Description du lieu d’atelier

(pour Annick Maffre)

Au moins ce n’est pas une salle de classe comme les autres, pense la géante. J’aurais aimé une pièce avec des couleurs, une vue sur des espaces verts… ; mais au moins ce n’est pas une salle de classe comme les autres. Certes, c’est sombre ici, et la seule fenêtre donne sur un autre mur, tout comme le cabinet du copiste judiciaire dans la célèbre nouvelle de Melville, qui s’ouvre sur un mur de briques marron, aux interstices grossièrement creusées, et qui n’est autre qu’une tombe symbolique… La géante veut chasser cette idée morbide qui tranche avec ses ambitions obstétriques : pour elle cet atelier d’écriture chez les souris est plutôt une matrice, propre à la gestation créatrice. Puis, elle se souvient de Bartleby dans la nouvelle et pense que pour lui, copier c’était refuser, son cabinet était un refuge. « J’aimerais mieux pas ; j’aimerais mieux pas », répétait-il, et la géante se disait qu’elle aussi, au fond, elle aimerait mieux pas faire ceci ou cela, elle aimerait mieux pas enseigner comme ceci ou comme cela… C’est bien, se dit-elle, c’est bien que ce ne soit pas une salle de classe comme les autres.



Mes valeurs

(pour Annick Maffre)

Il y a ce poème emblématique de Robert Frost a propos du chemin qu’on n’a pas pris. Le poète, lui, a pris le chemin de traverse, peu visité, sinueux et envahi d’herbes ; mais moi, peureuse et raisonnable, j’avais opté pour l’autre, le grand, large et bien tracé, où tout le monde s’engouffre. Certes, sur ce grand chemin je m’arrêtais dans les recoins, là où les ombres jouaient, où l’on entendait ruisseler des eaux souterraines… mais les ateliers d’écriture ne se trouvaient que sur l’autre chemin, celui qui m’était interdit, que je ne m’autorisais pas. C’est comme cela que se sont éveillés il y a vingt ans une curiosité, un désir, pour aussitôt se rendormir ; de sorte que je n’ai jamais fait d’atelier d’écriture avant d’en animer le mien, l’année dernière…

L’image saisissante de Frost nous parle de mille manières, mais pour moi c’est surtout, aujourd’hui, une allégorie de la langue, et de son apprentissage. Car ce grand chemin de la raison, de la sécurité de l’emploi, de la conformité, est bien sûr aussi celui de la peur, et la peur du monde pénètre aussi le monde des mots, de la syntaxe et de la grammaire. Pour moi l’atelier d’écriture est donc tout un symbole : le chemin que je n’ai pas pris, et que je regrette, et que je voudrais à tout prix indiquer à ceux qui n’ont pas encore choisi, de sorte que l’atelier a toute sa place dans une formation universitaire ou scolaire. Et il découle de cette représentation qu’écrire, et faire écrire, cela revient un peu au même, au point de vue de ce combat-là. C’est sortir des sentiers battus de l’hypercorrection, c’est marier la parole à l’élan de la pensée, de l’émotion, du désir. C’est laisser filer les mots dans des histoires, sur les traces de l’imagination. Je veux animer des ateliers d’écriture parce que je veux rendre possible une relation personnelle avec la langue, parce que je veux faire partager ma conviction que la langue peut nous être propre, et qu’apprendre une nouvelle langue c’est agrandir son espace de liberté, plutôt que s’imposer de nouveaux interdits.



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