Mets ta lepse…

Mets ta lep, se dit le lascard, sois prudent, il n’est jamais trop tard.Ailleurs dans le brouillard, marchant vers son hangar, le guitariste de Métal Epse, avançait au hasard, car il ne savait pas exactement quelle gamme adopter, sur quel registre au juste jouer, il a bien trop souvent spéculé avec la réalité pour maintenant en appréhender le texte originel (Où se situer, où se situe Hey, ou ceci tu es, ou ceux si tu es tu , où se situait « tu »?).

Tard dans la nuit on l’admet à Lepse ( Linguisto-events potential search).
C’est une urgence, une résurgence même.
Dans la nuit les portes des hôpitaux claquent, des chariots brisent l’obscurité, les blouses ensanglantées des méta-laids-psy soupèsent les blessures provoquées par les effarements du réel et les maîtres verbatiles recousent les silences amputés.
Il y a des fils sur les lèvres charnues des mots rouges, vifs et tuméfiés.
L’impérialisme du non-sens a brûlé de ses vapeurs pyromaniaques les visages des enfants tant convoités.
Ça pue, ça pue l’ordure et la douleur.
Enfonce dans ma chair ta seringue, fais couler dans mes canaux morts desséchés le fluide métaleptique, revigorant trip organique.
Hey pleure aux barreaux de son lit, l’odeur du métal n’a pas le goût de sa musique.
Il accroche la blouse d’une Auxi-mort au sourire d’archange pornographique. Ses irrationnels bombages arrondis dévastent le champ de vision de Hey qui verse des larmes de rage pure sur les mules au décolleté indécent de la fille.
« Lèche-moi, lèche-moi, là juste entre les doigts, gémit-il avec ce soubresaut fantasque qu’il a dans la voix et qui fait mouiller les filles.
L’auxi-mort appose sa bouche de mamelon gonflé sur la main droite aux longs ongles courbes. Et dans une langue parfaitement chatiée, elle enrobe les maux doux et houleux qui bousculent Hey dans le plus profond des tréfonds de ses gammes originelles.
Encore il pleure et pleure encore. L’auxi-mort maintenant a laissé les doigts pour travailler le corps. Elle aime la tension , le muscle sous la peau, elle entend gargouiller la guitare sauvage en larsens furieux, elle suce au creux de la hanche l’ange déjanté, elle enjolive de ses encouragements l’homme en proie avec lui-même « Mets ta Phore, glisse-la entre mes cuisses, susurre-t-elle à Hey qui éjacule fermement son métal épileptique en une linguistérotique prise de sens ; la pulpeuse Auxi-mort laisse échapper quelques logatomes avant de s’évaporer dans les blanches circonvolutions de la construction sonore. Hey pense « La prochaine fois mon vieux, met ton nymie, ça durera un peu plus longtemps… ». Le tautogramme tatoué sur ses pectoraux tape un tempo staccato . Hey se sent soudain vaseux, pris de verbigération.
- Oh please, laisse couler le riff dans mes vers, supplie-t-il, laisse brûler la prose dans mes silences, hurle Hey nu, dans les couloirs angoissés qui s’interrogent, mais pourquoi l’admettent-ils à Lepse?
Des Pro-Lepses se pâment dans le pâle labyrinthe du Linguisto-events potential search. Le guitariste de Métal-Epse sort ses prémunitions. Un type à la toison colérique l’interpelle du bout de ses yeux de chat, moqueur : « Wèï, mais dis donc, mais t’as l’epse, wèï là ou quoi? » . Hey méprise cette apostrophe zwanzeuse, il n’a plus l’âme à ça…

Dehors le temps a cessé de couler, les toits des entrepôts morts, immobiles comme des gisants, s’encanaillent dans la lueur laiteuse de la lune, elle aussi, nue.
Assis au bord du hangar, le lascar attend son rencard.
Il ne sait pas qu’il est trop tard, Métal-Epse est mort ce soir. Hey, définitivement interné dans un institut grammatico-stylistique, ne peut plus échapper au fétichisme machiavélique du chant sémantique. On a de l’oreille ou on en a pas…

 

 




Mayday !

C’était bientôt son quarante-quatrième anniversaire et non, elle n’avait besoin de rien, n’importe quoi lui ferait plaisir, si vraiment on y tenait. Secrètement, May aurait aimé une coquetterie : des boucles d’oreilles, une jolie bague, un sac-à-main rigolo… Mais elle préférait afficher de l’indifférence, car elle oubliait souvent les anniversaires de ses amis. Lorsque, quelques jours avant, arriva sur son paillasson un paquet ayant la forme d’un livre de poche, elle ne s’en émut pas et le posa près de son lit sans l’ouvrir dans une moue sardonique : elle l’avait bien cherché, ce renvoi à son statut de femme célibataire enchaînant les romans de chevet en guise de cache-misère affectif… Alors, fidèle au moins à son destin – l’ironie bien dosée vous permettant d’instaurer, l’espérez-vous, une connivence – et ayant terminé le roman-en-cours sans avoir trouvé le sommeil, elle prit un soir le paquet entre les mains, pensant s’endormir sur les premières pages –  tout comme vos lecteurs s’apprêtent, n’en doutez pas, à le faire.
Le papier-cadeau était un ciel étoilé agrémenté d’un ruban rouge vif, noué avec goût en deux ressorts aériens, et qui semblait à la fois une promesse et un leurre. May fut saisie par l’espoir fou, irrationnel, absurde, que ce livre fût le sien, celui qu’elle voulait écrire, celui dont elle rêvait. Elle retira doucement le papier et découvrit le titre – ne vous imaginez pas qu’on ne l’avait pas compris – : « Mayday ! ». Elle resta un moment les yeux hébétés, son cœur à la bouche comme on le dit outre-manche – vous allez vous en permettre beaucoup, d’exotismes? – puis elle commença à lire, incrédule, gagnée maintenant par l’étonnement, la colère, la peur panique, incapable de s’interrompre, traquant la fausse note, la fausse route, page après page…, mais tout collait, tout était à sa place tel qu’elle l’avait conçu, tel qu’elle l’avait senti et écrit, déjà, dans sa tête. Chaque pensée, image, cadence…: tout lui était familier, tout avait été en suspens dans quelque cinquième dimension attendant l’énergie, la volonté ou la hargne du désespoir pour se matérialiser ainsi dans un livre, celui qui subitement, inopinément, se trouvait là ! – Mais oui on la sent, ne vous en faites pas, votre inquiétante étrangeté, s’insinuant comme un frisson maussade entre nous-mêmes et vos mots qui à moitié mais à moitié seulement, je vous l’accorde, nous ennuient…–   Mayday, mayday, fit-elle entre les lèvres, prise de terreur maintenant à la vue de sa bouteille-à-la-mer revenue à elle-même et peut-être livrée – en combien d’exemplaires ? – au vaste océan des autres, aux aléas des courants et de la houle, avant de s’échouer sur quelque rive éloignée, accueillante ou hostile ou un peu les deux – tout comme nous le sommes, vous avez gagné, hérissés mais néanmoins amusés, par le coup de l’emballage qui n’en finit pas de s’ouvrir. Mais lisons donc :

C’était bientôt son quarante-quatrième anniversaire et non, elle n’avait besoin de rien, n’importe quoi lui ferait plaisir… Tous les matins elle prenait le train, puis le métro, pour aller travailler au centre de Londres. Une sonnerie stridente la tirait du sommeil, sa volonté de fer, du lit. A côté d’elle son mari dormait encore, ne se réveillerait que beaucoup plus tard, après qu’elle eut fait sa toilette et celle des enfants, puis idem pour le petit-déjeuner, juste à temps pour les lui livrer, fin prêts pour l’école, avant de se précipiter au-dehors dans un claquement de talons. Ce petit trajet à pied, jusqu’à la gare, elle le faisait tous les jours au pas de course, tandis que dans sa tête ses pensées se bousculaient, se coudoyaient. D’un œil distrait, elle notait l’herbe verte qui s’élançait à travers les fentes des pavés, les pissenlits qui arrivaient à percer côté maisons. – Sérieusement, croyez-vous vraiment qu’elle a le temps d’observer pousser les brins d’herbe ? – Si elle avait été avec sa fille, son fils, elle se serait arrêtée, aurait raconté peut-être l’histoire du vin de pissenlit aux pouvoirs magiques, ou du pavé qui cachait une trappe au-dessus d’un escalier en colimaçon… Mais cette pensée nostalgique d’un présent qui lui avait échappé avant même d’être vécu, était vite chassée par celle, sur le mode du reproche, du bouton qui manquait à la jupe de sa fille et qu’elle n’avait pas eu le temps de recoudre. – Non mais, risque pas qu’une femme comme elle s’encombre de culpabilisations inutiles pour un bouton ! – Le soir elle rentrerait tard, tout dans la maison serait à faire, et d’ici là il fallait abattre le plus de travail possible : recevoir les clients, rédiger des lettres, s’occuper des comptes et trouver la faille dans l’argumentaire de la partie adverse.
Ce matin-là, elle fut retardée par son fils qui avait oublié de lui remettre le mot pour la sortie au zoo. Il avait fallu préparer un pique-nique in extremis, et maintenant elle courait presque, même si c’était sûr, elle n’aurait pas son train… La fraîcheur du matin après la pluie, l’éclat du soleil sur les feuilles qui lentement se séchaient, les parfums dégagés par l’humidité : tout cela elle le voyait sans voir, le sentait sans sentir.
Arrivée à la gare, le train partait déjà. Elle aurait pleuré de frustration, elle en pleurait presque, pestant contre le train, contre ses talons pourtant pas hauts, son tire-au-flanc de mari. C’est en levant les yeux au ciel, comme pour y chercher de l’aide, qu’elle fut témoin d’une scène qui l’émut, cette fois, à faire couler de vraies larmes, des larmes qui se désolent et consolent à la fois. Les jardiniers municipaux font leur tournée : l’élagage des arbres. Au moment où elle lève la tête, un nid d’oiseau, garni de deux œufs bleu pâle, entame son plongeon vers le sol…
–…itude. Itude pour piano seul en sol mineur. Ha, ha ! Vous n’avez pas honte ? Je parie qu’elle n’a même pas vu ce nid : métaphore lourdingue d’une « nidification précaire » tirée de quelque sous-roman féministe ! Je vous vois venir, va, la transformant comme de bien entendu en naufragée contemporaine, rescapée de quelque imposant paquebot d’illusions et de vieilles lunes, chéries sans raison aucune si ce n’est qu’elles avaient embarqué avec elle… Rescapée à elle-même, direz-vous, castaway devenue stowaway clandestine de son propre navire, aucune île déserte ne s’étant présentée et en attendant de trouver mieux ; – car mieux vaut continuer à naviguer, rester en mouvement, même si l’on ne décide plus de rien, ne contrôle plus rien ! Mayday mayday ! murmurera la clandestine, lovée sans confort en chien de fusil dans un placard ordinairement réservé au premier secours, mais aménagé pour elle ou son semblable par l’officier à qui elle a laissé la moitié de sa fortune… Je vous vois venir, avec ce cœur mis à nu qui vogue sur les vagues dans une bouteille transparente, en route vers un destinataire inconnu, aléatoire, trouvé par on ne sait quelles pulsions ou répulsions telluriques, se livrant ainsi à travers les mers, à travers le verre bien poli et dont sans aucun doute on brisera le fragile réceptacle : intrusion, effraction, humiliations ! Je vous vois venir et vous vous trompez ; tout va bien parce que cette fille-là sait ce qu’elle fait, elle a tout fait pour…–

Le livre jeté par terre. Errance dans la maison vide, pliée en deux. Comme tous les jours depuis lors, c’était comme si on lui récurait les tripes avec une éponge en métal. Tout le monde y allait de son diagnostic, mais elle savait, elle, que son ventre creux était un cri, qu’elle avait mal à ses enfants. Une cigarette, éteinte aussitôt. Le sommeil très loin. Relecture de son texte, miroir grimaçant mais juste. Humant cette fois la fraîcheur matinale, les teintes sensuelles, la vie qui se loge entre les lignes…

Lorsqu’elle eut fini, il resta un paquet sur son bureau, où elle l’avait posé en attendant son anniversaire. Le papier-cadeau était un ciel étoilé agrémenté d’un ruban, qui n’était en fin de compte ni promesse ni leurre, plutôt une invitation, une autorisation au désir : un carnet, relié de velours rouge, dont elle feuilleta lentement les pages blanches…



Ecrire tue

http://podame.unblog.fr/files/2008/03/mtalepseandcie.pdf



Fitzchevalerie et oeil-de-loup ( Ma métalepse)

1

Les veines rouges qui s’étirent sur les joues palpitent en rythme. Souffle buée sur la vitre. Ses yeux verts brillent comme une première fois, quand les statues sculptées dans les blocs immenses prenaient vie.

Il s’est confortablement installé devant la porte, queue battante, et s’il attendait qu’on lui ouvre?

Le Sans Odeur est là! Il a faim et il attend! Mais d’où est-il venu? demande Oeil – de – Loup . Il gronde devant la cheminée. Le feu est presque éteint. Même si la porte est en mauvais état et peut s’ouvrir d’un coup de machoire, Fitz ne se sent pas inquiet. Il est trop gros.

Sur la feuille de vélin où il note ses mémoires les mots ont cessé de courir, l’encre rouge goutte encore un peu sur ses doigts qui serrent à l’écraser la plume.

Des taches rouges couleur du sang vermeille coulent derrière les oreilles du dragon. Des taches qui apparaissent sur le haut de sa crête quand tombe l’encre sur le vélin.

Par les interstices de la vitre Fitz Chevalerie sent l’odeur du souffle brûlant, le mufle moite de l’animal.

Justement il vient d’ajouter des détails aux exploits de Vérité le dragon qui a chassé les Pirates Rouges des Six – Duchés. Tout en pensant à demander à Cal d’apporter des buches pour le feu mourant il a exprimé en mots le désir de tailler avec son loup un dragon. Un dragon vert vert de gris immense aux yeux durs comme des pierres recouvertes de mousse dans une eau profonde. Une goutte d’encre rouge tombe encore sur le feuillet mince. La goutte s’étale trace une barrière invisible entre l’oeil droit et l’arête du nez s’arrête près d’un croc jaune se dilue dans la salive chaude dehors.

- Calme-toi Oeil – de – Loup. Ce n’est qu’un dragon. Un dragon qui a faim et qui ne nous mangera pas. Nous sommes trop vieux.

- La viande n’a jamais d’odeur. Ce n’est que de la viande! Et il n’est pas de notre meute…

- Si. je crois que c’est mon dragon.

- Non et non!!! N’approche pas de cette bête!!! Elle te tuera!!!

- Je prends le risque.

Les veines rouges pleines d’encre frémirent plus fort. Fitz ouvrit la fenêtre. Il tendit sa main arthritique vers la gueule, d’où s’échappaient de petits ronds de fumée.

2

Les mâchoires s’écartèrent. Les dents, on le voyait, avaient envie de broyer, mais du regard et de sa langue rouge oriflamme, du regard et de sa langue oriflamme, il dit:

- Je ne te veux pas de mal.

Fitz essaya le mode pensée. Pourtant les sons arrivaient bien dans ses oreilles, et non pas par les yeux le menton le nez les cheveux.-

Moi aussi.

Bizarrement Oeil-de-Loup se pelotonna près de l’âtre, comme si. Comme si. Fitz était nettement moins tendu que lui.

- Comment es-tu arrivé ici?

- Grâce à toi. Tes mots.

- Mes mots?

Une nouvelle traînée d’encre glissa de la gueule sur la main couturée. Cal, derrière lui, essayait de ranger plumes papiers épars.

Il disparut, englouti, avalé par les ombres du foyer.

- Fitz, j’ai faim!

- Comment connais-tu mon nom?

- C’est toi qui m’a crée… J’ai faim!

- Les Six – Duchés sont en paix. Je te conseille les animaux aux hommes.

- J’ai faim de mots.

Il eut ce mouvement caractéristique vers l’arrêt, le décrochage. Ce mouvement de recul.

Stylo posé. Arrêté. Défini. Mouvement involontaire de recul quelques secondes. Bord du calepin. Rouge. Langue humide parce qu’il vient de se lécher les lèvres. La date est entourée, et à l’avenir il s’en souviendra. Dago a parlé il y a seulement quelques secondes. Mais il va recommencer. Ouf personne ne m’empêchera de prendre des notes aujourd’hui. Personne derrière mon épaule. Mouvement brusque de départ du train. Ronronnement sourd. Où en étions-nous déjà? Ha oui, le mouvement de recul.

- Ferme cette fenêtre et fais-le entrer. Nous n’aurons pas aussi froid.

- Il est trop gros.

- Je n’ai pas compris ce qu’il a dit, mais si il fait partie de la meute, je veux bien l’aider à chasser.

- Moi aussi je n’ai pas compris. Et il peut se débrouiller tout seul.

- Vraiment?

- As-tu envie de sortir par si grand froid?

3

Faim de mots. Habitué, habité par ses instincts primaires, il n’avait jamais réfléchi à une idée aussi bizarre: faim de mots. Le vent devint plus fort malgré le souffle chaud du dragon. Il tendit son cou couvert d’écailles et posa sa tête de serpent sur les papiers, sur la table branlante. Qui craqua.

- Je sais où trouver des mots.

- Où?

- Dans la fabrique de papier où Cal a acheté ce vélin. Une fabrique de lecteurs.

- Où?

- Plus loin, en allant vers le nord. Sur la route du bourg. Tu trouveras facilement: ils ont fait pousser deux pommiers à l’entrée.

- Merci mon ami. Je te revaudrai cela.

- Attends un peu: comment t’appelles-tu?

- Dago l’assassin.

- Et pourquoi assassin?

- Parce que tu avais ce nom jadis, et tu a mis tous tes mots en moi.

- J’ai protégé mon roi.

Le stylo rouge entre les deux feuilles de papier. Plus loin, l’eau bout.

Et non, je n’ai pas inventé de réchaud pour train. Ma fenêtre ouverte apporte les sons crispés d’une entrée en gare. Je dois écrire.

L’ancien fit oui de sa grande gueule verdâtre et recula.

- A présent je dois vous quitter: chercher cette fabrique, manger. On verra ce que. Après.

Fitz par mimétisme fit oui de la tête.

L’animal recula, se retourna, manquant démolir l’appentis où Cal range le bois. Il y eût beaucoup de bruit. L’herbe du sol colorait de vert des dizaines de pâtures qui moutonnaient dans le lointain. Une route poudreuse s’arrêtait à un muret en pierres. La barrière en miettes et les empreintes boueuses du dragon arrêtèrent le regard de Fitz quelques minutes. Il venait d’ouvrir la porte. Le bras droit appuyé sur une canne de fortune, Oeil – de – Loup grondant de nouveau à ses pieds.

- Rentre et ferme cette fenêtre! Il fait si froid…

Les ailes de Dago étaient aussi légères qu’un oisillon dans le ciel clair. Il disparut derrière un vallon.

Fitz avait mal au crâne. Mauvais réveil devant sa fenêtre mauvaise fin de journée. Calamité comptait doser soigneusement l’écorce elfique dans son breuvage, et tout indiquait que le dragon n’avait été qu’un cauchemar. Un cauchemar? En relevant sa tête transpercée d’invisibles épingles, au dessus de la feuille de vélin où il avait noté des détails supplémentaires au combat de Vérité le dragon qui a chassé les Pirates Rouges des Six – Duchés, des taches d’encre rouge partaient vers la fenêtre. La plume, depuis le début de l’après-midi, était totalement sèche.

4

Fitz Chevalerie toucha d’un doigt tremblant la pointe acérée. Les taches passaient sous la fenêtre et descendaient le long du mur. S’éloignaient dans l’herbe grasse. Les taches aussi sèches que sa plume. Une buée épaisse collée à la vitre ne voulait pas partir, malgré tous les efforts de Cal avec une éponge de l’eau et une serviette en coton.

Le roi Vérité son oncle qui avait fait appel aux anciens les dragons endormis depuis des siècles pour ramener la paix dans son royaume. Le roi Vérité qui avait mis tellement de lui dans le dragon qu’il avait sculpté que l’animal de pierre avait pris vie. Vérité maintenant contenu dans un bloc eraldique et qui n’est plus le roi Vérité, mais un être primitif en repos pour très longtemps. Jusqu’à ce qu’un autre roi, dont l’époque sera troublée par la guerre et la famine, se souvienne de la promesse des anciens de combattre à ses côtés pourvu qu’on leur donne vie.

Fitz s’écarta de la table. Il prit appui sur sa canne et clopina jusqu’à la porte où sommeillait son loup gros et gras.

- Pousse-toi un peu Oeil – de – Loup, j’aimerai sortir. Respirer l’air frais.

- Le vent va éteindre le feu…

- Et si tu chassais les souris qui nichent dans l’enclos?

- Le garçon fait cela très bien. Laisse-moi tranquille.

- Comme tu voudras.

Une fois dehors, assis sur le banc en pierre, il écouta les bruits. La barrière brisée et les traces de pas si larges qu’on aurait dit… La boue à cet endroit devenait compacte, comme sous l’effet d’un souffle brûlant. Des passants qui cheminaient, des ballots sur le dos, parlaient de la fabrique de papier à des lieues incendiée. Des arbres brûlés en quelques minutes. Personne n’avait trouvé le responsable.

Dans le champ en face un arbre vénérable lui aussi carbonisé prouvait qu’il ne faisait pas bon être bois… L’arbre d’où des trilles d’oiseaux arrivaient le matin même. Un chêne mutant aux feuilles vertes comme la plaine et au tronc puissant. Carbonisé.

Des traces d’encre rouge piquetant l’herbe devant la chaumière, un peu plus loin dans la plaine.

Cal apporta la décoction d’écorce elfique qui calme les tremblements. Fitz l’ancien assassin royal se prit à penser que peut-être tout-à-l’heure son dragon viendra à nouveau lui rendre visite. Son dragon.

Un espoir nouveau lui gonfla le ventre. Depuis bien longtemps il n’avait pas souri.

La théière siffle près du stylo rouge. Le téléphone sonne. Point final.

1

ANALYSE DE MA METALEPSE

( Ou analyse convenue d’une métalepse textuellement désignée)

Il faut raconter d’où cela nous est venu. Ce serait plus amusant sans analyse, mais cela poserait deux problèmes majeurs à André Bellatore:

- primo se plonger dans une histoire sans prétexte, s’y perdre et ne pas remonter à la surface

- secondo ne pas connaître le texte de départ, et en héroic fantasy il y a foison d’histoires. Ce qui lui plaît encore moins.

Aussi j’ai trouvé sur le site www3.france-jeunes.net toute l’actualité de Robin Hobb.

C’est un auteur américain dont le succès commercial est indéniable. Jusque là je suis bien dans la veine convenue. J’ai lu la première partie de L’assassin royal il y a plusieurs années. La première partie traduite. Je n’ai aucune idée de ce que cela vaut en anglais. Je ne savais pas, avant de chercher le résumé des six tomes, qu’elle avait écrit sept tomes supplémentaires. Mes grandes vacances vont donc être studieuses puisque je vais me plonger avec délices dans la seconde partie traduite.

Dans la première partie le point de vue du personnage dont parle le narrateur est homodiégétique. UN TRUC ULTRA-CONVENU et dont j’ai un peu honte de parler, mais bref! Le sujet est facile. Dans la marmite il y a beaucoup de Moyen-Age, un peu de logique familiale, beaucoup de mystère et une forte dose de croyances, sorcellerie blanche, sorcellerie noire.

Deux éléments prédominent: le rapport homme-animal téléphathie chez le personnage principal, et les dragons.

J’ai remisé dans un coin de ma tête cette histoire de dragons soufflant la mort et mugissant sur tout ce qui bouge.

Dans la saga les dragons sont à ranger dans la catégorie êtres bénéfiques puisque c’est grâce à eux que le roi sauve son royaume. Même si ils avaient appartenu au côté face j’aurais choisi un dragon.

2

Les dragons plus le personnage principal attirant en diable plus les personnages secondaires par quoi le récit va se faire connaître égale mon envie immédiate de construire une métalepse sur la naissance du dragon de FitzChevalerie. Un dragon qui mange du papier. Plutôt qui brûle du papier.

FitzChevalerie, son loup Oeil-de-loup et le garçon Calamité viennent directement du texte initial. Pourquoi Oeil-de-Loup si l’animal a deux yeux? Il faudrait pouvoir le demander à l’auteur elle-même.

Dans la saga, pourquoi n’y a-t-il que des dragons mâles? Que des personnages masculins qui tentent de les réveiller pour sauver leurs royaumes? Pourquoi le troubadour, au contraire de tout le reste, est un personnage féminin? La réponse à cette question est claire comme de l’eau de roche: Robin Hobb est une femme… Pourquoi le narrateur, c’est-à-dire la plupart du temps FitzChevalerie, explique que le troubadour a pour mission de raconter les exploits de tous les personnages impliqués dans l’aventure des Six-Duchés sauf lui-même car il a obtenu une dérogation de sa part? NDRL le troubadour l’aime…Pourquoi tout se finit bien, et surtout par des mémoires?

Evidemment c’est de l’héroic fantasy, et les Américains sont très forts à ce jeu-là. Dans la saga très peu de sexe, énormément de violence, de combats, une relation amoureuse quasi platonique, une relation sexuelle épisodique quasi amoureuse, et des morts-vivants en pagaille. Pas besoin de remplir les critère du monde réel si on imagine un monde virtuel plausible, avec des éléments de réalisme des siècles passés.

Dans mon texte métaleptique j’ai repris l’épisode des mémoires. Mais j’ai effaçé les personnages féminins: un monde peuplé uniquement d’hommes. Un peu à la manière de Raymond Chandler, qui dans ses polars noirs disait qu’il allait écrire ses mémoires. J’ai donné un nom au dragon, à l’inverse du texte initial où les dragons ne sont nommés que par les couleurs qu’ils possèdent et les personnages qui ont fusionné en eux.

3

Ensuite l’alter égo du personnage principal: ce n’est ni FitzChevalerie, ni Oeil-de-Loup, mais Dago le dragon qui mange du papier. ENCORE ULTRA CONVENU ( je fais surtout référence au papier). Le nom est tiré d’un dessin animé de dragon pour les enfants – on en revient toujours aux dragons -. Olivier et le dragon vert de Rob Houwer. Dago n’est qu’une contraction de dragon.

Mon lecteur modèle est un lecteur peu contraignant. Il est même possible qu’il prenne le stylo rouge et qu’il boive tranquillement son thé ou son café. Il lit tout. Il est aussi possible que Robin Hobb prenne le stylo rouge et boive son eau chaude agrémentée de ce qui lui plaît. Mais allez savoir.

J’ai choisi un lecteur de masses. Un lecteur capable d’ouvrir son imaginaire immédiatement.

En fait mon sujet, Dago l’assassin, est un sujet convenu: une grosse dose de violence ( en général les dragons ne sont pas gentils) plus l’encre rouge symbole du sang plus le passé de Fitz et Oeil-de-Loup. Dans le texte métaleptique on sait ce que fait Cal, mais pas d’où il vient et pourquoi il est là.

Si, comme le dit Umberto Eco dans Lector in fabula p68 aux éditions Le livre de poche l’auteur « (…) prévoira un Lecteur Modèle capable de coopérer à l’actualisatioon textuelle de la façon dont lui, l’auteur, le pensait et capable aussi d’agir interprétativement comme lui a agi générativement. », mon Lecteur Modèle est le Lecteur d’une mise en abîme. Le rapport au papier implique le rapport à l’auteur.

Dans le texte que j’ai construis j’ai choisi ma propre langue pour me faire comprendre. Mon Lecteur Modèle est donc un lecteur francophone. Si j’avais choisi deux langues cela aurait pu impliquer:

- que mon Lecteur Modèle soit au moins bilingue pour tout assimiler.

- ou que je rende la lecture difficile, voire chaotique, par l’ajout d’une langue que mon Lecteur Modèle ne comprend pas.

- ou que mon Lecteur Modèle aime les lectures difficiles.

4

Mon début est descriptif. Un moyen classique d’accrocher le Lecteur. Mon choix lexical et syntaxique abordable. Mais j’ai tout de même agi sur le texte de façon à construire le Lecteur Modèle. Je m’adresse à des connaisseurs d’héroic fantasy. Cela rend mes critères de Lecteur Modèle plus définitifs. Mais comme ce récit est en fait une imbrication de deux textes à la fois distincts et liés de par le sens et de par la police de caractères, je dirai qu’il est mi-ouvert mi-fermé. Fermé par le point final auquel on peut donner une suite. Ouvert par Fitz qui espère le retour de son dragon mais qui en fait n’en sait rien.

Un texte n’est jamais écrit ex abrupto. Il appartient toujours à une série de textes qui ont un dénominateur commun. Celui auquel je me réfère est l’héroic fantasy car je suis, au départ, une lectrice de ce type de lectures.



La bouillotte

Voici mon texte commandé par André Bellatore autour de la métalepse

(je le mets en pièce jointe pour ne pas m’enquiquiner avec les notes de bas de page)

je joins aussi le texte d’accompagnement.

La bouillotte dans Métalepse pdf La bouillotte

pdf dans Monia Texte d’accompagnement



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