les cicatrices (atelier Corine)

1 - Avant, j’étais moche (à lire avec la voix d’Alice Sapritch dans les pubs de Jex-four).

Avant, j’étais laide à faire peur et je le vivais mal. Profitant de l’euphorie ambiante, la sage-femme a dit à Schmoul : ‘votre accouchement s’est bien passé, Mme Schmoul, est-ce que ça vous ennuie si c’est une élève sage-femme qui vous recoud ?’.

Schmoul, t’es pas bien méchante, je peux pas dire, mais t’es pas fufute non plus, ah, ça non ! Alors, au lieu de dire, comme tu l’aurais fait si t’avais un brin de jugeotte : ‘eh bien vous voyez, c’est un peu délicat, cet endroit-là, j’aimerais autant que ce soit vous, une sage-femme confirmée, qui intervienne’, au lieu de cette parole de sagesse, tu as dit, andouille de Schmoul : ‘pas de problème, il faut bien que les élèves s’exercent !’. Je le sais parce que Mauricette, ta cicatrice sous le gros orteil, me l’a raconté, elle y était, elle a tout entendu. Toujours elle commentait, quand elle me racontait ça, en disant : ‘faut pas lui en vouloir, à cette pauvre Schmoul : l’enseignante passe avant la femme, déformation professionnelle, que veux-tu !’

Je dis ‘andouille’, parce que j’aurais été moins hideuse, si t’avais été recousue par une sage-femme confirmée ! Parce que, t’avais beau me consoler, un temps, tout en me massant à l’huile d’amande douce, d’un ‘mais non, t’es pas moche à effrayer un régiment de tirailleurs sénégalais, ma petite Eglantine !’, tu vois, je sais que tu mentais. Tu n’en pensais pas moins. J’étais moche comme un cul, avant.

2 – - Je sais que tu m’as dénié le statut de cicatrice. Parce que je ressemblais plus à une bosse. Et puis qu’on était deux. Mais dis donc, Schmoul, pourquoi ce serait toi qui déciderais de ces choses-là ? Pourquoi ton avis compterait-il plus que celui de tous les autres ? Comment ça, c’est ton corps ? Comme si c’était toi qui le connaissais le mieux ! C’est même pas toi qui l’as fait, d’ailleurs ! Ah, ah, ah, laisse-moi me gausser, je me gausse, je me gausse ; hein, qu’on se gausse, Tweedledum ?

- Affirmatif, Tweedledee. On s’marre, on s’en paie une tranche, on s’assoit dessus, à l’opinion de la grosse Schmoul. Ouaip ! Hein, brother ?!

- Tu l’as dit bouffi, clairement qu’on s’en bat l’oeil, de son avis ! Comme l’interne, tiens, ah lui, c’était un vrai, qui n’écoutait que son jugement ! Celui qui a accouché ta mère, ça te dit quelque chose, Schmoul ? T’étais sa première, à ta mère. L’interne, il t’a jeté un regard, t’étais cramoisie et ratatinée, et il a laissé tombé, docte, pof, sur le revers du drap blanc du lit d’hôpital, entre les deux mains sagement à plat de ta mère : ‘elle est hydrocépale, votre fille, Madame. Je regrette’.

- Et c’est comme ça qu’on est nés tous les deux, hein, brother ?

- Tu l’as dit bouffi. Tout beaux, tout ronds, tout bien symétriques à chaque bout du front ; une minute plus tôt, ta mère nous avait pas vus, ma pauvre Schmoul. Et voilà qu’elle voyait plus que nous ! Atterrée, elle se disait… tu te souviens, mon frère ?

Et comment que je me souviens, brother. Elle s’est mise à pleurer, les larmes coulaient doucement, et elle murmurait, oh ma pauvre Schmoul, écoute pas ça, c’est trop triste, même si on te l’a raconté mille fois, c’est à vous fendre le coeur… !! elle murmurait : ‘hydrocéphale ? C’est donc ça, les deux vilaines grosses bosses ? On dirait des cornes naissantes ! Oh, j’aurais dû aller à confesse ce jour-là, avant la conception de la petite. C’est l’oeuvre du Diable, ces deux bosses-là, et son crâne plein d’eau, c’est une raillerie du Malin envoyée à l’Eternel, car dans sa grande bonté, Notre Père a sauvé nos ancêtres du Déluge, mais le Cornu pour se moquer a rempli d’eau la tête de ma petite fille !’ Ah, c’était une belle scène tragique, n’est-ce pas, brother ?

- Tu l’as dit bouffi ! Un beau moment de malheur. Moi, je dis qu’avec un accueil pareil, on mérite le statut de cicatrices, on est des blessures de guerre, nous, Madame, un combat au sommet, rien de moins, l’Eternel contre l’Antéchrist !!!



Deux minutes de relevé de conscience (atelier Corine)

Tu dois te lever et pisser dans le petit flacon fourni par le laboratoire d’analyses. Tu te félicites d’avoir lu la notice explicative la veille, tu crains toujours d’avoir mal compris, tu t’en fais pour la nième fois la remarque, et pour la nième fois tu t’en veux et tu t’engueules de trimballer encore, après toutes ces années, cette peur de l’erreur. Tu es chagrinée. Puis tu as hâte d’essayer la lingette antiseptique qu’ils fournissent désormais en préparation au prélèvement des urines du matin. Tu te lèves parce que l’idée de te nettoyer la vulve avec un carré imbibé qui ressemble aux serviettes rince-doigts apportées dans les restaurants avec le plateau de fruits de mer, cette perspective t’amène un bon sourire sur le visage, tu sens ta pêche qui se fend de bonheur. Tu t’inquiètes : est-ce que tu vas réussir à mettre dans le flacon ‘le jet du milieu’, comme l’exige la notice. Car celle-ci est claire : assainissement du terrain avec la lingette anti-microbienne, première partie du jet dans la cuvette, milieu du jet dans le flacon à bouchon vissant rouge… Tu te rends soudain compte avec effroi que le laïus ne précise rien quant à la fin du jet. La troisième partie, en somme. La notice s’arrête avec le milieu du jet. Est-ce que tu es censée la serrer précieusement dans ta vessie comme une piécette dans sa bourse de velours, jusqu’au laboratoire ?

Tu as un moment de grâce : en atelier d’écriture, la première idée te vient trop facilement, dès la lecture de la consigne ; tu te recommandes d’essayer de trouver le milieu du jet, l’impulsion d’écrire suivante qui n’a jamais la possibilité d’advenir, car tu te précipites aussitôt, tu te rues à l’appel pressant de la première idée. Ecrire comme pisser dans un flacon en vue d’une analyse d’urine : tu te dis, en te positionnant précautionneusement au-dessus de la cuvette, le flacon large comme deux dés à coudre sous les lèvres, que le parallèle mérite d’être approfondi. Tu te dis que tu aurais pu penser à prendre un entonnoir. De quoi l’entonnoir serait-il la métaphore en atelier d’écriture ? De la consigne ?



texte 2 atelier expérimental animé par Danièle (29/10/07) : laissez venir un personnage et décrivez-le

Il n’allait jamais seul, il avait toujours cette petite fille à la main, la tenant fermement, agrippant presque la menotte de la blondinette comme s’il craignait qu’elle ne s’égare, ne se perde parmi les dédales d’une foule, entre ses piliers. Il devait pourtant y avoir des moments où ils se séparaient, mais je ne le croisai que la main refermée comme un cadenas sur les doigts potelés de l’ange dont je ne parvenais pas à fixer les traits dans ma mémoire – présence pour moi évanescente, prête à s’effilocher sous mes yeux, et qui pourtant semblait le lester, lui, comme l’ancre la plus lourde.

Poucette et le Roi Crapaud : du jour où j’identifiai le tableau, maintes fois contemplé dans mon livre d’images, que la paire – comme on dit d’une paire de boeufs à l’attelage – m’évoquait, il me devint impossible de voir autre chose de cet homme que ses deux pattes maigres et clairement arquées, aux rotules prêtes à se dégager de leur gangue, aux cuisses à peine suffisantes à apaiser la faim d’une enfant de dix ans, eût-il été servi replié et rôti au milieu de pommes de terre au beurre ; autre chose que son ventre surgissant à notre rencontre comme le dos d’un matou souhaitant être flatté – ce ventre qu’il m’eût été douloureux de porter moi-même, tant il paraissait tendu à la manière d’une vésicule, prêt à crever en libérant dans un soupir de soulagement sa lymphe jaune pâle.

Bien sûr, il portait de quelconque tennis, ou de vagues souliers de cuir avachi ! Mais à cause de l’image, indélogeable, du Roi Crapaud, que pourtant, ô combien, je désirais, film plastique, décalcomanie, opercule… détacher de son corps, lorsque je tentais de me souvenir de ses chaussures afin de préciser ma description, je le voyais affublé de ces longues savates que portaient les Fous au Moyen-Age, à la pointe terminée d’un grelot. Verts, les souliers à la poulaine, d’un vert cru de pousse neuve, cela va de soi.

Ses bras étaient à l’avenant : le gauche, qui retenait la fillette comme une laisse, était-il à peine moins décharné que le droit ? Les deux auraient pu s’ouvrir pour embrasser l’horizon de la mare de l’illustration dans mon livre d’images, le crapaud quittant d’un bond son nénuphar. Alors, de même, que ses manches fussent grises, brunes ou noires – couleurs favorisées par notre époque – je ne pouvais le retenir dans le sablier de ma mémoire que paré du vert le plus éclatant, ou de blanc sur le ventre et de vert pustuleux sur le dos.

Misère des associations mentales, des images de livres qui s’imposent et vous embouteillent la perception : impossible de me dégager du souvenir lointain du Roi Crapaud vêtu de sa redingote, impossible également de me souvenir des vraies couleurs de grenouilles et crapauds pourtant abondamment manipulés dans l’enfance, impossible enfin, oui, impossible, de distinguer nettement les traits de mon bonhomme !



texte 1 atelier expérimental animé par Danièle (29/10/07) : imaginer le visage de l’homme apparaissant dans l’incipit de Cherokee de J. ECHENOZ

En dépit d’une vague allure de veau tendre au regard confiant, ses sourcils empêchaient le bovin d’émerger complètement : ils lui coupaient le visage en deux, détachant nettement deux blocs, au point que l’ensemble évoquât quelque tableau abstrait. On aurait voulu dévisager cet homme avec l’intention fermement arrêtée de reconnaître sur ses traits une émotion, même contenue, qu’on serait resté bredouille : fascinant le regard, la barre broussailleuse interdisait d’arracher au faciès la moindre conclusion.



Haïkus de Marie-Laure

1 ) louve, je chante au dessus de ta tombe

faux. Au-dessus des fossoyeurs qui arrangent la terre

Embarrassés. Un homme et une femme.

2) Avale le glouglou pour bébé, mamie

je te trompe, feinte, ça dégueule dans mon ventre

Tu ne me diras plus rien

3 ) le grand rideau qui cache le long du mur

la fenêtre qui m’appelle

je dors dans ton lit

4) le portail est une grille

sur les dalles étroites s’éloignent les enfants

ma nouvelle école est un zoo

6 ) le jardin est trop grand pour moi

la tortue y est à l’aise

grillon en cage et escargots lâchés sur la vitrine de la pharmacienne

7 ) mes genoux de chèvre

mes bras d’aigle planant

je mène cette femme par la main

8 ) fond du canal : voitures et cadavres, dit-on

le ruban bleu capte le soleil couchant

Dans mon rétroviseur

9) le noyer seul comme un seigneur / Salomon

les bogues teignent mes doigts

ma mère était-elle heureuse ?

10) rire de grue, gloussement de dinde

elle enchante le petit enfant

qui finit par grincer

Marie-Laure



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