Si c’est pas malheureux !

Si c’est pas malheureux !
Regardez ce que je suis devenue ! Moi dont le bleu Roy éclatant me distinguait entre toutes, je ne suis plus qu’un bout de tissu synthétique gris sale effiloché.
Oh je suis encore solide pourtant. Ça, on ne peut pas me le reprocher. Et je n’ai jamais failli à ma tâche. Jamais ! Ah ça non ! je n’ai rien à me reprocher, moi ! Que la vie est injuste, Dieu que la vie est injuste.
Et je ressasse et je ressasse. Je sais bien que ça ne sert à rien. Mais que puis-je faire d’autre, hein ? Qu’est-ce que je peux faire maintenant, roulée en boule dans ce coffre crasseux, dans le noir, la puanteur de l’essence, le vacarme du moteur, les cahots ? Rien ! Rien à faire du tout. Jamais rien.
Une seule fois, il y a très longtemps, on m’a sortie de ce trou. Combien de temps… impossible de le savoir. Ici, je suis privée de toute capacité de mesurer la durée. Face à l’infini de mon ennui, le temps a renoncé à s’écouler.
C’était vers le début de ma disgrâce. Une main m’a saisie au fond du coffre, et la lame d’un canif m’a tranchée en deux. Je me suis retrouvée nouée solidement à quelque chose de métallique et poussiéreux, de part et d’autre du toit de la voiture. Un vieux canapé je crois, ou quelque autre détritus.
Je vous laisse imaginer combien j’étais mortifiée !
Oh ce n’était pas tant la blessure physique. Ça encore, je pouvais  supporter. Je suis forte. Mais cet emploi ! Charrier des saletés de  grenier. Moi ! Que c’est dégradant !
Ah j’étais bien ignorante encore. Je ne savais pas combien plus dégradant encore c’est de ne rien faire du tout.
Je ne savais pas.
Il faut dire que j’avais été conçue pour un tout autre destin.
Tissée serrée, dans un nylon de la meilleure qualité, avec des machines à la pointe de la technologie, “Made in France”, je coûtais cher et je le valais bien.
La preuve, je n’étais pas restée très longtemps dans le magasin.
C’est un champion d’escalade qui m’avait achetée, moi, quelques cordes, et des mousquetons. Avec cet homme extraordinaire, nous étions devenus amis tout de suite. Il faut dire qu’il y avait de quoi. Il prenait grand soin de nous. Tous les dimanches, s’il faisait beau temps, il nous emmenait dans les endroits les plus sauvages, les plus paradisiaques. Parois rocheuses, falaises de granit, montagnes escarpées… partout et toujours au grand air. Il nous confiait chaque fois sa vie sans hésitation. Simplement.
Nous, conscients de cette responsabilité, nous le portions de toutes nos fibres, avec sérieux. Loyalement. Nous étions fiers. Et nos étions heureux. Le soir, il nous repliait méticuleusement. Avec douceur, avec reconnaissance. Et il nous parlait aussi. De ses projets, de sa passion, l’escalade, de la nature…
Ce temps béni n’a pas duré. Un jour, notre ami nous a expliqué qu’il était obligé de se séparer de nous. Il nous disait qu’il était vraiment désolé. Que grâce à nous, il avait gagné de plus en plus de compétitions, et qu’un sponsor l’avait contacté. Un offre qu’il ne pouvait pas refuser. Il devrait utiliser le matériel d’escalade qu’on lui fournirait…  Comment lui en vouloir?  On entendait dans sa voix que les larmes n’étaient pas loin.
Nous laisser enfermés dans un placard ? Du matériel presque neuf… ce serait vraiment du gâchis. Non ! il y avait trop de falaises à escalader, trop de vies à sauver.
Il nous offrit à un groupe de scouts, nous souhaitant bonne chance et belle vie. J’étais triste de quitter mon ami, mais heureuse de me rendre utile, surtout en initiant des enfants débordants d’enthousiasme aux joies de la grimpe.
Bien sûr, nous étions moins bien entretenus et notre aspect extérieur s’en ressentit rapidement. Mais pas notre fiabilité. Pas de doute là-dessus : nous n’étions pas de la camelote.
Je ne suis pas snob. Je peux dire que j’ai passé là de belles années. Jusqu’à ce jour de malheur.
La gamine était obèse. Nous étions plusieurs sangles et baudriers au fond du sac, à attendre notre tour. Petit à petit, chacun prenait sa place autour de la taille d’un enfant. Le sac se vidait, il n’y avait plus dedans que moi et  deux ou trois autres sangles. Il ne restait plus que cette gamine à équiper. On lui avait essayé un à un tous les baudriers du sac. Aucun n’était assez grand pour ses cuisses et sa bedaine. On me sortit du sac en dernier, simple sangle ceinture, mais très solide, et taille adulte. Les essayages avaient duré longtemps, les autres enfants étaient déjà loin, la gamine était rouge d’humiliation, l’animateur était excédé de tous ces essais infructueux. Enfin, moi, je faisais l’affaire. Ils poussèrent un soupir de soulagement.
Dans la précipitation, j’ai tout de suite senti qu’il m’attachait de travers. Ah, si j’avais pu le lui crier !
En une seconde, sans que je puisse rien y faire, la gosse s’élançait dans le vide, avec pour seule sécurité moi autour de sa taille. C’est alors que l’irréparable s’est produit. Le noeud mal fichu se défait. La gamine tombait dans le vide. Je m’élance le long de sa main pour qu’elle s’accroche à moi. Elle a du réflexe. Elle m’attrape par le bout et se met à hurler au secours. On la hisse in extremis. Elle en sort indemne, quitte pour une grosse frayeur et quelques égratignures d’amour propre.
Mais pour moi, tout était fini.
Qui a reconnu que je lui avais sauvé la vie, que la faute était à l’animateur négligent ? Personne bien sûr. Trop contents de rejeter la responsabilité sur qui ne pouvait se défendre. Je n’ai plus porté le moindre débutant, plus approché la moindre paroi, plus senti le moindre souffle du vent de la liberté.
On m’a bannie, on m’a jetée. Un vugaire morceau de sangle crasseux oublié au fond de la malle d’une bagnole. Voilà ce que je suis devenue.
Si c’est pas malheureux!



L’homme qui marche

L’homme marche. Le long du mur blanc. Immense. L’homme tout entier est tendu dans cette action de marcher. Je le regarde. Il a l’air de savoir où il va. Dehors il fait nuit. La pluie n’a pas cessé. Cela fait longtemps qu’il n’avait pas plu comme cela. A flux continu. Jet abondant, vigoureux qui martèle les tuiles, ruisselle sur le bois des volets, tambourine sous mon crâne.
L’homme m’impressionne. Il me paraît si concentré. Les yeux rivés sur l’horizon, le buste légèrement penché en avant, les bras le long du corps. Un genou se plie à peine, l’autre talon décolle. Mouvement parfait.
L’eau coule toujours. Je me demande quels chemins creuseront les rigoles dans la cour. J’imagine la flaque qui s’est formée devant la portière de ma voiture où je mettrai forcément le pied.

J’aimerai marcher à côté de cet homme, l’accompagner, être aussi celui qui va. Décidé, sûr de lui. Sait-il vraiment où il va ? Peut-être pas. Peut-être n’a t-il pas besoin de savoir où il va, pour aller ? Marcher lui suffit, confiant dans ses pas, dans ses gestes, la destination importe peu.
Marcher au gré du temps, au fil du vent. Vivant. Marcher avec application, avec obstination. Sans prêter attention à l’ombre qui se dessine sous chaque pas. User son angoisse, faire face au silence, à la solitude. Cheminer vers l’immense. Guetter la lune derrière la tour. Reconnaître la vallée fleurie. Résonner avec la vie.

A sa naissance, l’enfant marche. Réflexe archaïque de la marche automatique. Puis il oublie et doit réapprendre. Cela fait quarante ans que j’essaie d’apprendre à marcher. Quelquefois j’y arrive. J’ai même déjà réussi à courir entre les arbres en hiver, à dévaler des pans de colline à fleur de peau, à crier la beauté d’un éclair rose plomb dans un ciel couchant.
Cela n’a pas duré. Un mot, un geste, un silence et je tangue, je trébuche. Cette pluie ne s’arrêtera t-elle donc jamais ?
L’homme ne me regarde pas. M’accrocher à ses pas, me laisser guider. Mais non, je m’étale en flaque devant lui, sur le tapis du salon. Il ne m’a pas vu. Déjà loin, ailleurs.

J’ai le tournis. Des lambeaux d’invisible pendent sous mes pas. Je sens la pluie glisser sous ma peau, couler sur mes os. Se laisser emporter. Passer de l’état solide à l’état liquide. Se répandre. N’être plus que du jus. Jus d’être. Ne plus être. Glisser sur les lames du parquet, s’infiltrer sous le seuil de la porte, s’enfoncer entre les graviers.

Je dérive, dans mon sang, dans mon jus. Et lui qui continue de marcher, indifférent, étude au crayon sur le mur du salon. Je hais Giacometti.



Un objet qui te veut du bien

Je suis un petit objet de matière plastique de forme circulaire.
Posé sur ta table de chevet, je gis comme une promesse que la vie tarde à tenir.
Pour l’instant, je ne te sers à rien, aussi ne m’as-tu pas sorti de mon étui.
Cela fait si longtemps que j’attends là, dans mon emballage de plastique translucide !
Je me souviens du jour où tu m’as acheté. Je te revois, tourner et virer dans le rayon du supermarché. Hésiter, t’approcher, me prendre, me reposer (« à quoi bon »), t’éloigner, revenir sur tes pas, me saisir à nouveau (« on ne sait jamais »), me poser finalement dans ton panier, subrepticement, en prenant soin de me dissimuler piètrement sous le reste de tes maigres achats.
Un sourire malicieux. Une bouffée d’espoir. Un instant d’audace.

Mais ça n’a pas duré.  Tu m’as posé là, sur ton chevet.
Et puis, plus rien.
Tu restes là de longues minutes, des heures, des journées, des semaines peut-être. Ton œil accusateur me reproche mon impuissance. Ton impuissance !

C’est vrai que je n’ai pas su te porter la chance que tu attendais de moi.
Ah, ce regard ! Comme il me transperce et comme il me fait mal !
Toi, tu crois que je suis juste un bout de plastique insensible et inutile. Mais tu te trompes !
Ah, si seulement je pouvais parler !
Je te féliciterais de m’avoir acheté !
Oui c’était un beau geste ! Un grand geste de courage ! Un merveilleux pari sur l’avenir !

Bien sûr, je reconnais que je n’étais pas cher.
Mais je ne m’y trompe pas. Je connais ta situation. Tu ne pouvais pas te permettre de gaspiller, même quelques sous !  Mais rends-toi compte que c’est précisément pour cela que tu m’as acheté ! Parce que je ne suis pas du gaspillage. Parce que je suis la plus belle manière de forcer le destin. Parce que je suis l’assurance que tu ne seras pas pris au dépourvu quand la chance te sourira ! Maintenant que je suis à côté de ton lit, ce n’est plus qu’une question de jours avant que la vie ne t’offre le bonheur de m’utiliser enfin !

Oh, quand je dis « bonheur », je m’entends. Je reste humble. Je sais bien que ce n’est pas exactement moi qui te le procurerai. Je ne serai pas la cause, mais le signe de ton bonheur : si tu as besoin de moi, ce sera signe que cela va bien mieux pour toi. Et je sais même que dès le jour – Dieu veuille qu’il vienne bientôt -  où tu devras m’employer, tu me considéreras aussitôt comme une entrave à ta liberté, et tu désireras ingratement poursuivre tes petites affaires sans moi. Je sais que l’homme est ainsi fait.

Mais je ne t’en veux pas. Je rêve quand même que ce jour arrive. Que tu me sortes enfin de mon étui de plastique, que tu me manipules entre tes doigts… Comme j’aimerais t’accompagner tout une nuit, une seule nuit. Comme ce doit être grisant !

Mais si ce jour arrive, sauras-tu m’utiliser correctement ?
Je suis simple. Un modèle basique, d’emploi évident. C’est du moins ce qu’a considéré mon fabricant, qui ne m’a pas joint la moindre notice explicative.
Peut-être.
Cependant, quand je te vois, allongé toute la journée à ne rien faire, à ne rien faire du tout, je me demande…

Oh… et puis à quoi bon me demander… ce n’est pas demain la veille que je te servirai !
Bon sang, mais arrête de me regarder comme ça !
Qu’est-ce que tu crois ? Qu’est-ce que tu attends ? Un miracle ?
La chance, la chance ! Je veux bien moi… Mais mets-y du tien aussi !
Je ne sais pas moi, sors ! Rencontre du monde, parle avec des gens, inscris-toi dans une association, fais-toi des amis… enfin ESSAIE D’AVOIR UN SEMBLANT DE VIE SOCIALE. C’est par là que ça commence, la chance.
Allez l’ami ! Tu es jeune, en pleine santé ! Un peu de courage !
Tu sais, il n’y a pas de fatalité.
Bien sûr, la solitude. Les refus, les échecs. Bien sûr, le chômage, depuis si longtemps que tu ne sais plus ce que c’est qu’un emploi. Bien sûr la timidité, le manque de confiance en toi… Bien sûr, bien sûr, bien sûr. Mais rassure-toi. Tout cela, il n’y a que toi et moi qui le sachions. Et moi j’ai confiance en toi. Une bonne douche, une chemise propre et repassée, et crois-moi, charmant comme tu es, rien ni personne ne pourra te résister.
Allez, quoi ! C’est le premier pas qui coûte tu verras. La roue tourne !

Un de ces jours, dans pas longtemps – j’en frissonne quand j’y pense – le téléphone sonnera.
À l’autre bout du fil, il y aura une voix féminine.
Une secrétaire.
Elle te proposera un rendez-vous.
Demain. 8 heures 30. Avec Monsieur le responsable des Ressources Humaines.

Alors là ce sera grandiose. Ce sera, notre première nuit ensemble.
Tu me saisiras. Tu me sortiras de mon étui de plastique.
Tu feras tourner mes engrenages et virevolter  mes aiguilles.
Toute la nuit, je t’offrirai la caresse de mon tic-tac, doux et régulier, et au petit matin viendra le moment d’extase où j’emplirai toute la chambre de mon cri clair et puissant.



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