Réponse à mon voisin

Ayant reçu ce jour une épouvantable lettre recommandée anonyme de mon voisin, voici la réponse que je lui ai adressée

 

Cher X,

ce pseudonyme vous va à ravir, si j’en juge par les prorammes que vous regardez toute la journée, infligeant une bande sonore pour le moins inconvenante à tout le voisinage.
En effet, comme vous le soulignez si aimablement dans votre charmante lettre, notre immeuble est mal isolé, et voyez-vous, ce défaut est perceptible dans les deux sens, d’autant plus, me permettrai-je de vous faire remarquer, depuis que vous avez oté l’enduit de notre mur mitoyen, afin, dites-vous, de redonner à votre appartement le charme ancien de la pierre apparente, ce bien entendu sans l’accord du syndic, du propriétaire, ni de votre voisine j’ai nommé bibi à qui vous vous permettez néanmoins d’adresser vos insultes par lettre anonyme.

Il est fort étonnant, quoique dommage, que vous ne soyez devenu sourd, comme la masturbation, qui est votre sport favori, j’ai pu le constater auditivement ainsi que ma petite fille de 4 ans qui bénéficie grace à vous d’une éducation précoce aux choses de la vie, aurait dû vous rendre, mais malheureusement celle-ci vous a plutôt rendu stupide au point de vous sentir protégé par l’anonymat en signant X, tout en laissant vos nom et adresse sur le bordereau de lettre recommandée.

Quant à ma supposée surdité, je vous rassure, j’entends très bien le téléphone comme les coups répétés que vous assénez sur mon mur, et je vous transmets par conséquent ci-jointe la facture pour les travaux que ceux-ci ont occasionnés en raison de la large fissure qu’ils y ont provoquée. Je vous serai obligée de bien vouloir vous en aquitter par retour de courrier, sans quoi je me verrai à mon tour dans l’obligation d’adresser ma plainte au syndic de copropriété.

Venz-donc boire un verre à l’occasion un samedi soir, mes invités seront enchantés de trinquer en compagnie d’un si charmant voisin. Vous pourrez ainsi bénéficier des conseils de jardinage de personnes de bon sens et cesser d’imputer à un chaton innocent la responsabilité de l’aspect miteux de votre balcon quand vous vous acharnez à placer à l’ombre des plantes ayant besoin d’ensoleillement et à laisser sans arrosage des plantes aquatiques.

Toutes mes amitiés à votre mère. Nous irons avec ma fille lui rendre visite à l’hopital dès que le temps le permettra et que la poussette sera réparée. En effet, votre maman a malencontreusement endommagé une roue d’une véhicule en l’entrainant dans sa chute. Je ne lui en tiens pas rigueur, car c’est une femme charmante, et qui aime les enfants, ce qui dans son cas est bien courageux et prouve une abnégation admirable, car elle aurait eu toutes les raisons, suite à votre passage en son sein, d’en rester définitivement dégouttée.

Recevez cher voisin mes salutations cordiales.
Madame A.



Lettre anonyme reçue de mon voisin

Reçu ce jour par lettre recommandée avec accusé de réception

« Je vous écris car j’en ai plus qu’assez de subir votre musique à plein volume jusqu’à trois heures du matin chaque samedi !
Vous n’entendez même pas – ou ne voulez pas entendre – les coups frappés à votre mur, ni les appels téléphoniques !
En plus, vos invités sont loin d’être discrets quand ils ressortent , ivres, de chez vous !
Sans compter la poussette de votre enfant qui traîne en permanence dans l’entrée de l’immeuble et qui a fait tomber deux fois ma vieille mère de quatre vingt deux ans ! Il y a pourtant un local prévu à cet effet.
Enfin, je ne supporte plus la présence de votre chat sur mon balcon qui piétine régulièrement mes jardinières fleuries !
Il faut impérativement que tout cela cesse dans les meilleurs délais. Sinon, je me verrai dans l’obligation d’avertir le syndic.
J’attends votre réponse dès réception

Bien à vous
X.



Autofiction

Je suis née d’un rire, comme Hercule des cuisses de Jupiter : d’un coup, sans prévenir – tee hee, me voilà ! C’est bien la seule fois que ma mère a ri, la seule et unique fois, mes frères et sœurs sont tous nés par la voie normale, dans le sang et la douleur. Moi, je suis née d’un rire cristallin, haut perché, qu’on aurait pu prendre pour un cri mais non, c’était un vrai rire, entrecoupé d’effets de la gorge et plein de gaieté. En me matérialisant comme ça en plein vol j’avais déjà tout : corps de femme, cheveux, usage de la parole, et déjà mon caractère de cochon. Certains diront à cause de cette naissance que je ne suis pas normale, que je ne suis pas d’ici, et beaucoup se sont méfiés de moi y compris sans le savoir. Ca se sent, il y a un truc, elle est trop ceci, trop cela, ou pas assez… Moi, en tout cas, j’ai eu honte de cette naissance hilarante, comme si j’étais une mauvaise blague, une blague tout court, et j’ai fui les rires comme la peste. J’ai voulu être quelqu’un de digne – de sérieux, quoi, qui avance dans la vie sur des rails, sans faire de vagues, et sans rebondir de rire en rire comme un ricochet en mal de murs. Mais c’est plus fort que moi et ça demande une sacrée maîtrise de soi, je peux vous le dire, des efforts terribles, car en dedans je pouffe de rire, j’ai envie de rire vous ne pouvez pas savoir. Laissez-moi rire, bordel de merde ! Alors le soir je pars incognito chercher des coins où on rigole, et je respire l’odeur du rire, je m’abreuve de cette source-là, je tâte l’étoffe frêle et éphémère de mes origines – avant de rentrer, calme, rassérénée, jusqu’à la prochaine fois.

Tout cela jusqu’au jour où je me suis dit que je me trompais, que je m’étais complètement fourvoyée, que ce que je devais faire c’était m’approprier ce rire maternel si peu caractéristique – l’adopter sans honte ni peur du ridicule et le faire mien. Le porter haut comme un étendard et laisser d’autres l’attraper s’ils le pouvaient. Imaginez donc mon chagrin, lorsque, au lieu d’un rire plein à gorge déployée, est sorti de mon oesophage trop lisse à force de faire des ronds de jambes aux voyelles sages et sensées, un croassement rauque sans queue ni tête et sans la moindre hilarité. Mon rire – mon origine, mon héritage – était perdu, même mes yeux ne riaient pas. Me voilà donc partie, en plein jour cette fois-ci, à la recherche de mon rire. Il me semble d’ailleurs que tous les jours je le retrouve un peu plus, tendue comme je suis vers le rire des autres, qui fait peu à peu revivre le mien, l’attirant et l’appelant là où il se cache, tout au fond de moi.



(P)récit d’enfance

 (pour Corine Robet)

Tout a commencé par un rire, et fini dans les larmes, comme bien entendu.
J’avais une semaine de retard et mon père a eu l’idée d’amener ma mère au cinéma voir un film des frères Marx – eux qui allaient pourtant peu au cinéma. Ma mère a ri, bien ri même, et les choses se sont passées très vite : contractions, maternité, accouchement. De sorte que je suis née le jour du rire, le jour des farces, le premier avril.

C’est peut-être par mon père que le rire libérateur, déclencheur de vie, est entré dans l’univers de ma mère (« une bouffée d’air frais dans une maison renfermée », disait mon oncle), et qu’ensuite par lui que, durant cinq ans au moins, il en est parti.



Une naissance

        Une naissance contre une mort. Ou bien, une mort compensée par une naissance, égale la vie à laquelle on peut s’accrocher. Ou encore, une naissance face à une mort égale un chagrin que l’on peut tenter d’anesthésier.
         Elle avait retourné l’équation dans tous les sens. Ce bébé, elle le voulait comme promesse de vie, comme une promesse d’oubli. Un enfant pour / contre / plus / moins un père. Elle n’avait jamais été bonne en maths. Pas très bonne à l’école tout court.  » Tu n’as pas de mémoire ma pauvre chérie  » lui assénait sa mère.  » Mais tu es notre rayon de soleil « , ajoutait son père. 
          Le  » rayon de soleil  » n’avait pas eu le droit de faire des études de médecine, comme le père.  » Trop difficile  » pour elle, pour toi. Et puis le fils aîné s’en chargeait.
 Infirmière ? Pourquoi pas. Elle était donc devenue infirmière. Une très bonne infirmière. Du genre à avoir la vocation chevillée au corps. Une infirmière qui paraît les coups, qui pansait les plaies.
           Alors, le beau mari revenu l’âme cabossée de la guerre avait aussitôt séduit l’infirmière. Elle était persuadée qu’elle saurait le soigner. Cela avait été plus compliqué que prévu. Compliqué pour se parler, compliqué pour se comprendre. Elle s’était dit que tout s’arrangerait avec des enfants. Devenir père, cela pose un homme. Cela n’avait rien arrangé. Et voilà que son père à elle partait. Sans rien dire, sans prévenir. Par effraction.

            Son mari, son père, les hommes de sa vie se dérobaient, elle qui avait tant besoin d’eux. Elle aurait pu être tentée de renoncer, d’abandonner. Mais c’était une combattante, une survivante.
             Elle voulait croire que c’était possible. Encore possible.  » La vie doit être plus forte que la mort  » aimait t-elle à répéter. Elle y croyait ou s’en persuadait. Ou se persuadait qu’elle y croyait.
              Lui se laissait faire. Le sexe, il aimait cela. Ils avaient déjà deux garçons, beaux, vifs, intelligents, comme on dit. Pourquoi pas un troisième ? Il ne savait pas encore que ce serait une fille. Il serait content d’avoir une fille. Et puis il en avait assez de cette femme déprimée, rongée par le chagrin de la mort de son père. Une mort insupportable, honteuse. On ne se donne pas la mort quand on est au faîte de sa gloire, réputé et admiré dans le pays entier.

Les doigts qui agrippent le foulard rouge accroché au pied du lit. Les bras, le buste qui crient, qui arrachent le morceau d’étoffe carmin d’un coup sec et qui le ramènent dans la lumière blafarde du néon.
Silence hagard habité par deux yeux révulsés, seulement troublé par le goutte à goutte de la perfusion.
Le chiffon qui  se resserre sur la gorge. La peur qui tempête mais les mains qui restent calmes, étonnamment calmes guidées par la certitude de n’avoir qu’à tirer.
Tout serait  bientôt fini.
Tout rentrerait  alors d’ans l’ordre.

              Ils étaient en voyage dans un pays qui s’appelait encore la Yougoslavie, dans cet ailleurs où tout est toujours plus facile. Ils avaient fait l’amour. Elle était enceinte.
              Mais demeurait la souffrance de ce deuil que l’on cachait. Cette mort qu’elle ne comprenait pas. Elle n’allait plus chez le médecin. Un collègue de l’hôpital de son père. Pas envie. Son père n’était plus là pour l’aider, pour l’accompagner. Elle loupa la dernière échographie. Douleur empoisonnée.
               Le jour où l’enfant voulut sortir, elle fut vaillante, courageuse. Elle était toujours vaillante et courageuse dans les moments les plus difficiles. Le mari était présent pour une fois. Il lui lisait le scénario du film qu’il rêvait de tourner au Cameroun où ils avaient vécu les premières années de leur mariage. Les contractions se rapprochaient. L’enfant se présentait par les fesses. Lui tournait de l’œil. Il n’avait jamais supporté l’hôpital, ses odeurs, ses bruits  » de batterie de cuisine  » disait-il. Il sortit, elle resta seule. Vaillant petit soldat. Elle poussa, s’arrêta, repoussa. L’enfant sortit, en parfaite santé. C’était une fille. 
 



A la découverte des villes sensibles

 

Départ

Je suis des villes

Je suis des rues

Je suis des errements

Je suis des histoires dont elles sont emplies

Je suis des histoires dans lesquelles je me reconnais

Je suis une de leurs habitants, de leurs secrets, de leur culture

 

 

1. Avertissement au voyageur

Le voyage que nous vous proposons est un voyage au long cours. Les moyens de transport sont à votre charge; les durées de visite imprécises. Notre agence décline toute responsabilité sur les bouleversements causés par quelconque passage à la frontière, rencontre fortuite ou retard sur votre planning.

Pour préparer votre voyage, inutile de consulter tel ou tel guide de voyages hormis le nôtre, qui vous vous en apercevrez vite n’en est pas tout à fait un. Vous serez votre propre maître à bord. Les villes que vous foulerez ne sont inscrites sur aucune carte géographique. Vous les façonnerez au gré de votre parcours.

Surtout ne prévoyez pas une durée fixe. Chaque voyage, vous le savez bien, est extensible et l’on y en revient jamais vraiment.

Une seule recommandation: laissez-vous emporter.

2. Ville aux mille pages

Ville majuscule où les rêves croisent l’histoire. Les déambulations que l’on peut y faire peuvent déclencher des décalages de l’horloge espace-temps. Attention lors de votre première visite, vous aurez l’impression d’être parti seul, en aucun cas, des compagnons de voyage de votre dimension ne pourront partager vos découvertes, vous serez seul ou presque… N’ayez l’air de rien d’autre qu’un visiteur ordinaire au risque de rompre tout charme…

Toute grande ville connaît son lot de changements et de révolutions. Pour vous en rendre compte, entrez dans un grand magasin, un des grands boulevards. Pendant cette visite, soyez vigilant, personne ne doit s’apercevoir de votre enquête sociologique, pour les personnes qui vous accompagnent, vous n’êtes pas censé regarder l’envers du décor… vous êtes, rappelez-vous un voyageur privilégié et discret. Faites mine de vous occuper du décor puis vous serez indubitablement aspiré par son envers. Vous y verrez une fourmilière de vendeurs ou vendeuses s’affairer, le regard triste, vous apercevrez un contremaître posté dans un recoin pour prendre au piège une ouvrière trop farouche. Ne faites surtout pas de scandale, la pauvre dame risquerait sa place. D’ailleurs ce contremaître, vous le retrouverez plus tard lors de prochaines visites dans cette ville; lui ou d’autres membres de sa nombreuse famille vous serviront aussi de guides dans d’autres quartiers, dans les bistrots, dans certains ateliers d’artistes. Retenez donc bien ce visage, il vous sera bientôt familier.

Il est de bon ton à présent de vous rendre au musée, pourquoi pas un des plus grands qui soient. Les cadres devant lesquels beaucoup se pressent, vous les reconnaîtrez mais vous passerez votre chemin, une autre expérience vous occupe l’esprit. Vous arpentez les allées, vous gravissez les escaliers. Malgré vos tours et détours, vous ne vous perdez pas, vous semblez connaître ces lieux. Vous ne vous sentez pas seul non plus, bien-sûr, la dame au sourire légendaire est là, vos compagnons de route sont là, mais une présence vous hante. Autour de la Victoire sans bras, vous croyez voir une forme noire. Dans le reflet d’une des nombreuses vitrines, vous avez vu deux grands yeux noirs qui vous observaient, le garde bien sûr semble l’ignorer. Ne craignez rien, cette figure vaporeuse est le guide que nous avons spécialement choisi pour vous livrer les secrets de tous ces trésors de l’humanité.

Bon, tout le monde connaît votre passion pour les théâtres, tout petit déjà vous avez vous-même peut-être foulé les planches d’un théâtre majestueux, mais pas celui-ci. Ici, c’est le théâtre des idoles de votre enfance. Vous venez le visiter, d’abord le hall avec les hordes d’aristocrates qui se pressent dans leur robe à crinolines. Ça sonne, vous êtes en retard. On vous mène à la salle,dans une loge, on vous explique, vous vous penchez parce que l’endroit est tout petit et vous êtes curieux, bien sûr les baignoires, bien sûr les fauteuils rouges, et ce plafond, merveille de mise en abîme d’un peintre que vous retrouverez sous d’autre cieux, mais regardez plutôt là-haut, non tout là-haut, à l’opposé du regard des autres. Oui, là on voit le poulailler, les coursives, les cintres, une forme furtive échappe au regard de tous; non ce n’est pas celle du musée, celle-là est nocive, on prétend que c’est un fantôme, elle en veut à des gens comme vous. Si vous vous aventurez seul dans une loge et qu’elle vous voit, vous serez fait comme un rat.

Le parvis de Notre-Dame abrite un parterre de va-nu-pieds, prenez garde en vous y aventurant ils vous prennent l’âme en vous mitraillant avec leur appareil vole-souvenir. Une fois parvenu aux pieds de l’église, votre esprit ne sera pas libéré pour autant, une force mystérieuse attirera vos yeux vers les cloches. Sitôt votre regard capturé, vos oreilles entendront un cri sourd, un frisson de malaise vous parcourra, vous sentirez l’odeur du feu provenir d’un invisible bûcher et vous n’aurez qu’une idée, courir le délivrer… lui, dont personne, ici, ne se soucie, mise à part vous, lui, dont vous ne savez rien, lui dont vous pressentez seulement la détresse, une détresse ancestrale que rien ne pourra sans doute apaiser, même pas vous. Vous serez alors pris par un sortilège qui mènera vos pas au sommet de la cathédrale pour contempler tel un sonneur de cloche l’étendue du royaume de la ville aux mille personnages.

Vous retournerez plus tard dans cette ville au détour de quelques pages. A présent vous saurez mener votre oeil aguerri, guider vos pas. Vous reviendrez, sur cette île où d’autres voisins du sonneur de cloches connaissent d’autres funestes sorts; à travers une autre Oeuvre, vous participerez à d’autres révolutions humaines le long des Avenues ou encore vous gravirez sur la butte au détour d’Une page d’amour.

3. Ville papillon

Les voyages forment la jeunesse, il est temps pour vous de vivre cet adage. Le mieux pour vous est de vous rendre dans un endroit avec d’autres repères: une autre langue, une autre activité, un autre confort. Ne réfléchissez pas, c’est une occasion en or. Vous croyez à cet instant ouvrir une autre page, la ville que nous vous proposons est celle de la petite orpheline qui a dû quitter ses alpages pour se rendre à la grande ville et retrouver sa tutrice. Vous croiserez, n’ayez crainte, cette petite ça et là au détour d’une rue. On sait aussi que c’est argument de poids pour vous, petit insouciant. Les voyages forment la jeunesse, il est plus que temps de faire vos bagages.

Le trajet se fera de nuit, douze heures, vous n’êtes encore jamais parti si seul et si démuni, vous ne le savez pas encore mais vous avez des ressources. Votre attitude à l’arrivée sera déterminante pour la suite du périple. Nous vous avons concocté une entrée comme vous aimez les lire : des allées et venues, des quiproquos, des retrouvailles inattendues et une belle rencontre… Et tout ça en une seule journée.

La suite ne sera pas triste non plus. Au menu des découvertes, vous vous proposons de vivre la vie d’un travailleur, d’un qui se lève tôt, très tôt, et ce, avec le forfait complet: réveil à cinq heures, une heure de trajet en tram et en métro, trois heures de marche quotidienne. Sur votre trajet, vous aurez droit à des rencontres dangereuses, comme des chiens qui en voudront à votre chariot jaune, ou plus inattendues: un écureuil, un trachéotomisé qu’il vous faudra comprendre (n’oubliez qu’il ne parle pas français), un aveugle qui lit son courrier… Vous pourrez à loisir étudier ce milieu du travail qui ne vous est pas familier, on le sait: la hiérarchie des taches, la discrimination raciale qui est ici encore plus forte que dans votre pays, les camaraderies syndicales… Tout ça ne fait pas très envie, on vous le concède mais ces désagréments, vous les ignorerez. Vous ne retiendrez, vous, que le fait d’avoir vécu dans la peau d’un livreur de bonnes nouvelles pendant trois mois, les sourires des collègues, les flâneries pendant votre tournée. Votre insouciance sera toujours votre meilleure arme, vous en êtes déjà conscient.

Non, ce n’est pas fini, le plus dur et le plus formateur reste à venir… C’est bien gentil, le jeu de rôle de « vis ma vie de travailleur » mais le véritable enjeu de ce voyage est de vous avoir enlevé des vôtres, livré à vous-même. Vous n’aviez pas pensé avant à tout ce que cela impliquait. Vous le verrez dès le premier jour: il faudra se nourrir, se blanchir… et vous réaliserez vite que vous n’aviez jamais tenté cette expérience! Après quelques gargouillis de ventre les premières nuits, votre instinct oriental reprendra le dessus et vous ferez face à tout ça.

Après quelques semaines, vous prendrez le goût de cette liberté, cette émancipation. Et même vous en redemanderez. Vous reviendrez dans cette ville qui vous a fait rompre votre chrysalide.

4. Ville exil

Nouveau départ, un aller et le retour, cette fois, n’est pas assuré. Ça y est, vous avez trouvé le métier qui vous convient, et pour vous féliciter, nous vous envoyons à l’autre extrémité du pays. Autre expérience: autre région, autres repères, autre culture. Vous connaissez la suite.

Les préparatifs seront encore une fois pleins d’imprévus et de joyeuses coïncidences. Sitôt installé dans votre lieu d’habitation, nous romprons le contact avec les vôtres, pas de réseau pour vous, il faudra vous débrouiller de nouveau tout seul. Le pays manquera à sa réputation et vous accueillera sous le plus radieux des soleils. Profitez-en, il ne brillera plus jamais autant, c’est un cadeau spécial pour vous, sachez l’apprécier.

Il vous faut à présent rencontrer les autochtones qui semblent si différents de vous, votre sourire sera votre carte de visite, vous saurez vous faire adopter lentement mais sûrement. Leur langue vous étonne, les plus renfrognés sauront faire des efforts pour se faire comprendre, ils verront que vous n’êtes pas du coin et vous apprendrez avec eux le sens du mot « accueil » qui semblera après réflexion être étranger à beaucoup de vos compatriotes.

Le paysage semblera plat, très plat pour vos yeux pleins de calanques, peu vous importera, vous déciderez de visiter les moindres recoins avec un regard neuf sur les choses. On vous fournit des lunettes « enthousiasmantes »: les Grands Places vous paraîtront sorties des musées flamands, vous comprendrez enfin la merveilleuse Oeuvre au noir de Yourcenar, les forêts vous rappelleront des contes mystérieux et même les murs de briques rouges à la Rosetta garderont à vos yeux un charme pittoresque. Ne criez pas trop fort votre émerveillement, il pourra sembler louche aux gens du coin un peu honteux de leur extérieur; ils préféreront vous faire goûter les boissons et gourmandises de leur coin.

Bon voilà, le voyage est enrichissant, les gens que vous côtoierez sont riches, vous saurez que vous ne vous êtes pas trompé de voie professionnelle. Il vous reste à faire l’expérience du déracinement, et avec des gens qui, comme vous, se sentent bien partout, c’est difficile. On vous a mis dans une petite ville et vous pour rebondir, vous faites des escapades multiples dans la capitale régionale; on croyait vous envoyer dans un endroit dévasté d’un point de vue culturel, vous trouvez le seul théâtre de la région avec des spectacles à votre goût. Bien sûr vous retournez fréquemment à l’endroit que vous appelez désormais chez vous. Vous vous rendez aux lieux dont vous avez besoin, vous les regardez différemment à présent.

Vous savez maintenant ce dont vous avez besoin. Ça y est, vous êtes prêt à rentrer chez vous. Le voyage s’arrête, non pas tout fait, ce sera comme un nouveau départ car vous êtes empli de tout votre périple et vous savez que vous pourrez un jour refaire un voyage. Vous êtes non pas de votre ville mais vous êtes des villes.

 

 

Arrivée

Chacune de mes villes raconte qui je suis

Chacune de mes villes raconte ce que je suis devenue

Chacune de mes villes raconte ce que je me rêve d’être



La nuit est faite pour dormir

La nuit tombe. L’écran de mon ordinateur luit. Je ne dors pas.
Je dois écrire ce texte. On me l’a demandé. On l’attend.
Je suis assise à la lueur de l’écran.
J’ouvre le traitement de texte.
Aveuglement violent de la page blanche verticale.
Je la couvre avec le solitaire. C’est un jeu de carte sur fond vert.
Plaisir solitaire. Plaisir coupable.
En fait, pas un plaisir, une fuite honteuse.
Un ver solitaire qui ronge avant sa source mon texte que je dois écrire, qu’on m’a demandé, qu’on attend.
Mille et une parties de solitaire.
Une heure du matin. Je referme la page verte. La page blanche est toujours aveuglante. Je n’aime pas la regarder. J’éteinds l’ordinateur. Je suis dans la nuit. Je suis dans le brouillard. Je n’écrirai pas. La nuit possède encore environ cinq heures où je pourrais dormir. Je me couche. Dans la nuit grise de ma chambre, dans la nuit béante de ma tête, les cartes à jouer électroniques continuent à danser. Mes neurones n’en finissent pas de jouer au solitaire. Je me tourne. Je me retourne. Ce texte, je devais l’écrire, on me l’avait demandé. On l’attend. Demain.
Demain est un autre jour.
Jusqu’à quelle heure ?
Jusqu’à quelle heure peut-on dire que demain est un autre jour ?
La nuit porte conseil.
In allah maah sabirin, Dieu est avec ceux qui qui sont patients.
Leïla saïda, ya sarira. Dors ma petite, bonne nuit. Je me chante une berceuse d’enfance. Avec le soleil qui se profile,
bien tard, bien tard dans la nuit, un autre texte jaillit.
Pas le texte qu’on m’avait demandé, pas celui que j’aurais dû écrire, pas celui qu’on attend.
Le terrorisme nocturne du devoir a fui, a cédé à l’apaisement du sommeil.
J’écarte le rideau pour laisser la lune éclairer doucement mon chevet.
J’écris réconciliée sous la dictée des songes, et je m’endors sur la page beige, lovée au creux des mots.



La plage du souffleur

Je marche sur le sable mes pas s’enfoncent et laissent des traces. La mer ne se lasse pas de venir me rejoindre, elle prend un malin plaisir à effacer mes empreintes. Le sable est mou par endroits, le vent m’accompagne je m’éloigne peu à peu du lieu où j’ai laissé mes affaires.
Je quitte l’instant présent. Je ne suis plus ici mais ailleurs. La mer va et vient entre mes pieds, danse sur le sable joue avec moi, je ne lui prête aucune attention.
Je marche en traînant mes pieds sur le sable il fait chaud je porte un petit maillot je m’amuse à mettre mes pieds dans les traces laissées sur la plage, ceux de ma mère. Elle est devant moi, ma pelle et mon sceau se balancent au bout de son bras, je fais de grand pas pour mettre mes pieds dans ses empreintes.
“Allez dépêche toi un peu”. Mon petit frère court à côté de moi, on s’amuse il n’arrive pas à faire un seul pas pour mettre son petit pied dans celui de ma mère alors il saute.
Il y a des choses comme ça qui me reviennent, des instants qui ressurgissent.
Le flux et reflux des vagues sur la plage sollicitent ma mémoire, me ramènent des souvenirs me les reprennent, les remportent au fond de la mer.
Dans ses entrailles des tas de souvenirs qu’elle conserve sans doute par jeu, peut-être pour rappeler à ceux qui les ont perdu que des fragments de leur histoire peuvent à tout moment revivre et donner un sens à ce que l’on vit au moment même. Combien de souvenirs d’enfance garde t-elle ? combien d’histoires a t-elle au fond de son abîme ?
Il est à peine 7h du matin, le soleil se lève sur l’océan, la mer chante déjà, je l’entends je la respire les vagues qui viennent s’écraser sur la barrière de corail émettent un dernier souffle la dernière syllabe d’une chanson que je reconnais.

Je m’installe devant mon ordinateur, ma fille dort dans la chambre, nue sous la moustiquaire. Une tasse de café à ma droite mes mains pianotent sur les touches du clavier. Mes yeux fixés sur la page blanche de l’écran mon esprit vagabonde sur l’île.
Un bateau au loin approche doucement de la côte, il transporte à son bord Bérial. Tonton Bérial, natif de l’île, revient sur sa terre qu’il a quitté il y a 20 ans. La navette accoste sur le petit port, des touristes, des gens de l’île, descendent et s’affairent à récupérer leur bagages. Bérial reste un moment sur le quai, au milieu des sacs, des cartons, des marchandises, une classe d’enfants l’entoure, des femmes et des hommes lui passent devant, derrière, il reste immobile, il ne gêne personne, personne ne le gêne. Sur sa tête un chapeau de paille, des lunettes de vue qu’il ajuste, sa silhouette longue et fine dépasse d’une tête les autres autour. A ses pieds un sac en toile. Petit à petit l’embarcadère se vide, les employés commencent à nettoyer le bateau pour le prochain départ. Bérial prend son sac, se dirige vers le centre du village.
Ma fille se réveille, le soleil chauffe et le vent souffle un air doux. Nous allons prendre un petit déjeuner. Au même moment, l’ami de ma mère qui nous loue sa maison, arrive avec trois noix de coco. “Bonjour Léon”. Il est natif de l’île, et travaille comme pêcheur pour un patron. Avec sa machette il tranche la noix de coco, ce qui forme un petit trou, juste assez pour laisser couler le jus.
Une noix contient à peu près un demi litre d’eau, sucré et aromatisé, le jus désaltère, c’est un régal. Il coule le long de ma gorge comme il a coulé dans celle de ma mère. Je sens son odeur, je la vois au même endroit assise par terre sur la terrasse dégustant ce liquide, savourant mutuellement ce plaisir, je regarde ma fille, elle ne veut pas y goûter. Sans doute moi aussi avais-je refusé de boire ce liquide transparent dans une noix, quand le Martiniquais grimpait sur le cocotier pour nous offrir le jus frais. C’était sur la plage de l’hôtel où mon père travaillait comme chef de cuisine. Des années plus tard sur l’île de la Désirade, ma fille prend ma place, nous sommes en vacances et je marche sur les pas de ma mère.

Sur le sentier qui nous conduit à la mer, je devine devant moi, sa silhouette. Elle aussi est passée par là, elle aussi elle a descendu, monté, ce chemin caillouteux pour s’allonger sur la plage.
Léon tranche avec sa machette un morceau de noix de coco qui nous sert de cuillère pour extraire la pulpe blanche qui devient la noix de coco dure que l’on connaît. Son goût de coco est un délice, la saveur est douce, légèrement sucrée, il me regarde, “tu ressembles à ta mère”.

Il est environ 8h, ma fille a déjà mis son maillot, elle veut aller à la plage. Son père prend les serviettes, le sceau, la pelle, les bouées. Je suis seule. Les vagues bercent le silence de cette petite maison située en haut du chemin. Je me remets devant l’ordinateur, Bérial marche vers le centre du village. Son sac de toile sur l’épaule, il observe les rues, les maisons, son pas léger retrouve le sol de son enfance, il entend les cris des enfants dans la cour de l’école. Son école, elle n’a pas changé, petite maison créole rouge et jaune, rien n’a changé. Il s’arrête un instant pour regarder les enfants jouer dans la cour, il était là lui aussi, de l’autre côté. Il ne s’attarde pas plus que ça, au coin de la rue, la boulangerie est à la même place. A côté une petite supérette, c’est nouveau, il doit y avoir plus de monde sur l’île. Dans son souvenir la boulangerie faisait office de bar, il s’avance, le comptoir est toujours là, il s’assoit commande un verre, un sandwich. Au fond de la pièce, une télévision a remplacé la radio, des flots d’images sur des musiques nouvelles envahissent la petite boulangerie. La serveuse est une jeune fille qu’il ne connaît pas, elle a un tatouage sur le dos, est habillée de façon moderne, elle le sert puis retourne devant son écran de télévision.
Sur l’île il n’y a qu’une seule route, pas plus de 15 km. Elle est toute en longueur, seul un côté de l’île est habité, l’autre fait place aux falaises. Le village se situe au milieu, quelques maisons forment le centre, et sur toute la longueur d’autres habitations par ci par là.
Bérial passe un moment assis au comptoir, les quelques personnes qui entrent lui disent bonjour comme à n’importe qui. Que vient-il faire ici ?

Je vais rejoindre ma fille sur la plage. En descendant le chemin qui mène à la plage une odeur me vient, c’est un fruit que je connais, pas le nom mais l’odeur, Je suis avec mon frère quelque part aux Antilles 10 ans peut-être, nous jouons dans un lieu qui reste vague, une étendue verte un arbre et puis ces fruits que l’on cueille. L’exhumation de mes souvenirs se fait par fragments, tantôt des odeurs, tantôt des lieux, c’est étrange, j’arrive par moments a ressentir un sentiment, celui que je nourrissais sans doute à ce moment là. Je ne me sens pas triste, ni nostalgique, je découvre mon passé, mon enfance, une partie de moi que j’avais oublié.
Je revis des instants de bonheur passés en famille, et si l’écriture ne s’imposait pas à moi, comment pourrais-je marquer ces moments ?
Je traverse la route qui me mène à la plage, j’ai quitté le personnage de mon récit, Bérial, mais sa silhouette assise au bar ne me quitte pas.
Je retrouve ma fille, elle joue avec un petit garçon, le fils de Léon. Ils sont assis tout les deux sur une planche de surf et attendent les vagues pour se laisser chavirer. Leurs éclats de rire jaillissent quand les vagues arrivent et les faits tomber de la planche. Une photo me vient comme un flash. Je dois avoir même pas un an, je suis assise de dos à côté d’un petit garçon, il a la peau mate comme celle du fils de Léon, un Antillais ou un Africain, je ne sais plus. Je saisis mon appareil et à mon tour je fixe cet instant, pour ma fille plus tard. Je me dis qu’à son tour ma fille marchera sur mes traces, celles que je lui laisserai. Il faut savoir d’où l’on vient pour savoir qui l’on est. Je l’apprends là, je comprends mon attirance pour les voyages, l’Afrique, les Antilles, je saisis mieux ma colère face aux injustices de l’intolérance, je suis née en Afrique et mon coeur est Africain.
Bérial, à la peau couleur chocolat, reprend son sac de toile, et commence à marcher sur l’unique route de l’île.
Je le vois de dos, avec son chapeau de paille, il marche tranquillement, sûr de là où il va, comme s’il n’avait jamais quitté l’île, il pourrait revenir du bourg comme il a dû le faire souvent avec sa mère. La route de l’île longe la mer d’un côté et la colline de l’autre, le soleil est déjà très haut, la chaleur monte et la légère brise fait doucement bouger son chapeau de paille, qu’il maintient par moment.
Quelques voitures passent, puis une camionnette s’arrête :
“je vais au Souffleur”. Il embarque derrière, s’installe et d’une main tient son chapeau.
“merci bien”. La camionnette roule un moment, puis dépose Bérial à l’endroit indiqué. Les gens de l’île sont très gentils et serviables, ils se saluent, puis la voiture repart, laissant Bérial sur le bord de la route. Il reste là un moment, son sac de toile sur l’épaule, un sentier en face de lui se dessine, caillouteux bordé d’arbres et de plantes, deux petites maisons en bois sur le côté droit, rien n’a changé. Son émotion est grande, dans son souvenir d’enfance, ce chemin il le montait en courant avec son père. Aujourd’hui son père n’est plus, mais ses traces sur le sentier apparaissent, il traverse la route, avance et pose ses pas sur ceux de son père. Les empreintes surgissent à chaque pas qu’il fait, son père est là devant lui, avec un chapeau de paille, il fait de grandes enjambées, monte le sentier, Bérial le suit, son père porte un sac en toile.
Arrivé à la petite maison qui surplombe la mer, Bérial s’arrête, pose son sac de toile, sort trois noix de coco, une machette et tranche l’une d’elle. Le jus frais jaillit, mais il n’y a personne pour le boire. La petite maison est vide. Il n’y a pas de serviette étendue, la petite fille n’est pas là. Il se lève, fait le tour de la maison, derrière sur le sol en terre, la planche de surf.
Puis d’un coup il se retrouve sur la plage, sur cette planche de surf assis à côté de la petite fille blanche que le soleil avait finit par rendre couleur café.
La photo prise, je m’éloigne du bord de la plage, je laisse Bérial et ma fille profiter des derniers jours de vacances. Bérial, c’est le nom que Léon à donné à son fils. Ils jouent sur cette planche de surf, seul le jeu et le moment présent compte.
Je me suis chargée de garder une trace qui sera plus tard un souvenir d’enfance, sur la plage du souffleur.

SL



Jumeaux

Des jumeaux. Ça lui avait fait un sacré choc quand l’échographiste lui aait annoncé le verdict. Il lui avait expliqué en même temps que son uterus était malformé, j’ai oublié le terme exact – et puis, ça me gène un peu de vous parler d’une partie si intime du corps de ma mère, bien que j’y ai séjourné quelques mois -  mais en bref, si j’ai bien compris il y avait deux poches au lieu d’une. Donc, la mauvaise nouvelle, c’est qu’on allait devoir se partager notre première maison à deux, mais la bonne nouvelle, c’est qu’on pouvait avoir chacun sa chambre. Sauf que, pas de bol, la chambre du fond n’avait pas de porte, du coup on a dû se quicher à deux dans la moitié d’un ventre, et c’était même pas sûr qu’on y tiendrait assez longtemps pour être en état de survivre dehors. Ça fait qu’elle a pas mal stressé, pendant toute la grossesse, à l’idée qu’on allait peut-être mourir, et sans doute tout autant (mais ça elle ne pourra jamais nous l’avouer), à l’idée qu’on allait peut-être vivre, et qu’elle allait se retrouer d’un seul coup mère, et mère de deux enfants.

C’est ce qui s’est passé. Mon frère Abdel est né le premier. Il pesait presque un kilo de plus que moi, et même si c’était pas très lourd (à peuine deux kilos), je suis sûr qu’il en a profité pour passer devant après m’avoir boxé in utero pendant 8 mois. Moi, ils ont dû enir me chercher avec les cuillers (tu parles, j’avais surement envie de profiter un peu d’être enfin seul). J’étais tout malingre et j’avas la tête de traviole (à cause des cuillers). Autant vous dire que nos photos de bébé ne sont vraiment pas à mon avantage.

Moi, c’est Kader. Oui, je sais ce que vous pensez : Abdel et Kader, c’est un peu gros, et vous pouffez.  Abdel et Kader, ne m’en parlez pas. Un peu comme si on était condamns à ne faire qu’un, liés pour toujours. Pour toujours nos deux pronoms prononcés ensembles, d’une seule traite. Toujours le sien aant le mien, témoignage de son ainesse et de son ascendant sur moi.

Pourtant Kader, mon prnom, seul, je l’aime bien… ça fait un peu cador un peu caïd.

Enfin, si vous pensiez que les jumeaux sont toujours proches et unis, sonnez aussi qu’aAbdel et Kader, Abel et Caïn… c’est pas si loin. À bon entendeur.



Elle descend l’escalier en colimaçon. Le bois ancien de la rampe glisse sous ses doigts, elle aime cette douceur satinée. Jamais elle ne porte de gants, ils lui seraient une gène.

La cage d’escalier est sombre, humide l’hiver, étouffante l’été, les fenêtres, toujours fermées, ne donnent que une vague courette sans perspective. Toujours cette marche absente qui découvre l’immensité noire des caves voûtées.

Vite, elle descend vers la rue pavée, au revêtement inégal. Depuis toujours elle sait ou poser ses pieds, si ce n’est depuis sa naissance, il est certain que c’est depuis ses premiers pas.

Elle ajuste son manchon devant sa poitrine, en un geste familier. Comme à chaque fois, la cicatrice frôle la doublure en satin, puis disparaît de sa conscience, en même temps que s’estompe la sensation douce-amère. La vieille brûlure n’a laissé de visible, qu’un petit carré de peau, lisse, tendu, d’un autre rose, presque translucide.

Au bout de la rue, elle hésite. Le coté Sud de la ville lui est une terre promise, que jamais, cependant elle n’a pu explorer. La voie de la liberté dont elle se sent spoliée, peut-être ?

Elle est, malgré elle, portée vers le nord. Perchée sur ses bottines, voilette baissée, elle avance, lestement. Elle dédaigne les premiers fiacres qui la hèlent, préférant respirer, à pleins poumons l’air frais de ce matin d’automne.

Parvenue dans l’avenue, elle se décide pour une calèche à quatre chevaux, et le trot régulier des coursiers la berce, elle laisse sa pensée vagabonder. Le voyage, habituel, la ramène invariablement à la petite.

La petite ! La dénomination est autant chargée d’une ambivalente affection que de dérision.

Elle n’a pas pu oublier cette grosseur monstrueuse qui a déformé son corps, cet effarement, cette stupéfaction qui l’ont envahi, un temps, longtemps. Son corps s’est révolté, elle l’a senti, puis il s’est résigné. Mais, jamais ses seins n’ont consenti à laisser couler le liquide nourricier.

Comme elle s’approche du pont, passés le jardin entouré de buis et la statue qui en émerge, un attroupement, plus loin attire son attention. Le cocher a ralenti l’allure, même les chevaux semblent l’avoir remarqué.

Elle, elle déteste la foule et ses mouvements d’animal fou. Elle hait ceux qui la composent, aveugles, instinctifs, incontrôlables .elle les a vus, remplis de haine, animés d’une vengeance honteuse, lubriques, poursuivre en ricanant la femme tondue et nue qui ne pouvait fuir.

Un ordre au cocher, impératif, sans appel, « fouette cocher ! »

Sous le pont de pierre, le fleuve coule, immuable, large et tranquille. Seuls les tourbillons autour des piles trahissent le courant, dissimulé, puissant et dangereux.

Elle reconnaît maintenant la grande côte. Les bêtes ahanent. Elle peut, tout à loisir, contempler les maisons couvertes de lierre et un peu plus loin, ce mur, immensément haut qui, l’a toujours fasciné. Elle imagine, au-delà de cet obstacle, une forêt, et un jardin, et une roseraie, précédant, qui sait ?, un de ces châteaux de tuffeau dont les fenêtres reflètent un ciel intemporel.

Lentement la montée se poursuit. Parvenue au faîte, elle donne, de nouveau, un ordre bref au cocher, et l’équipage oblique dans une rue moitié ville, moitié campagne : la rue d’une autre naissance.

Spontanément, l’allure se ralentit. Parvenue au jardinet, clos par un petit muret de briques surmonté d’une grille basse, elle fait stopper la calèche.

Une porte s’ouvre, un enfant descend les quelques marches qui mènent au jardin.

Toutes deux se contemplent, puis l’enfant lui tend les bras. Elle porte, rose et presque translucide, une cicatrice au poignet gauche.

Stidama-novembre 2007-

Deuxième texte

L’endroit, décidément lui plaisait. Il y faisait une chaleur idéale, on y était bercé, parfois un peu secoué, nourri à la demande, on pouvait même y entendre de la musique, toutes sortes de musique, et des voix, graves ou aigues, perçantes ou adoucies.

Il était là, comme au spectacle, souriant aux anges. Il savait distinguer le sucré du salé ou de l’amer, de toute façon, il aimait tout, même le mélange des saveurs.

Son esprit, déjà alerte, possédait une phénoménale mémoire. A son gré, il laissait surgir des flots d’images, mais, surtout, il jouissait sans retenue de toutes les sensations qui les accompagnaient. Il n’aurait pu dire lesquelles avaient sa préférence puisqu’il les aimait toutes.

Seule une question le taraudait : pourquoi avait t-il choisi cet antre plutôt qu’un autre ? Là, il se heurtait aux limites extrêmes de sa connaissance. Il était capable de dérouler comme un film ré bobiné à l’envers, l’encyclopédie de l’univers, et celle de son histoire, mais le choix primal, le point zéro, lui glissait entre les doigts, échappant à sa conscience hyper sensible.

D’où venait t-il initialement ? Mystère !

Agacé, il s’en accommodait, se consolant aisément et orgueilleusement, en laissant se dérouler ce flot inouï de connaissances et de sentiments.

D’un espace inter galactique, indéfinissable, il plongeait vers une sphère colorée. Il hésitait un moment, mais ce temps de latence était un comme un jeu : l’embarras du choix, en quelque sorte.

Tantôt, il se décidait pour le bord de mer. Il y voyait des petites tentes de toile rayée, multicolore et des enfants maniant pelles et seaux pour ériger d’éphémères et maladroites constructions de sable, que les vagues emportaient rapidement. Il les voyait rire, et lui-même, par contagion hoquetait, joyeusement.

Tantôt, il laissait émerger des évocations plus puissantes, qui le laissait pantois, un peu troublé.

D’où pouvaient t-elles donc surgir ?

Il voyait s’agiter des personnages dont bizarrement il connaissait toutes les pensées, même les plus secrètes. Mais cette connaissance totale, intime qu’il avait d’eux, était paisible, détachée, indulgente, amusée même parfois, douce, en somme.

Il pouvait les nommer, un par un, et arrêter leur histoire comme bon lui semblait. Ce jour là, par exemple, il s’était longuement attardé devant un couple amoureux, (enfin lui surtout dont le regard était éloquent) dont il affectionnait particulièrement la tenue. Elle, portait une longue jupe de cotonnade (il connaissait même les tissus !) à taille haute et large qui retenait un chemisier bouffant et un chapeau de paille à ruban, qui flottait au vent. Lui, arborait un costume clair, et détail qui le ravissait, une fière moustache légèrement retroussée.

Il savait l’attente, la patience de l’un, la nature trop rêveuse et exigeante de l’autre, et pouvait même, retrouver en lui-même une part de leurs composantes. Le plus incroyable était qu’il vivait, dans le même temps qu’eux ce moment, indicible de leurs vies.

Et d’autres encore. Certains partageaient son existence terrestre, d’autres le renvoyait à des temps non partagés, mais connus, on ne sait d’où. Des campagnes ignorées, des landes, des forêts, des masures imposaient leurs contours. Des hommes et des femmes allaient et venaient, par tous les temps, joyeux ou accablés. Il discernait des tables de fête, et aussi de maigres pitances.

Souvent, il partait dans une campagne humide, remplie d’étangs à grenouilles et à carpes. Il flânait longuement dans les roseaux. La lumière de ces endroits là, était particulière, grisâtre, incertaine, filtrée, surtout en automne. Rien à voir avec cet univers, très coloré qui le cernait.

Il affectionnait particulièrement les bords d’un large fleuve, paisible en apparence mais dont les remous brusques créaient d’inquiétantes spirales d’eau, plongeant vers un fond sableux et mouvant . Il y voyait des pêcheurs, heureux et calmes, avec leurs panières en osier attachées sur la rive. Il savait que l’un d’entre eux était son père, et il savait pourquoi ce pêcheur, souvent malchanceux, trouvait là, la quiétude et le ressourcement.

Il remontait le cours du fleuve jusqu’à une ville dont il connaissait les moindres recoins, les petites ruelles et les larges avenues. Il s’engageait alors dans de longues promenades festives.

Il la voyait se transformer cette ville et, par contre, il n’aimait pas ces changements.

Car même l’avenir lui était accessible. Il parcourait d’autres villes et d’autres climats. Il séjournait, longuement dans une dans une immense cité, dont le passé lui était familier il en aimait profondément l’animation, la vie incessante et multiple.

Les personnages de son futur lui faisaient signes. Il les connaissait bien, ceux là aussi ! D’autres lui-même, mais qui, subrepticement, avec malice, lui faisaient comprendre qu’ils sauraient être différends. Quelle étrangeté !

Il ignorait depuis quel laps de temps il flottait ainsi, et d’ailleurs quelle importance le temps !

Il n’avait nul besoin de le mesurer puisqu’il le possédait en lui même, l’élargissant ou le rapetissant à son gré.

___________

Puis quelque chose, soudainement se produit. Un changement d’abord imperceptible, mais indiscutable, qui se précise progressivement. Il n’a plus la maîtrise des événements. S’imposent des paysages tourmentés, des bruits menaçants, un ciel sombre. Des trains s’ébranlent, des mains s’agitent, des dos se voûtent, un accablement le gagne.

Il voit, nettement, une cohorte de vaincus, chargés de misérables ballots.

Un étau se resserre autour de lui.

_____________

Tout s’apaise maintenant.

Les effluves d’un été, chaud et prometteur, chatouillent ses narines.

Des deux personnages qu’il voit se mouvoir, il ne sait rien, bizarrement. Pourtant il sait qu’il les connaît. Mais son esprit si prévoyant habituellement a tissé comme un voile opaque, et lui refuse l’accès.

Un éblouissement, encore, puis une puissante et violente poussée le chasse de son Eden.

Il ouvre les yeux sur un monde inconnu. Nu et démuni, Il a tout oublié.

Stidama- novembre 2007-



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