez pas honte ? Je parie qu’elle n’a même pas vu ce nid : métaphore lourdingue d’une « nidification précaire » tirée de quelque sous-roman féministe ! Je vous vois venir, va, la transformant comme de bien entendu en naufragée contemporaine, rescapée de quelque imposant paquebot d’illusions et de vieilles lunes, chéries sans raison aucune si ce n’est qu’elles avaient embarqué avec elle… Rescapée à elle-même, direz-vous, castaway devenue stowaway clandestine de son propre navire, aucune île déserte ne s’étant présentée et en attendant de trouver mieux ; – car mieux vaut continuer à naviguer, rester en mouvement, même si l’on ne décide plus de rien, ne contrôle plus rien ! Mayday mayday ! murmurera la clandestine, lovée sans confort en chien de fusil dans un placard ordinairement réservé au premier secours, mais aménagé pour elle ou son semblable par l’officier à qui elle a laissé la moitié de sa fortune… Je vous vois venir, avec ce cœur mis à nu qui vogue sur les vagues dans une bouteille transparente, en route vers un destinataire inconnu, aléatoire, trouvé par on ne sait quelles pulsions ou répulsions telluriques, se livrant ainsi à travers les mers, à travers le verre bien poli et dont sans aucun doute on brisera le fragile réceptacle : intrusion, effraction, humiliations ! Je vous vois venir et vous vous trompez ; tout va bien parce que cette fille-là sait ce qu’elle fait, elle a tout fait pour…–

Le livre jeté par terre. Errance dans la maison vide, pliée en deux. Comme tous les jours depuis lors, c’était comme si on lui récurait les tripes avec une éponge en métal. Tout le monde y allait de son diagnostic, mais elle savait, elle, que son ventre creux était un cri, qu’elle avait mal à ses enfants. Une cigarette, éteinte aussitôt. Le sommeil très loin. Relecture de son texte, miroir grimaçant mais juste. Humant cette fois la fraîcheur matinale, les teintes sensuelles, la vie qui se loge entre les lignes…

Lorsqu’elle eut fini, il resta un paquet sur son bureau, où elle l’avait posé en attendant son anniversaire. Le papier-cadeau était un ciel étoilé agrémenté d’un ruban, qui n’était en fin de compte ni promesse ni leurre, plutôt une invitation, une autorisation au désir : un carnet, relié de velours rouge, dont elle feuilleta lentement les pages blanches…



Double je

- Boudin
- Crevette

- Boursouflée
- Ratatinée

- Bouffie
- Rabougrie
-  …

- Cà suffit à la fin, çà ne m’amuse plus
- Enfléééée
- Arrête !
- Ballonnéééée
- Arrête… Qu’est ce que je t’ai fait ?

- Tu oses me demander : « qu’est ce que je t’ai fait ? » Mais tout. Tu m’as tout fait parce que tu as tout pris. Tu ne m’as rien laissé.

- Tu ne vas pas recommencer, je suis désolée. Je n’y peux rien.
- Comment cela, tu n’y peux rien ? Tu n’as qu’à m’en passer un peu et je me tais.

- Tu crois que c’est facile pour moi ? Je suis comprimée, au bord de l’explosion.

- Justement si tu m’en donnais un peu, tu irais mieux.

-     …Tu veux quoi ?

- Ce qui se bouscule en toi. Des consonnes, des voyelles, des syllabes. Que sais-je ?
Va, Zou, Ché, Ba, Po, Ju, Cha, Vi…. Je manque de tout. Je suis sèche, totalement sèche. Archi-sèche
- Même si je le voulais, je ne le pourrais pas. Tous mes orifices sont bouchés, verrouillés. Closed. Cerrado. Chiuso. Capito ? Je suis fichue. Tu es fichue. On est tous fichus.

-  Attends, j’ai une idée.
- …
- J’ai une idée, tu entends ?
- ….
-  J’ai une idée, j’te dis.

- Oui j’ai entendu. Bon vas-y, c’est quoi ton idée ?
- Touche-moi
- Pardon ?
- Touche-moi, je te dis.
- Tu es folle
- Là, tu t’allonges, à plat sur la table.
- J’peux pas
- Mais si tu peux
- C’est trop dangereux
- Ne fais pas l’idiote. Laisse toi faire

Tu t’approches de moi, tu me parais fine et fragile, longue et grise, brindille délaissée, oubliée.
Plus tu t’approches et plus je sens gonfler en moi l’urgence de me déverser enfin, de m’alléger.
Tu marques un arrêt, ton regard exprime une certaine crainte. Pourtant c’est toi qui as voulu me toucher. Tu me disais que je t’avais tout pris. Maintenant tu ne peux plus reculer.
Viens, je suis là. Viens et laisse toi toucher à présent.

Ta main contre la mienne, douceur de ta paume, creux et vallons, lignes d’espoir et lignes de fuite. Grain fragile hésitant qui résiste un instant et ploie sous la caresse ultime.

Tu ne dis plus rien. Tu ne bouges plus. Je me suis approchée. Tu ne dis plus rien. Encore plus près.
Je me pose. Cela te fait mal. Je me pose sur toi. Tu as laissé échapper un tout petit cri. Je t’enveloppe. Tu disparais en moi. Monstrueusement absente, nous faisons corps, nous faisons sang.
Je devrais te retenir mais je te souffle tout doucement jusqu’à l’épuisement final. 
Va Ché, Ti, Pu ré, Zou.

Je transpire, je respire. C’est si bon. Ma bouche s’arrondit en étoile. Mes lèvres se dénouent, ma langue roule.
Et toi qui vas mourir. Je le sais. Je respire et tu vas mourir.

- NON ! Non tu ne vas pas mourir ! Tu ne peux pas me laisser. J’ai peur, j’ai mal. Je ne voulais pas que tu viennes, tu es venue quand même.
Tes yeux n’expriment rien. Parle, Parle moi, Parle enfin.
Je t’en prie juste un son, un mot, une syllabe.
Zou, Ché, Ba, Po, Ju, Cha, Vi. Allez après moi. Va, Zou, Ché, Ba, Po, Ju, Cha, Vi. Zou, Ché, Ba, Po, Ju, Cha, Vi. Va, Zou, Ché, Ba, Po, Ju, Cha, Vi.

Réveilles toi bouges, agite-toi.
Ou es tu petit rameau brisé ? Tu m’as donné tes sons, tes mots. Tu dors ma branchette ?

Là, tout doux, tu n’as plus peur.
Moi j’ai toujours peur, j’ai peur depuis toujours, avant toujours.
Pour toi c’est fini. Là, ma doucette. Tu es en moi, à moi pour toujours.
On va se reposer maintenant.

11/02/2008 (Atelier expérimental Marie Laure)

 

 

 



Bouquet de boutons

Boutons empaquetés
Délicatement enfilés
Dans une bouteille troublée

Boutons déjà cueillis
Jamais épanouis
Sur la terre rejetés

Rompu/ Perdu/ Fichu
Fleurs non écloses, la mignonne ne verra jamais la rose

L’enfant regarde, l’enfant attrape
 L’enfant emporte dans le jardin en friche, un bouquet de promesses à fleurir
L’enfant emboîte, promesses enfuies
L’enfant dépèce, promesses perdues
Bouquet piétiné, boutons abandonnés, l’enfant s’en est allé

10/03/2008 (Atelier d’écriture André Bellatorre- Michele Monte)



Bonbon amer

Du haut de la tour, la ville fond comme un bonbon amer.
La lune rose plomb rit sur le siège de plastique clair.
Elle erre devant la fenêtre
Après-midi d’été avec vue sur mer
« Il est formellement interdit de se pencher par la portière »
Soudain son  corps claque sur la pierre.

17/03/2008 (Atelier d’écriture Claude Fosse)



Miroir

Des doigts
Contre le verre froid
                               Visage au hasard

Surface polie
Résistante à l’oubli
                              Image de l’absente

Des Lèvres
Sur le verre froid
                             Bouche étrangère

                                                                            Et ces yeux fixes

                                                                                        Absurdes

18/02/2008 (Atelier d’écriture Alain Restrat)



Dispute

Eclats de voix
Brisés sur le sol

Mots en miettes
Cendres à la volée

Ton sang perle sur ma peau

Et l’enfant qui regarde

18/02/2008 (Atelier d’écriture Alain Restrat)



Bleu Nuit

Ombre à plat
Sur le fil frémissant

Note marine
Gris calme

Lisse    Glisse
Equilibre ténu

Des pas puissants
Jaune terre

Traînée de poudre
Carrée      Tordue

L’onde s’affole
Rampe    Crampe-

La branche cède
L’empreinte s’enfonce

Reflet Bleu nuit

31/03/2008 (Atelier expérimental Sara)



L’homme qui marche

L’homme marche. Le long du mur blanc. Immense. L’homme tout entier est tendu dans cette action de marcher. Je le regarde. Il a l’air de savoir où il va. Dehors il fait nuit. La pluie n’a pas cessé. Cela fait longtemps qu’il n’avait pas plu comme cela. A flux continu. Jet abondant, vigoureux qui martèle les tuiles, ruisselle sur le bois des volets, tambourine sous mon crâne.
L’homme m’impressionne. Il me paraît si concentré. Les yeux rivés sur l’horizon, le buste légèrement penché en avant, les bras le long du corps. Un genou se plie à peine, l’autre talon décolle. Mouvement parfait.
L’eau coule toujours. Je me demande quels chemins creuseront les rigoles dans la cour. J’imagine la flaque qui s’est formée devant la portière de ma voiture où je mettrai forcément le pied.

J’aimerai marcher à côté de cet homme, l’accompagner, être aussi celui qui va. Décidé, sûr de lui. Sait-il vraiment où il va ? Peut-être pas. Peut-être n’a t-il pas besoin de savoir où il va, pour aller ? Marcher lui suffit, confiant dans ses pas, dans ses gestes, la destination importe peu.
Marcher au gré du temps, au fil du vent. Vivant. Marcher avec application, avec obstination. Sans prêter attention à l’ombre qui se dessine sous chaque pas. User son angoisse, faire face au silence, à la solitude. Cheminer vers l’immense. Guetter la lune derrière la tour. Reconnaître la vallée fleurie. Résonner avec la vie.

A sa naissance, l’enfant marche. Réflexe archaïque de la marche automatique. Puis il oublie et doit réapprendre. Cela fait quarante ans que j’essaie d’apprendre à marcher. Quelquefois j’y arrive. J’ai même déjà réussi à courir entre les arbres en hiver, à dévaler des pans de colline à fleur de peau, à crier la beauté d’un éclair rose plomb dans un ciel couchant.
Cela n’a pas duré. Un mot, un geste, un silence et je tangue, je trébuche. Cette pluie ne s’arrêtera t-elle donc jamais ?
L’homme ne me regarde pas. M’accrocher à ses pas, me laisser guider. Mais non, je m’étale en flaque devant lui, sur le tapis du salon. Il ne m’a pas vu. Déjà loin, ailleurs.

J’ai le tournis. Des lambeaux d’invisible pendent sous mes pas. Je sens la pluie glisser sous ma peau, couler sur mes os. Se laisser emporter. Passer de l’état solide à l’état liquide. Se répandre. N’être plus que du jus. Jus d’être. Ne plus être. Glisser sur les lames du parquet, s’infiltrer sous le seuil de la porte, s’enfoncer entre les graviers.

Je dérive, dans mon sang, dans mon jus. Et lui qui continue de marcher, indifférent, étude au crayon sur le mur du salon. Je hais Giacometti.



Ainsi de suite

Le temps s’est pendu
Figé comme un étang de glace
Il s’est laissé glisser
Toile de fond et
Toile d’araignée
Ouvrir à trois mains
Briser le silence de l’air
et ainsi de suite

Reflets et ombres
Sortent des armoires
Tourbillons d’âmes qui s’évadent
Ainsi font les mains
Trois petits tours par çi
Trois petits tours par là
Voilà le temps revisité
et ainsi de suite

Les mots font des rimes
Les mains s’anniment
De là un fil s’échappe
Par là un regard s’approche
La poussière respire
Les pas s’emmèlent
Les murs chuchotent
et ainsi de suite

Ouvrir à trois mains
Les chemins des décombres
Rassembler quatre mains
et ainsi de suite

Séverine



Atelier de théâtre, au théâtre de la Minoterie :


Récit :
Et voilà que tout le monde passe devant ce mur du temple antique sans le voir, tant ils sont pressés d’admirer les colonnes doriques. Moi, ce mur m’accroche, et je sens que je vais bientôt savoir pourquoi… Oui, ça y’est, une forme est apparue dans l’usure de la pierre, dans la décoloration minérale, et une tête de taureau a surgi des siècles, faisant surgir de ma mémoire…

Ceci :
Taureau, taureau ! criaient les enfants dans la cour, la tête baissée, les index pointés sur la tête.
On disait que c’était toi le toréador. Taureau, taureau !
Au début je ne comprenais pas, mais on est en Provence, c’est leur monde.

En Grande Bretagne la chasse à la courre, c’est-à-dire au renard, à cheval, dans le brouillard matinal avec une trompette et des chiens, est désormais proscrite.

Puis ceci :
Le regard de ma mère sur moi, furieux, accusateur. J’ai parlé, l’air de défendre la corrida – mais sociologiquement, la tragédie grecque… Je ne lui appartiens plus, je ne suis plus moi.
Ce n’est pas d’elle.


Dialogue :

Oui…non, j’arrive !
(…)
Non, il n’y a rien à voir, ce n’est pas la peine de…
(…)
Bon, c’est gentil de revenir comme ça, mais vous voyez, il n’y a rien à voir. Je regardais juste le pan de mur, là…
(…)
Non, non, je ne suis pas spécialiste, je ne sais pas s’il y a un intérêt archéologique quelconque, il y a des formes sur la surface du mur, là où elle est un peu écroulée par les intempéries – là – vous voyez ? Non ? mais voilà, peu importe, c’est moi, je pensais à des trucs…le mur m’a fait un peu partir…
(…)
Oui, perso. Allons là-bas – c’est intéressant, ce que la guide a raconté ?

Dialogue (avec Florence) :

Vous venez, si mais vous venez !
Oui…non, j’arrive !
Et maintenant on fait quoi ?
Il n’y a rien à voir ici, c’est pas la peine de…
Ah, d’accord, d’accord.

Dialogue (avec Maria) :

Quoi faire ? On appelle quelqu’un ?
Oui…non, j’arrive !
Quelqu’un sait où sont les toilettes ? Ou l’hôtel, l’adresse de l’hôtel ?
Non, c’est gentil de revenir comme ça, mais vous voyez, il n’y a rien à voir.
Moi, j’ai tout oublié, je ne voulais rien savoir. Je voulais me laisser guider, je voulais que quelqu’un s’occupe de moi.
Non, non, je ne suis pas spécialiste, je ne sais pas s’il y a un intérêt archéologique quelconque.
Et maintenant je dois me prendre en charge ?
Oui, perso. Mais allons là-bas – c’est intéressant, ce que la guide a raconté ?

Travail sur le monologue sous forme théâtrale (pour Corine Robert) :

A partir d’une pièce de Martin Crimp, Tendre et cruel.

1)
Peur ? Jusqu’à ce jour je n’ai jamais eu peur. Ce ne serait pas pensable pour une femme de soldat, encore moins l’épouse d’un général. Aujourd’hui, j’ai toutes les raisons d’avoir peur : le procès, les enfants abandonnés, rescapés de la guerre… Je suis seule face à tout cela. Mais ma peur ne vient pas de là, je sais que je peux faire face et tenir bon. Tout à coup je sais que j’ai peur de vivre, réellement. Peur d’entrer dans l’arène, d’aller au bout de mes désirs…

2)
Désirs ? Elle ne sait pas. Désir, profond. De profundis. Va chercher, le chien ! Comment appelle-t-on un chien sans pattes ? On ne l’appelle pas, on va le chercher… Va le chercher, ton désir profond ! Elle voudrait compter, voilà quoi, s’imposer, dans un monde qui prétend qu’elle n’existe pas, qu’elle est inter-changeable… Cet homme, son mari, il l’avait bien vue, lui, c’est pour ça qu’elle l’avait épousé, non ? Mais maintenant… il faut devenir opaque, prendre de la consistance, avoir une assise, une présence devant ce monde qui lui voit à travers – avoir un corps, quoi…

3)
Sa portière arrière est ouverte, elle essaie de sortir un carton plein de livres et d’albums photos de sa voiture. Apparemment le fond est déchiré, parce qu’elle est penchée sur le carton afin de passer les bras dessous pour  empêcher les livres de tomber.
Vous ne voudriez pas que je vous aide, je suppose ? Votre orgueil en souffrirait ?
Si je m’arrête je fous tout par terre. Vous arrivez trop tard.
Permettez au moins que je vous tienne la porte.

Son ironie moqueuse l’amuse, mais elle se méfie.

4)
Elle s’était rendue compte qu’elle n’existait pas, qu’elle n’avait jamais existé, qu’elle était sans consistance. Une femme sans corps, invisible, qu’on voyait à travers… Il faut un corps solide, les pieds bien implantés dans le sol, un bassin qui en impose. Ca doit pouvoir se trouver ou construire, non, on doit pouvoir épaissir, se gonfler à force de…quoi ? De volonté ? encore ça ? En attendant elle me sert bien, ce corps, pour déménager…

La voilà, je ne la cherchais pas – mais la voilà et maintenant je sais que c’est ce que je faisais, me trouvant là, comme par hasard, pas loin de sa porte. Sa portière arrière est ouverte, je vois juste ses jambes, en jeans et baskets, au-dessous. Elle se lève, penchée sur son carton. Le fond doit être cassé car elle a passé les bras dessous pour empêcher les livres de tomber.
Vous ne voulez pas qu’on vous aide ? Aïe, pas comme ça ! C’est pas ça qu’il fallait dire. Une question à la forme négative, elle ne peut que refuser. Pire : elle va penser que je ne lui dis cela que pour la forme, qu’au fond je m’en fiche, que je ne la vois pas.

Si je m’arrête je fous tout par terre. Vous arrivez trop tard.

De toute façon ça ne sert à rien. Tout ce qu’il voit, c’est une femme qui peine avec des cartons. C’est facile, c’est ce qu’ils voient tous, ce n’est pas voir, ça, c’est re-voir des images rabâchées. Please God, make me opaque !



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