RENGHARDISES

RENGHA EROTIQUE ( Monia Dany Véronique JJ )

  

Désir… manque qui naît de ton absence… Il m’oblige à te repenser désarticulée…  comme si toutes  tes parties s’étaient éparpillées et qu’il me fallait te reconstituer… telle ces poupées nues qui ne tiendraient pas debout si elles s’incarnaient.

  

Toi dos arqué et hanches généreuses comme les bords arrondis d’un violoncelle en marbre.

Toi sein lourd et pourtant dressé jusqu’à la pointe du téton.

Toi cou tendu… tendu vers… en attente de … Effleurement de mes doigts … Souffle… Mon souffle… Mon souffle accéléré…et chaud le long de ta peau… Ta peau…Dévoilée, ta merveille… Tes lèvres noires… Ton souffle court… Qui court partout… Ton souffle partout remplit l’espace… Ton souffle qui transcende… Ton souffle coup de grâce, ton souffle cou de feu… Feu sur mon désir… Mon désir en lumière… Pleine… Sous les projecteurs… Ta peau  sur ma peau sur ta peau sous nos souffles…. Courts…. Mélangés… Tendus… Ta merveille  comme une lumière… Tendue…. En attente de …. Tes lèvres….dessinent d’étranges mots silencieux que je happe au bord de mes doigts… Aveugle je lis à fleur de peau ta souffrance délicieuse… Toi marin égaré, moi houle de ton naufrage. Nos souffles…et nos peaux… la longue haleine du vent…Tu m’embrasses à pleine bouche, me bois avidement avant de couler à pic. Flotter sur le désir. Noyés dans le plaisir. Couler à pic et rejaillir. Fusion. Tempête. Eclatement humide.

  

Fin d’un songe mouillé. 

  

Ma larme solitude.



Mets ta lepse…

Mets ta lep, se dit le lascard, sois prudent, il n’est jamais trop tard.Ailleurs dans le brouillard, marchant vers son hangar, le guitariste de Métal Epse, avançait au hasard, car il ne savait pas exactement quelle gamme adopter, sur quel registre au juste jouer, il a bien trop souvent spéculé avec la réalité pour maintenant en appréhender le texte originel (Où se situer, où se situe Hey, ou ceci tu es, ou ceux si tu es tu , où se situait « tu »?).

Tard dans la nuit on l’admet à Lepse ( Linguisto-events potential search).
C’est une urgence, une résurgence même.
Dans la nuit les portes des hôpitaux claquent, des chariots brisent l’obscurité, les blouses ensanglantées des méta-laids-psy soupèsent les blessures provoquées par les effarements du réel et les maîtres verbatiles recousent les silences amputés.
Il y a des fils sur les lèvres charnues des mots rouges, vifs et tuméfiés.
L’impérialisme du non-sens a brûlé de ses vapeurs pyromaniaques les visages des enfants tant convoités.
Ça pue, ça pue l’ordure et la douleur.
Enfonce dans ma chair ta seringue, fais couler dans mes canaux morts desséchés le fluide métaleptique, revigorant trip organique.
Hey pleure aux barreaux de son lit, l’odeur du métal n’a pas le goût de sa musique.
Il accroche la blouse d’une Auxi-mort au sourire d’archange pornographique. Ses irrationnels bombages arrondis dévastent le champ de vision de Hey qui verse des larmes de rage pure sur les mules au décolleté indécent de la fille.
« Lèche-moi, lèche-moi, là juste entre les doigts, gémit-il avec ce soubresaut fantasque qu’il a dans la voix et qui fait mouiller les filles.
L’auxi-mort appose sa bouche de mamelon gonflé sur la main droite aux longs ongles courbes. Et dans une langue parfaitement chatiée, elle enrobe les maux doux et houleux qui bousculent Hey dans le plus profond des tréfonds de ses gammes originelles.
Encore il pleure et pleure encore. L’auxi-mort maintenant a laissé les doigts pour travailler le corps. Elle aime la tension , le muscle sous la peau, elle entend gargouiller la guitare sauvage en larsens furieux, elle suce au creux de la hanche l’ange déjanté, elle enjolive de ses encouragements l’homme en proie avec lui-même « Mets ta Phore, glisse-la entre mes cuisses, susurre-t-elle à Hey qui éjacule fermement son métal épileptique en une linguistérotique prise de sens ; la pulpeuse Auxi-mort laisse échapper quelques logatomes avant de s’évaporer dans les blanches circonvolutions de la construction sonore. Hey pense « La prochaine fois mon vieux, met ton nymie, ça durera un peu plus longtemps… ». Le tautogramme tatoué sur ses pectoraux tape un tempo staccato . Hey se sent soudain vaseux, pris de verbigération.
- Oh please, laisse couler le riff dans mes vers, supplie-t-il, laisse brûler la prose dans mes silences, hurle Hey nu, dans les couloirs angoissés qui s’interrogent, mais pourquoi l’admettent-ils à Lepse?
Des Pro-Lepses se pâment dans le pâle labyrinthe du Linguisto-events potential search. Le guitariste de Métal-Epse sort ses prémunitions. Un type à la toison colérique l’interpelle du bout de ses yeux de chat, moqueur : « Wèï, mais dis donc, mais t’as l’epse, wèï là ou quoi? » . Hey méprise cette apostrophe zwanzeuse, il n’a plus l’âme à ça…

Dehors le temps a cessé de couler, les toits des entrepôts morts, immobiles comme des gisants, s’encanaillent dans la lueur laiteuse de la lune, elle aussi, nue.
Assis au bord du hangar, le lascar attend son rencard.
Il ne sait pas qu’il est trop tard, Métal-Epse est mort ce soir. Hey, définitivement interné dans un institut grammatico-stylistique, ne peut plus échapper au fétichisme machiavélique du chant sémantique. On a de l’oreille ou on en a pas…

 

 




Place

Il avait sa place. Une place sur le banc qui faisait face à la place du marché. Pour réparer les outrages des désordres de sa vie, il s’y était d’abord astreint, il s’était obligé, fait violence.
Chaque jour et aussi les jours suivants posé son cul à la même place sur le même banc de cette même place.
C’était ça ou la mort. L’ultime moyen de se réconcilier avec le monde c’était d’en faire partie intégralement. Certains jours, il se tenait tellement immobile que les pigeons lui grimpaient sur les genoux ou lui chiaient sur les épaules. Cela le rassurait. Il savait qu’il fallait souffrir pour regagner l’espace perdu. Il s’était tellement et si profondément égaré autrefois, avec ces idées dans sa tête qui tournaient si souvent et sans s’arrêter. Elles l’avaient saisi peu à peu dans leur tourbillon et il avait progressivement perdu sa place. Les gens avaient commencé à lui adresser des signes, des appels de phares, les gens lui firent mêmes des gestes codés, ils le regardaient avec des regards secrets, lui donnaient des mots aux sens cachés, ou cryptés.
Alors il avait commencé à comprendre que quelque chose ou quelqu’un voulait lui prendre sa place.
Mais il ne comprenait pas qui s’attaquait à lui aussi mystérieusement.

D’abord, il était resté enfermé chez lui pour occuper ce terrain là. Vaillamment il avait tenu le lieu, avec du café, des biscottes, des cigarettes et des réussites. D’abord, il avait eu un profond sentiment de victoire sur cet insidieux ennemi qui cherchait à le renverser, à l’expulser hors de, out. Mais progressivement la cafetière l’avait repoussé, ses cigarettes voyaient s’approcher la flamme vacillante de son briquet avec horreur, il devait faire un effort surhumain pour aller jusqu’au bout et finalement aspirer goulûment une taffe de fumée à l’amer goût de meurtre. Sa tasse vide, au fond de laquelle reposait un gros iris brun, le fixait avec une telle indécence qu’il avait fini par la retourner, se refusant à diluer ce regard obsessionnel sous le jet du robinet, incapable de passer l’éponge sur la trace de café séché que léchait avidement l’orbite blanc de la porcelaine. Les biscottes s’effritaient en miettes aigres et piquantes, laissant sourdre une telle douleur, qu’il les mit à tremper avant de les avaler sans les mâcher, en les laissant glisser le long de sa gorge au risque de s’étouffer. Mais ne valait-il pas mieux s’étouffer que de sentir, sous la pression de ses dents, s’épancher, des pores de la mie mouillée, le tiède liquide qui s’écoulerait alors le long de ses gencives, noyant sa bouche jusqu’au dégoût? Ses mâchoires, au fil des jours, devinrent lourdes et douloureuses, boulonnées d’effroyables culpabilités. Bientôt il ne mangea plus pour ne plus risquer d’être redevable de quelque chose. Il devait formellement s’abstenir de tout geste susceptible de provoquer la perte de sa place. Il était impératif d’agréer l’environnement auquel il résistait s’il ne voulait pas être absorbé.

Pendant plusieurs nuits, il ne dormit plus, il compta les boutons de rose jaunis du papier peint, mur gauche, couché en chien de fusil, les mains glissées entre ses cuisses. Ainsi il sentait le corps que son matelas lui dessinait et ses deux mains strictement serrées l’une contre l’autre, jointes dans la chaleur de ses cuisses. Parfois il s’endormait, mais il était vite réveillé par d’abjectes visions: les fleurs l’enveloppaient, les murs fanés s’écaillaient, laissant tomber leurs petites croûtes de peinture bleue roi sur les arabesques du tapis, un singe grimaçant s’agrippait à son dos dans un sourire furieux…
Longtemps, il pleura. Il pense qu’il pleura un mois ou deux aussi peut-être. Il ne se levait plus sauf pour uriner car l’eau seule conservait sa douceur matricielle . Normal, elle s’était déjà depuis toujours installée en lui, c’est pourquoi.
Un jour de cette durée quelqu’un tapa au bois de sa porte. Il eut peur, violemment peur. Une peur viscérale, la traque d’un animal surpris au canon d’un chasseur, une paralysie boueuse, aussi sale et furieuse que les eaux de la rivière roulant les chairs de leur lit, après les grandes pluies. Il aurait bien aimé pouvoir crier non non non mais les sons lui avait été confisqués sans qu’il s’en fusse rendu compte.
Voilà, il commençait à devenir silence… On avait vraiment commencé les hostilités…

Brutalement il changea de tactique. Quel abruti il avait été, stupide et timoré, vouloir s’attacher les bonnes grâces de ses ennemis, évidemment que c’était ridicule, et non seulement ridicule, mais soyons honnête, pleutre et lâche. Il se leva dans une vacillante et infinie lenteur, s’attachant à chaque objet qui se levait à son passage pour soutenir sa marche valsée. La pièce s’accorda avec une subtile harmonie à son pas de danse. Il lui en fut un instant profondément reconnaissant. Cependant, il se ressaisit aussitôt car il savait que l’empathie est dangereuse et que la compassion est une arme à la perfidie redoutable Il nia tous les gestes de paix et de conciliation que lui accorda pourtant généreusement chaque objet de la pièce.
Glissant jusqu’au placard, il prit une boîte de conserve qu’il éventra avec difficulté. Le métal refusait de crever, ses doigts douloureux laissaient s’échapper le petit ouvre-boîte. Pourtant après une lutte de plusieurs minutes, le métal finit par lâcher, dans un souffle mou et nauséabond. Il découpa, charcuta et avala avidement le contenu sans aucune préparation. Il était désormais conscient qu’il devait lutter et non pas pactiser avec le. Celui qui. La chose dont. Le quoi. L’obscur mangeur de ma place. Il eut envie du goût du tabac. Exactement comme moi, à cet instant. Mais il ne le sait pas. Il enfonça son poing serré dans la boîte de métal aux bords martyrisés et il tapa dix, onze, douze fois avec dessus, sur, et, sa peau coupée saigna, fendue, déchirée, le jus des haricots, au commissures des plaies, pique. Il veut combattre. Son sang coule alors il sait qu’il existe toujours, il a encore une place, sa place, maintenant il sait que sa mission c’est de la retrouver. Il se souvient aussi du goût de l’alcool, il sait que si là de l’alcool descend le long de sa gorge dans son oesophage, la brûlure expulse de ses poumons l’air qui ne lui appartient plus exactement.
Il sait maintenant, il sait , il a compris, il comprend, il ouvre la fenêtre, ouvre la bouche ouvre la porte, il se gonfle à nouveau, il reprend ce qu’il avait laissé s’échapper, il absorbe et avale, il durcit le ton, jette ses yeux au plafond, mord le filtre de sa cigarette qu’il allume trois fois pour le plaisir de la douleur.
Il jette les cartes de la réussite par terre, il comprend ah ça oui il comprend même très bien, trop bien pourrait-on dire, qu’elles ont chercher à le posséder, à prendre sa place mais c’est fini, fini, fini..
Il change ses habits voilés par l’attente. Il lave son visage longtemps sous l’eau, laisse couler, l’eau, longtemps, le long, elle lui coule. Il essuie obstinément sa peau. Met ses chaussures, ouvre la porte, la clef mécanique, l’écho dans les couloirs . Descendre les escaliers. L’ascenseur c’est encore trop tôt, trop froid, trop petit trop étroit, trop dans la face des autres qui verront peut-être, ah bonjour ça va ? mais qui êtes-vous, le vous sans place, dans l’ascenseur ils seraient même capables de me marcher sans me voir dessus ou coller leurs yeux en moi et ne plus en sortir.
Les escaliers à la rampe solitaire, toujours caressée et puis lâchée, oubliée. Dehors, sortir, hors de, eject, go out, fire in the city, cryogénie mentale. Il rit sous cape, ils ont bien failli le niquer, lui niquer sa place. Le vent souffle chaud son haleine de chien, il traversa en tanguant la place, c’est normal, ce sont les dernières vagues du soir. Ils l’ont laissé, il est toujours là, arabesque de ferraille verte souillée d’inscriptions vulgaires et furax, percée de trous méthodiques, pour laisser couler la pluie -la pluie : tous les droits- quelques pigeons , mouettes des squares, palpitent l’oeil vide et nerveux, il s’assied, laissant couler son ombre à ses pieds, dans les premières obscurités dorés de ce soir d’été. Elle est là, sa place…



Ariane C.

Alité, alliant le lit au lunaire, il s’étiole et laisse libertiner ses illusions dans de lubriques lupanars peuplés de libellules languides aux allures de louves.
Leurs ailes altières se lèvent sous vos lèvres salivantes et lutines , elles délaissent leurs lectures pour s’allonger à vos côtés, luxuriantes et lisses.
Dans le grand lupanar traîne une odeur de musc , de linge blanc et de rouges à lèvres violents poudrés d’alchimie fine, d’où renaissent sans cesse de fins plaisirs atrocement délicats, inoubliables, qui rendent sans volonté, sans désir, sans envies autres que d’être ici, dans les crissement voilés des chairs encore enveloppées.
Mais bientôt les corps se glissent hors de leurs gazes hypocrites laissant s’échapper les cascades de chairs sucrées et enfantines, les rires nus, des plis dodus, l’alcool éthére l’atmosphère.
Penché dans la cambrure d’un cou vous vous confiez sans vouloir être entendu, car seuls les mots de ces corps dépouillés ont l’intelligence de l’émoi et la musique de l’enfance.
Laissez-vous porter par le vin du désir toujours ajourné, encore quelques pas en arrière, avant d’y basculer, entier, totalement possédé. A vous, absolument dépossédé…

Ariane est l’une des créatures de la maison, portant l’écheveau à son cou.
Elle seule lit dans les sombres dédales des arrière-salles la puissance animale qui palpite alentour des vestales. Vous fuyez son noir regard d’olive , sa sècheresse aride. Son inquiétude aux aboies, sa respiration aux aguets, cette manière brisée de monter une vaine garde vous fait l’éviter , elle pue l’obscur sang du calice. Et vous, tout à vos délices, mordez la pulpe des fruits parfumés dont les rires éclatent en bulle de verre dans les couloirs du grand lupanar.

Il est déjà tard , vos pas vous mènent auprès du monstre palpitant, à l’union sublime de l’humain et du bestial. Le retour, la sortie, réinstaurer le comme avant n’adviendra plus .
Ariane connaît cette chose. Le désir insatiable parcourt d’abord votre corps, puis commence à bondir dans votre sang, vos veines en fusion se laissent inonder de ce feu . Elle le sait, la pâle fille filiforme aux yeux de nuit.
Elle le sait , sa mère le lui a murmuré autrefois.

Franchissant le seuil infernal du lupanar au grand dédale , elle vous voit passer beaux garçons forts , hommes vieux aux haleines viciées, mâles tordus aux fouets du temps, ici la morsure, à l’âge, est indifférente, toutes pareilles sont vos viandes, d’insolentes marmites qui ne demandent qu’à la flamme de les rougir…Et sans cesse revenir et sans cesse y mourir.

Il y en a pourtant un plus timide que les autres que le plaisir tourmente autant qu’il l’aimante.
Un soir, ou peut-être ailleurs, elle s’attire à lui, il la regarde. Ses yeux chavirés ont pris la couleur d’une chaloupe , elle lui lance la corde qu’elle porte au cou pour le sauver des abysses bleutés où la vie se nécrose, mais le jeune prétentieux ne voit pas le fil ténu que balbutient les lèvres d’Ariane, il aspire les vapeurs des corps odorants, des effluves intimes, du chant entêtant des femmes toutes ouvertes, il sourit dans sa bouche avec le goût qui l’emplit, et jetant à la fille muette et brune un regard de matelot rescapé, tourne ses pieds et la page, c’est décidé, il ne se laissera pas sombrer comme toutes ces épaves, son corps vigoureux est fait pour d’autres plaisirs, d’autres lieux , d’autres femmes dont il sera le désir, elles ouvriront leurs belles bouches pour saisir son âme valeureuse. Les créatures du lupanars sont des papillons de papiers virevoltant dans la lueur des torches, crevant aux rayons du jour. Lui aura des êtres de chair fraîche qu’il façonnera le premier, qu‘il poinçonnera de ses forces viriles.
La femme sombre est de mauvais augure, c’est sûr, le lieu pue la mort plus que la luxure.
Ariane a lâché le cordon léger, elle regarde s’éloigner l’homme grisé de lui-même , qu’elle vient de sauver.
Il l’abandonne, elle restera là où il aurait dû être. Ariane crache sur les dalles. A la lueur des torches un fil de salive luit.



Ariane B.

Ariane a mal au pied, elle a un fil à la patte de son destin et ça lui noue les intestins.

Devant les grilles du zoo elle attend tous les jours patiemment qu’un homme qui passe remarque sur son visage les traces laissées par le hasard. Elle espère que parmi tous ceux qui passent il y en ait un qui lui prenne la main et lui dise « Viens, allons sentir l’odeur des bêtes, à l’intérieur ».
Alors il lui tendrait la sienne de main et elle glisserait délicatement dans cette paume inconnue ce paquet de fil comme un cocon de brume.

ZOO, c’est écrit en grosses lettres book antiqua et entouré d’illustrations, des lions aux crinières effervescentes qui rugissent éternellement en d’une crampe terrible, tandis que sous leurs pattes, glauques et perfides, guettent des crocodiles à l’œil torride qui vous invitent à d’étranges plaisirs charnels. Un taureau sauvage écume sans raison laissant courir ses yeux dans un lointain infini, comme un acteur posant pour une photographie blanche et noire. Son poitrail est encore tout vibrant d’un combat victorieux et sa langue rouge pendant aux rivages de sa gueule liquide évoque inévitablement à Ariane un sanglant présentoir de boucherie.

Entourée de tant de bestialité, elle finit par avoir en elle un désir fou qui l’humidifie.
Un violent amalgame de désir de chair , de compassion idiote et vibrante, de sauvagerie puissante la saisit toujours aux alentours de 11h, quand les employés du ZOO qui nourrissent les animaux sortent tout emplis d’odeurs fauves, rancies par l’internement mêlées aux aromes de sang tourné provenant des quartiers de viandes.

Ariane humait l’air avec enchantement et empressement, laissant couler en elle ces divins parfums comme un souffle de clarinette descend par les oreilles au creux de la gorge pour se lover dans le plexus solaire.
La petite porte métallique grise dans laquelle six tirs de balles groupés formaient un beau losange s’ouvrit dans un doux gémissement;
Un jeune homme plutôt bien balancé en franchit le seuil sur les trois coups de moins le quart qui martelaient l’airain de la cloche de St Zacharie.
D’allure spartiate, la peau mate, bien qu’un rien négligé, ses mouvements souples laissaient flotter une odeur fauve et suave, c’est ce que la jeune fille en tout cas pensa immédiatement.
Elle avait d’autant plus raison de trouver les effluves émanant du jeune type subtiles et aventureuses que lui-même sembla renifler parmi les vibrations acidulés des arbres aux fleurs déjà au crépuscule de leur vie, un reliquat de femelle chaude et subversive. Jetant un regard circulaire, il découvrit une fine jeune fille un peu fanée sous un bouquet jaune qui lui ressemblait . Il s’approcha de côté, humant l’atmosphère. De plus près la donzelle était plutôt fleur vivace, c’était tout ce jaune anéanti qui lui faisait tort. Sa peau transparente laissait palpiter de chauds fleuves bleus et cela le mit en appétit.
Sans façon elle lui jeta un regard à la garçon, une véritable invitation. Non qu’il trouve cela très règlementaire pour une fille, mais elle a une expression tellement remplie de vous que cela aurait été une insulte et aussi un supplice de s’y refuser.
Il lui empoigna la main strictement et lui tournant le dos repartit tout en la précédant tandis qu’elle le suivait vers le judas ajouré de la porte d’entrée.
Ça y est pensait-elle je vais pouvoir lui coller mon fil dans les pattes et m’en défaire à jamais, libre comme un funambule. Et de surcroît ce qui ne gâchait rien, l’être à lier n’était pas dégoûtant.
Ayant franchi le sas du monde animal, Théo Zey lança un geste amical à l’homme tassé dans la guérite de paiement de l’entrée au public. L’ombre casquettée lui renvoya un geste sans regard , il était occupé à vendre ses tickets.
Pourtant cela ne l’empêcha pas de remarquer la petite, la pâlichonne qui faisait le pied de grue depuis quelque temps déjà devant l’entrée, et il pensa qu’il était pas gêné le Théo. C’est pas le tout d’enfiler les filles, après plus questions de se défiler…
Puis il revint à la file des visiteurs.

Dans les allées ensoleillées et roses toutes ensorcelées des odeurs crues et acides des bêtes, le printemps s’était étendu tendrement, et ça n’était pas pour rien dans la vigueur de Théo et la langueur d’Ariane. Il marchait plutôt vigoureusement et elle suivait en flottant sur le dos du printemps qui lui léchait les jambes à coups de langues tièdes et dorées.
Elle aurait bien aimé que, maintenant qu’il semblait sûr qu’ils finiraient par se rencontrer, il s’arrête un instant, la regarde et se montre, qu’ils fassent une pause, qu’on cause un peu, qu’elle mesure les choses, l’instant propice pour négligemment lui glisser son fil, en douceur, sans brusquerie. Mais il était du genre crazy horse, jeune étalon piaffant dans les méandres du ZOO qui prenaient des courbes à n’en plus finir, toujours plus audacieuses, sinueuses.
Maintenant il poussait les grands battants de la ménagerie laissant brutalement s’échapper la violente odeur sauvage des fauves qui râlèrent en l’apercevant. Que venait-il foutre à cette heure? Leur apportait-il cette chair au parfum trop doux en cadeau? Un ensemble de mouvements feutrés s’orchestrèrent pendant un instant dans le bâtiment dont les murs renvoyèrent les échos soufflés mêlés aux bruits frais des pas. Ariane tira sur sa main pour s’arrêter et contempler les bêtes superbes et exténuées d’ennui s’accrochant à son regard. Elle détesta subitement ce jeune crétin qui la traînait avec ses yeux obscurcis par l’habitude.
Il la tira doucement avec fermeté. Elle se sentait prête, prête à tout . Ils glissèrent silencieusement à l’intérieur d’un étroit boyaux qui longeait l’arrière des cages. Là tout à coup il fit volte-face et colla chacune de ses mains sur chacun de ses seins. Il fit de même avec sa bouche qu’il ventousa à la sienne aussi étroitement que les parois du labyrinthe. Elle gémit, il lui tordait le cou. Elle se dégagea et lui dit en chuchotant :
« Dehors. »

Ici elle étouffait dans les intestins de la ménagerie tout gargouillant des exhalaisons de chairs avariées, d’ urines oxydées et de libertés confinées.
Il lui fit une petite moue de dédain vaguement dégoûté, mais juste ce qu’il faut pour ne pas perdre le morceau.
Pauv’con, pensa-t-elle et elle sourit, dévoilant ses jolies canines blanches . Il lui passa son pouce sur la bouche, un réflexe avec les bêtes qu’on aime.
Ils ressortirent .
Reprirent leur cavale dans les allées tourmentées plus rapides. Le temps commençait à presser pour des tas de raisons trop longues à développer car très variées.

Enfin ils débouchèrent sur un large enclos herbeux au milieu duquel se tenait, robuste et écrasant, un taureau sauvage, luisant de fureur contenue, dont les yeux renvoyaient la luminosité des deux longs coups de quatorze heures qui venaient de se heurter à l’airain de St Zacharie.
Déjà, se dit-elle…
Déjà! se dit-il.

Alors il la poussa dans la paroi de stuc en rocher, une porte s’effaça pour les laisser pénétrer dans la soudaine pénombre tiède , pleine de stupeur anéantie par la vigoureuse fragrance taurine. Adossée au décor elle se laissa pénétrée à son tour par le membre robuste et dur de son guide maintenant écumant de plaisir. Elle sentit qu’elle s’ouvrait comme un tas de portes successives laissant circuler l’air à l’intérieur d’elle-même. Peu à peu le souffle se fit si puissant qu’elle sentit qu’une gigantesque vague commençait à se lever du fond de l’horizon. Elle s’enroulait sur elle-même toujours plus haute et rugissante, elle avançait maintenant à une vitesse vertigineuse balayant tout ce que son passage croisait. Les parois de son bas ventre en recevaient un écho divin, elle était une immense peau de tambour battue de l’intérieur, ses jambes se soulevèrent, elle était suspendue à l’écho de l’onde de choc . Elle gémit très intérieurement, lâcha son maudit fil . T.Zey, comme l’indiquait son badge, avait l’air complètement barré dans la tempête, elle referma ses paupières pour sentir plus confusément la déferlante s’écrouler de toute sa monstrueuse hauteur éclaboussant le sable de son ventre, faisant trembler les berges et rugir sa gorge. T.Zey s’accrochait à elle comme un surfeur jouissant de sa noyade. Puis tout redevint calme. Alors un long meuglement résonna déchiré et atroce. Ariane savait qu’elle était libre.
Elle n’avait plus de fil à la patte. Elle regarda T.Zey bien en face dans ses yeux, lui envoya un clin d’œil qui le laissa un peu groggy tandis qu’il rangeait son matériel de surf et relevait la fermeture de sa braguette, encore tout humide de cette sortie en haute mer…
Elle passa devant après lui avoir collé une tendre tape sur la joue gauche afin d’éliminer les dernières gouttes…
Avant de s’échapper des couloirs de stuc elle rajusta ses petites affaires. Elle voulait être présentable face à l’ire maussade du gigantesque taureau dont elle craignait en vérité le regard halluciné et réprobateur.
Elle poussa la petite porte et embrassa à toute bouche l’haleine tiède de l’air printanier. Cette fois on ne la raccompagnerait pas à la sortie pour l’y abandonner… Elle traçait, seule et légère. Ses pieds comme des chaussons de danseuse s’envolant dans une acrobatique pirouette caressaient innocemment les graviers chantants des allées du ZOO.
T. Zey s’était appuyé à l’ombre d’un prunus tout constellé de rose. Il suivait des yeux cette fille si bizarre qui venait de le jeter hors de lui et qui déjà s’échappait, le laissant tout essoufflé, poisson hors des flots, manquant d’air. Et soudain un pesant, profond et torturant sentiment de mélancolie le submergeant. Il savait qu’il allait pleurer. Il ouvrit ses deux mains pour s’y enfoncer. Autour à gauche, tout entortillés à son index et son majeur, un petit écheveau des cheveux de celle en qui il avait plongé, comme des algues alanguies, il les respira. Il pensa qu’il ne connaissait même pas son nom…



ariane A.

Ariane déambule le long des longs couloirs blancs de l’hôpital psychiatrique.
Plus que quelques fois, les fils de sa pensée s’enchevêtrent. Ils font des nœuds aux carrefours des idées.
Qui pourrait bien y plonger des doigts agiles et souples pour évider les yeux morts de ces nœuds crispés, leur faire vomir ce poids toxique, expulser ces chairs morbides.
Ariane se sent dévorée de quelque part de son intérieur, mais quand elle pense à s’échapper une chose de monstrueuse aspire sa substance et le plie dans son elle-même.
Ariane traîne, en chaussettes de laine, oubliée dans le labyrinthe écrasant de ses pensées organiques.Deux parois parallèles , viscères intestinales poignant dans mon ventre animal.
M’ont laissée au fond d’un couloir. M‘expulser hors de cet en-dedans sans cesse. Sentir sentir les murs, lécher les murs. Y perdre ma trace dans la douleur . Je me broie le long des granits, me souille sur les plâtres fades . Le sang coule de mes doigts, je vois clair. Il me fait peur dans mon ventre gonflé. On entend des qui sont derrière sans vouloir nous dire où est le vrai vivant. Qu’est-ce qu’ils croient? Je ne suis qu’une bête tordue? C’est ça ma colère. Ils me l’ont placée dans ma poitrine comme la marche de l’horloge . Ca s’est bouché dans les tuyaux. Ils m’ont sali, je sais que c’est eux, mais l’expliquer comment puisqu’ils font des manières de ceux qui ont perdu le sens du sens . Alors je hurle dans ces tunnels. Ils pensent je crois que je ne pense plus. C’est comme ça qu’ils m’ont enfermée dedans.Elle, elle se tient parfois sur mon chemin, celle qui a les yeux vers l’intérieur d’elle , je renifle son odeur de crainte affolée, parfois elle se pose sur moi; parfois elle oublie.
Et elle c’est pourquoi sa sueur aigre de peur?

Parcourant le dédale des corridors aux échos nus de l’hôpital psychiatrique le docteur absent à tout ce qui l’entoure cherche à s’échapper. Il ne peut plus faire seul face au souffle fétide de cette médecine archaïque. Il lui faut trouver une nouvelle arme, un fil qui lui permette de conduire autrement des thérapies inventives, il veut sortir du mythe de l’enfermement, des substances qui détruisent les espaces héroïques de ses patients pour les transformer en inscriptions cliniques figées dans les registres de l’hôpital. S’il n’en sort pas, lui aussi il meurt.

Accroupi face aux flots, ses pupilles resserrées scrutent la surface éclatante de l’eau. Il pénètre le labyrinthe liquide, la matrice aux mouvements de chair palpitante. Sur son visage ses yeux attentifs sont enrubannés dans les circonvolutions des lignes vitales de son tatouage.
Chaque souffle de ses poumons emporte avec lui un tourbillon extraconcentrique dont les bords frémissants jaillissent en débordements sur l’univers. De même chaque inspiration de ses poumons ramène en profondes vibrations intraconcentriques la respiration du monde, des êtres du monde, et toutes ces particules s’unissent à sa chair comme les lignes de ses tatouages à sa peau. Ainsi dans ces traces conjuguées s’inscrivent la pénétration du vivant , la trace du mouvement , l’interminable va-et-vient des flots. Respiration. Il peut sentir une grande peur quelque part, ailleurs…

Il crie dans le labyrinthe il hurle mais bordel qui est-ce qui a bien pu foutre un bordel pareil? Il hurle pour que les sinuosités du bâtiment lui renvoient les échos déformés de sa voix et que le tonnerre de sa colère éclate en mille morsures et s’éteigne.

Ayant roulé sous le pneu avant gauche d’un engin roulantlui-même à vive allure, il s’est pris un tel coup dans la gueule qu’il a perdu un morceau de truffe et la totalité de son odorat. Traumatisme. Il ne sent plus son aura olfactive ni celles des autres, les crottes et les flaques d’urine sont vides, froides et nues. Le monde s’est dévêtu, et court écorché sous ses pattes. Les bruits, les images ne lui permettent pas d’être dans la trace. Il sait qu’il va crever.

Je ne veux plus sentir les cris du lit dans lequel il faut que je m’allonge. Je ne veux plus sentir rouler dans la peau de ma gorge les médicaments des jours et des jours. Je ne veux plus rester dedans. Je ne veux plus le voir ce sourire cloué . Je ne veux plus ne pas arriver à respirer. Je ne veux pas encore être toujours traîner dans ce labyrinthe sans fin .
Je veux du dehors même si c’est aussi comme une prison, les barreaux ne sont plus au même endroit. Docteur docteur, accompagnez moi au delà, sortez dans ma main votre main , regardez avec vos yeux de poisson mort l’ignoble cœur où nous battons. Tuons-le!

Devant l’hôpital, il se tient raide et transi, il sort du cauchemar de sa vie pour enlacer soudain le corps futile, insaisissable de la réalité du dehors.
Elle se tient debout à ses côtes, tanguant dans la respiration du monde, au bords des lignes tatouées sur la quatre voies par les autos qui sillonnent la nuit, labourant l’ombre de leurs yeux mouillés. Ils se tiennent la main, plus pour longtemps il le sait il va bientôt la lâcher sa main à elle qui se serre autour de la sienne.
Elle aspire tout à coup les vibrations du monde, un chien hagard passe, un petit filet de sang accroché à l’oreille droite. Alors l’homme la regarde vraiment, l’embrasse d’un long baiser enchâssé, chaud, comme un dernier envoûtement, une ultime tromperie. Elle trace avec sa langue des méandres sur la sienne, un code secret, un message longtemps gardé qui enfin pourrait être capté. Mais il est trop tard, depuis le début. Il reprend la main qu’il lui avait offerte, se tourne, laissant mourir dans sa bouche les dernières vibrations qui ressemblaient à des mots d’amour et abandonnant Ariane au bord de l’avenue et du non-avenu, il s’engouffre dans la nuit avide et disparaît.



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