Le bateau de Nansen

Récits de voyage (atelier Nicole Court)

Vous allez hésiter à vous fier à moi, je vous comprends. Je n’ai pas l’air très solide, de prime abord je n’ai rien de rassurant. Vous avez beau vous dire que vous partez justement pour fuir le confort et le train-train, vous n’avez tout de même pas envie de courir des risques inconsidérés. Mais regardez-moi de plus près, et vous verrez : j’ai été construit par un homme qui connaît la mer, qui connaît en plus la banquise. Un homme qui a passé du temps, qui a marché le long des canaux dangereux où vous comptez naviguer. Il a vu que la banquise a une vie à elle, que des frissons la traversent, qu’elle se resserre puis se desserre sur elle-même dans une respiration lente mais implacable. Je suis le fruit des observations patientes de cet homme, de son empathie avec cette terre, très peu terre, plus ciel, plus mer, et plus encore intérieur d’un corps ou d’un rêve. Je suis ce bateau-là, construit en bois souple et léger, conçu pour m’adapter, pour changer de forme au besoin, pour avancer coûte que coûte, non pas malgré mais grâce aux agressions du climat ou du paysage. Essayez-moi, vous verrez, la banquise ne me rejettera pas, ne me recrachera pas en me laissant en rade, perché sur une montagne de neige, comme tant de bateaux avant moi. Elle ne m’écrasera pas entre ses gencives comme certains de mes prédécesseurs… Non, elle me laissera voguer, avec vous, Nansen, et votre équipage peu nombreux, elle voudra bien nous laisser flotter sur ces courants rapides que vous avez étudiés avec soin et qui vous amèneront bien, Nansen, au Pôle Nord.



Nottingham à Bristol, juillet 2007

Terre sans saison
Gorgée de pluie
Six rescapés en sardines.

Aventure mi-figue mi-raisin,
L’aîné fait le clown.
Rigolade en sacs de couchage.

Sol dur de la salle de classe.
Un porte-monnaie me sert de coussin
Entre les côtes et la hanche.

Déjà border-line, ce fleuve,
Désormais douleur informe,
Ses eaux brunies se déversent dans la mer.



L’esprit bat la campagne

Cèdre protecteur, et pluie qui rebrousse

Chemin s’éclaircie

la voie à la rosée

Sur la terrasse de ses dômes

Je vois passer mes saisons et vivre

effeuille mes crépuscules

Roues qui brûlent, chemin qui crève

Me voilà

livré délivré

A la Terre et ses battues

Proue d’ocre des Géants

Pavillons soufflant à l’oreille

les conciliabules des lumières

Le bonheur est lisière

chemin de mousse molle

Comme

pour ne pas bousculer cette fragile petite Ste Victoire

Ton sourire qui écarte

les rideaux du Spectacle

Quelle espérance de vie ont la peau des couleuvres?

Suspens de calcaire

où se niche, se cloche, se déhanche

un pin

au grattoir des grillons

Zénith jazz band à l’affiche

(le Sun Ra Orchestra)

Un temps, vrombit,

Ne décolle toujours pas mes monuments aux morts

Clapotis d’insousciance

le festin fait la planche

et lampe à pleine bouche les nectars du Far Nient



Blanche-Neige et les sept haïkus

Du sang sur la neige,
Belle enfant aux cheveux noirs
Déjà orpheline.

Miroir sans pitié,
Jalouse fureur mortelle
Pauvre marcassin.

Chaleur d’un refuge
Instant de répit enfin
De courte durée.

Odieux stratagème,
Étouffée par un lacet
Sauvée par des nains.

Le danger toujours
Un peigne dans ses cheveux
Une presque mort.

Une pomme enfin
Fait son malheur comme à Ève
Sept gnomes la pleurent.

Mais l’amour en conte
Ranime jusqu’au plus mort
Et le tour est joué.



Voyage en Islande, juillet 1990

Voyage-désir
Envie de feu et de glace
Amour des îles

Soleil sans sommeil
O chapeau blanc du glacier
Paysages sans semblables

Landes désertes
Avec pour unique peuple
Des moutons laineux

Gerbe aléatoire
Des entrailles brûlantes
Jaillit le geyser

Rocs d’or et de pourpre
Et âpreté de la lave
D’un monde sans homme

Ballet des icebergs
Sucette de glace volée
Goût d’éternité

Vol d’oiseaux tout blancs
Sur les grèves toutes noires
Où veille le phare rouge

Des forêts naines
Pour de laids trolls de légendes
Hôtes de maisons herbeuses

Impression d’origine
Etre le premier à voir
La terre accoucher



Villers-Cotterets 4 juillet 2007

Demeure dans le champ
Seuils et portes à franchir
Là toi qui attends

A l’aube de l’été
Sur ces planches allongé
Ton sourire glacé

Entrailles de ma peur
Voile clos de tes paupières
Nos paroles enfouies

Rondes endeuillées
Immobile à tes côtés
Les chaises alignées

Creuset de nos âmes
A la flamme qui vacille
Souffrances libérées

Lumière pleine et douce
Enfin se laisser glisser
Nos cœurs apaisés

Lucidité, beauté
De ces instants dits derniers
Avoir été là

La boîte se referme
Crépitements funèbres
L’absence cogne

Plus vive ailleurs
Souffle clair d’éternité
Ténèbres refoulés

Rires chuchotés
Instant de l’endormissement
Accueillir l’enfant
D.L.



Haïkus de Marie-Laure

1 ) louve, je chante au dessus de ta tombe

faux. Au-dessus des fossoyeurs qui arrangent la terre

Embarrassés. Un homme et une femme.

2) Avale le glouglou pour bébé, mamie

je te trompe, feinte, ça dégueule dans mon ventre

Tu ne me diras plus rien

3 ) le grand rideau qui cache le long du mur

la fenêtre qui m’appelle

je dors dans ton lit

4) le portail est une grille

sur les dalles étroites s’éloignent les enfants

ma nouvelle école est un zoo

6 ) le jardin est trop grand pour moi

la tortue y est à l’aise

grillon en cage et escargots lâchés sur la vitrine de la pharmacienne

7 ) mes genoux de chèvre

mes bras d’aigle planant

je mène cette femme par la main

8 ) fond du canal : voitures et cadavres, dit-on

le ruban bleu capte le soleil couchant

Dans mon rétroviseur

9) le noyer seul comme un seigneur / Salomon

les bogues teignent mes doigts

ma mère était-elle heureuse ?

10) rire de grue, gloussement de dinde

elle enchante le petit enfant

qui finit par grincer

Marie-Laure



HAIKUS DU BOUT DU MONDE

Sifflent grillons verts
Assis sur l’herbe tiède
Des rares oasis.

Lumières vois tissées
Ombres des douloureux visages
Chauffées par la sueur.

Le sable s’accroche
S’incruste disloque et
L’homme têtu bâtit.

Verdure perdue
Dans l’océan du désert
L’eau devient mirage.

Le khôl des femmes
Survit lui aux petites morts
Mais l’oeil fixe levide.
2 décembre 2005

d’Audrey Chapeliere



HAÏKUS SOUVENIRS DE VOYAGES

MAREDI Jean-Jacques

Stage du 15-16 Septembre 2007 Atelier de Corine Robet

DIX HAÏKUS SOUVENIRS DE VOYAGES

1) Denia (Espagne ) , Juillet 2007

Le luxe impersonnel Des grands hôtels sans âme ne tiédirait-il pas

L’implacable beauté du soleil espagnol ?

2) Désert du Wadi Rum ( Jordanie ) , Août 2007

Chaleur , poussière rouge ,

Le devenir d’une famille dans l’éternité de l’instant

Et le désert indifférent qui semble consentir au viol .

3) Faa’a ( Tahiti ) , Août 2000

Partir à Tahiti semblait un rêve fou !

Je suis fou , je l’ai fait…Ne reste que le rêve

De n’avoir pas trouvé ce que j’y ai cherché .

4 ) Ankara , (Turquie ) , Septembre 2004

Que feront-ils de toi , Ankara la Moderne ?

Ancyre était ton nom quand tu faisais rêver

Le chant des muezzins changerait-il de sens ?

5 ) Pamukkale ( Turquie ) , Juillet 1997

Pammukkale aux vasques de calcaire ,

Ton château de coton dont les sources ont tari

Pleure la main de l’homme et sa bêtise avide .

6 ) Capri ( Italie ) , Juillet 1982

Un voyage de noces à l’île de Capri

Pour loger notre amour dans un écrin de nacre …

Comme l’espoir est vif d’y retourner un jour !

7) Iles Marquises , Août 2003

Marquises, Jacques Brel vous avait célébrées .

J’ai prié sur sa tombe et celle de Gauguin

J’entends comme leurs chants la rumeur de vos vagues .

8 ) Iles Fidji , Mars 2004

Fidji, vous êtes loin …Parfois

Je vous confonds dans mes souvenirs troubles

Avec un autre monde . Fidji , vous êtes loin ; restez -y .Vous changeriez sinon !

9 ) Nouvelle – Zélande , Octobre 2003

Quel bonheur , d’étape en étape ,

De découvrir ce grand pays

Et s’y émerveiller ensemble .

10 ) Athènes ( Grèce ) , Août 1982

J’avais tant espéré , attendu de te voir !

J’avais prié Minerve et mes parents ensemble !

Mes enfants , eux , se fichent bien de toi !

Et dix autres haïkus pour approfondir le thème de

la Turquie :

1 ) Etoile et lune blanche sur un ciel de drap rouge ,

C’est toute la Turquie

Qui palpite en mon cœur !

2 ) Le muezzin qui chante , le buffle qui rumine ,

La paysanne au champ , la mendiante qui pleure

Et partout Ataturk comme de son vivant .

3 ) Derviche en robe blanche , danseuse au ventre nu

Mais aux yeux trop fardés,

Et , sur la Corne d’Or , les voiles qui se gonflent …

4 ) Le café dans la tasse où se lit l’avenir

Et la fumée qui sort du narghilé de verre ,

Nuages parfumés dans des airs capricieux …

5 ) Moucharabieh de bois ou dentelles de marbre ,

Les palais , les musées, les mausolées perdus

Sont nus sous les façades au lustre d’autrefois …

6 ) Le tapis qui se tisse sous les doigts des petits ,

Le minaret dressé à la gloire d’Allah…

Tout semble pour le mieux dans le meilleur des mondes .

7 ) Couleurs , clameurs , odeurs ,

Tout à plat , tout m’écrase , m’égraine et m’éparpille

En grouillements de vie .

8 ) Fantômes d’ombre et d’or ,

Silhouettes de femmes courbées par le labeur ,

Ecoutez les rires mâles au sortir des cafés .

9 ) Les infectes odeurs du quartier des tanneurs ,

Les arômes piquants des magasins d’épices…

La Turquie s’apprend aussi par le nez.

10) Des ponts pour relier l’Orient et l’Occident ,

Puis soudain l’intégrisme qui tonne et qui foudroie :

Le progrès avancerait-il en marche arrière ?



Palma de Majorque. Avril 2005

Dix-sept voix tissées.

Échos sur les murs d’église

Amis bienveillants.

***

A gauche du choeur

Vénus de Boticelli

Découvre sa voix.

***

Voix mêlée à seize

L’orgue faux casse l’harmonie

Un homme en colère.

***

La colère du chef

Notre impuissance à l’arrêter

La peur qui galope.

***

Galop de panique

L’église offerte apaisante

Des sourires amis.

***

Des amis nouveaux

Leur écoute pour accueil

Les vitraux, l’église.

***

Une église hautaine

En entrant m’intimidait

Soudain m’enveloppe.

***

Enveloppe de son

Communion avec les murs

J’oublie d’avoir peur.



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