Matinale

« Nouvelle instant » (pour Corine Robet) :

Tous les matins elle prenait le train, puis le métro, pour aller travailler au centre de Londres. Une sonnerie stridente la tirait du sommeil, sa volonté de fer du lit. A côté d’elle son mari dormait encore, ne se réveillerait que beaucoup plus tard, après qu’elle eût fait sa toilette et celle des enfants, puis idem pour le petit-déjeuner, juste à temps pour les lui livrer, fin prêts pour l’école, avant de se précipiter au-dehors dans un claquement de talons. Ce petit trajet à pied, jusqu’à la gare, elle le faisait tous les jours au pas de course, tandis que dans sa tête ses pensées se bousculaient, se culbutaient. D’un œil distrait, elle notait l’herbe verte qui s’élançait à travers les fentes des pavés, les pissenlits qui arrivaient à percer côté maisons. Si elle avait été avec sa fille, son fils, elle se serait arrêtée, aurait raconté peut-être l’histoire du vin de pissenlit aux pouvoirs magiques… Mais cette pensée nostalgique d’un présent qui lui échappait, avant même d’être vécu, était vite chassée par celle, sur le mode du reproche, du bouton qui manquait à la jupe de sa fille et qu’elle n’avait pas eu le temps de recoudre. Le soir elle rentrerait tard, tout dans la maison serait à faire, et d’ici là il fallait abattre le plus de travail que possible : recevoir les clients, rédiger des lettres, s’occuper des comptes et trouver la faille dans l’argumentaire du parti adverse.
Ce matin-là, elle fut retardée par son fils qui avait oublié de lui remettre le mot pour la sortie au zoo. Il avait fallu préparer un pique-nique in extremis, et maintenant elle courait presque, même si c’était sûr, elle n’aurait pas son train… La fraîcheur du matin après la pluie, l’éclat du soleil sur les feuilles qui lentement se séchaient, les parfums dégagés par l’humidité : tout cela elle le voyait sans voir, le sentait sans sentir.
Arrivée à la gare, le train partait déjà. Elle aurait pleuré de frustration, elle en pleurait presque, pestant contre le train, contre ses talons pourtant pas hauts, son tire-au-flanc de mari. C’est en levant les yeux au ciel, comme pour y chercher de l’aide, qu’elle fut témoin d’une scène qui l’émut, cette fois, à faire couler de vraies larmes, des larmes qui se désolent et consolent à la fois. Les jardiniers municipaux faisaient leur tournée : la taille des arbres. Au moment où elle lève la tête, un nid d’oiseau, garni de deux œufs bleu pâle, entame son plongeon vers le sol.



Un court texte la mouche et etc

Sa jambe gauche et son bras gauche sortent des draps. Immobile, il dort, la bouche ouverte, le souffle régulier. La radio grésille encore, le livre est tombé sur le tapis.
Trop tentant, Adrien…

Je veux bien apprendre à être lente. Enfin je voudrais bien apprendre à être lente.
Mais, être là un instant, bref et fulgurant, et ailleurs l’instant d’après, disparaitre  pour réapparaitre, c’est ma vie, ma chance.
Etre lente pour juste, prendre le temps de gouter toutes les choses, toutes les peaux, toutes les odeurs, oui mais … la main… éviter son écrasement soudain…

Toutes, elles fuient, dissimules, recluses : moi, j’aime la nuit. Etre seule…vide…silence…obscurité…
Elles ont peur, moi aussi. Pourtant, seule, je vole, j’explore, je découvre
Ce que je trouve de plus beau, c’est le noir
Ce que je trouve de plus fantastique, c’est la vie furtive
Ce que je trouve de plus magique, c’est l’aube

Une petite chose animée et insignifiante, qui fait trop de bruit quand je m’endors.
Une peste, comme ses sœurs, ses semblables innombrables qu’on dit éphémères, surtout l’été, à l’heure des siestes.
Je ne sais d’où elle vient. Comment a-t-elle surgi ?
Elle se pose, elle s’infiltre, elle s’immisce, elle s’impose, elle envahit, elle m’exaspère.

-J’ai effleuré tes lèvres.
-Et, cela m’a réveillé. Je m’en souviens maintenant.
-A l’instant où tu as bougé, j’ai disparu, comme envolée…
-Pour choisir mon pied, ou plus exactement la courbe de mon talon que tu as descendu jusqu’au centre, là dessous, là où la peau est le plus sensible
-Et, encore une fois, j’ai esquivé ta main, pourtant prompt, avide et exaspérée…

Ne plus entendre ma litanie, mon bourdonnement,
Multipliés à l’infini, mes yeux à facettes…
Ne plus les voir, même pas les deviner
Ce corps noir et verdâtre…
Transformation…..transmutation…

Mes ailes s’étirent
Affinement… élongation…
Maintenant je suis une autre
Une demoiselle
Une libellule qui s’échappe…

Rédigé à la Minoterie, à Marseille-
Trois courts textes du désordre intérieur, un personnage décrit, un dialogue (A/B), puis B parle de A, réunis en un seul texte, en forme de nouvelle.

Personnages nés d’une lecture rapide, en parcours aléatoire d’un ouvrage de Jan FABRE- Recueil de dialogues de théâtre dont : L’arche- Mon corps, mon gentil corps- et
LA MOUCHE ET LE MARCHAND DE SEL



La Tasse

 

Neuf heures. Il attendait toujours que la cloche du village ait livré ses neuf coups. A cet instant de la matinée, il était assis. Un livre de Pessoa ouvert au hasard, sur les genoux. A cet instant, il se levait de son fauteuil, un fauteuil club en cuir fauve, usé par des années de lecture. Il se dirigeait vers la vieille armoire que lui avait léguée son père. Une grande armoire en noyer. Une armoire vitrée, trouvée dans un grenier et retapée.

Son père avait insisté sur les soins qu’il avait prodigué à cette armoire pour lui redonner un peu d’allure, un peu de vie. Son père avait insisté souvent. Son père avait insisté surtout au moment de la lui donner, peu de temps avant sa mort
Lui s’en fichait. Il avait placé l’armoire dans la grande pièce qui lui servait de salon- salle à manger-cuisine, entre la cheminée en pierres blondes et l’échelle de bois chêne clair qui montait à la mezzanine où sommeillait son lit. Il n’avait rien retenu, juste cette insistance.

L’armoire se dressait devant lui. La clé crissait dans la serrure. Sur l’étagère centrale l’attendait son unique tasse en porcelaine blanche. Il aimait boire son café dans cette tasse dénuée de tout ornement, aux lignes simples et droites, légèrement évasées.
Juste à côté de la tasse, un lapin en chocolat habillé en footballeur, cadeau d’un de ses neveux un jour de fête pascale et qu’il n’avait jamais eu le cœur ni de manger, ni de jeter, plus loin une pile d’assiettes en porcelaine fleurie, bordées d’un liseré doré, un service de coquetiers en inox encore dans sa boite en carton, un cendrier en Moustiers qui ne servait jamais, le tout donné par son père encore, mais sans insister cette fois.

Dans la cuisine, la petite cafetière italienne en inox était prête à servir. Il aimait préparer son café à l’avance. De l’eau jusqu’à un centimètre et demi du bord. Deux cuillères à dessert pas trop tassées du  » spécial saveurs d’Ethiopie  » Il n’avait qu’à tourner le bouton de la plaque chauffante sur le numéro 5. La plaque allait jusqu’à 6, mais 6 c’était trop. Le joint de sa petite cafetière italienne fuyait légèrement. A 6, l’eau s’échappait sans avoir rencontré le café. Il oubliait toujours de changer le joint.

L’armoire se dressait devant lui. Sa tasse en porcelaine blanche sur l’étagère centrale, recouverte d’un tissu rouge à petits motifs géométriques noirs. C’est sa mère qui avait recouvert de ce tissu rouge, les trois étagères du meuble. Elle le lui avait dit, le jour où elle avait vu la grande armoire trôner chez lui. Ce jour là, elle avait aussi reconnu le service de coquetiers en inox qu’une cousine lui avait offert pour son mariage. Elle avait une drôle de voix, elle n’avait plus vu ces coquetiers depuis longtemps.

Le père retapait, la mère cousait. La vieille armoire retrouvée dans le grenier de la maison de fonction du jeune couple, reprenait vie. Bientôt un enfant puis deux enfants passeraient devant en jouant.
- Attention avec le ballon !
- Arrêtez de poser vos mains sur la vitre, vous faites des traces !

L’année de ses sept ans, c’était un soir d’été, la mère et les deux enfants rentraient d’un séjour à la campagne, dans la famille de la mère. Le père ne venait jamais avec eux.
- Trop de travail mon garçon tu comprends, confiait-il à son fils aîné en lui flattant la nuque. Mais amusez vous bien, écoutez maman et surtout ne faites pas de bêtises.

Ce soir là, il n’était pas venu les attendre à la gare. La mère avait guetté, cherché mais n’avait rien dit. Ils avaient pris le bus jusqu’à la maison.
Le père n’était pas à la maison.

La maison était vide, vide du père, vide des affaires du père, vide des meubles du père, de l’armoire en noyer, des coquetiers et des assiettes à liseré. Vide de tout ce que le père possédait et il possédait tout. C’était lui qui travaillait, c’était lui qui payait.

Il avait laissé à la mère ses vêtements et une lettre posée sur la couche conjugale, dont les draps défaits et souillés rappelaient qu’ils avaient servis peu avant leur retour. La mère avait pleuré mais elle n’avait rien dit.

 Sur l’étagère en formica blanc de la cuisine, il  restait trois couverts, assiettes, verres, quelques plats et une seule tasse à café blanche aux lignes simples et évasées. Une seule tasse cela suffisait, s’était dit le père. A 7 et 5 ans, les enfants ne boivent pas de café.

La cloche du village venait de sonner neuf heures. Il posa la tasse sur la table en chêne massif.  Il tourna le bouton de la plaque à 5 et attendit. Il faudrait qu’il pense à changer le joint. 



Nouvelle

Il s’éveilla brusquement, tiré hors de lui-même par une sensation de frôlement impossible. Il s’assit sur le lit, ses pieds tâtonnant à la recherche des savates usées qu’il avait ressorties. Il n’en trouva qu’une et se traîna en vague déséquilibre jusqu’à la salle de bains. Le néon brutal lui fit cligner des yeux. Il laissa couler l’eau. Il avait envie de bruit. Il se saisit de la bombe de mousse à raser, étala la mousse sur son menton puis sur tout son visage et regarda dans la glace ce père Noël pitoyable qui lui faisait face. Il se rasa méticuleusement . L’atomiseur d’eau de toilette gisait sur la tablette métallique. Il le remit d’aplomb, effleurant le flacon. Il enfila un peignoir et de dirigea vers la cuisine.
Le bol vide trônait sur la table. La cafetière en verre à côté. Ça sentait le café. Il posa les deux mains sur les parois qui enfermaient le noir breuvage. C’était chaud. Il resta ainsi les paumes scotchées au récipient. Presque une brûlure . Il sursauta quand les tartines bondirent hors du grille-pain. L’une d’entre elles avait pris une teinte brune et sombre. Elle s’émietta dès qu’il la toucha. Il se mit à jouer avec les miettes. La mie roidie lui picotait le bout des doigts. Ça chatouillait presque. La gelée de groseille résista à sa cuillère , elle formait un agglomérat – caillot tremblotant qu’il ne parvenait pas à étaler . Le sucrier était presque vide , un petit cœur émergeait à peine d’un tas poudreux terriblement blanc. Il plongea l’index dans le réceptacle , y marqua consciencieusement son empreinte. Il fixa longuement cette part de lui- garante de son identité et l’approcha de son nez jusqu’à en loucher . Il porta ce doigt granuleux à ses lèvres soudées, le promena sur sa bouche. Ça collait. Il le lécha soigneusement . Le goût du lundi. Elle est partie un lundi.



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