Allongée dans la nuit

Allongée dans la nuit, tu entends le souffle léger des respirations de tes enfants. Tu sens la présence de l’autre à tes côtés. Tu n’as pas sommeil. Il est encore très tôt. Tu n’es pas obligée de te lever. Pas encore. Tu restes là. Tout à toi.
               Quelques fragments de rêves t’habitent encore. Puis se brouillent. S’éloignent. Tu te surprends à envisager cette nouvelle journée qui s’ébauche à ta conscience. Tu décides de la faire attendre. Encore un peu. Entre-temps précieux.
                Tu vagabondes sur les bruits qui t’approchent par bribes. L’aboiement d’un chien, le ronflement d’un moteur, une rafale de vent  qui balaie les tuiles et les feuilles du chêne. 

                Tu les accueilles ou non.
                Tu es libre, tu es seule.
                Tu n’as pas envie de penser.

                Juste te laisser bercer.



Midi est quatorze heures

Tu es assis, face à la pluie, et sous les fleurs, tes jambes en tailleurs.

Tu pourrais vaquer entre les pierres antiques d’un des jardins du centre.

Mais tu sais qu’il vaut mieux te poser, pour tes jambes laisser couler tes pieds.

D’ailleurs. Ce n’est pas la pluie qui est en face de toi, mais bien une fontaine, une simple fontaine, un mécanisme fort compliqué. Mais tu oublies les mécanismes, les hommes et les forts, ceux qui se creusent la tête à en faire des puits. toi tu flottes, tu te répands, sur le décor. Une huile, une flaque. Le remous te mène, les pertubations te balancent, tu y prends forme.

Tes mots mitraillaient le réel, les gouttes tombent en rafales. Profondeurs inacessibles. Faire des cercles concentriques à sa surface. Parfois deux cercles se percutent et creusent, un peu.

Choses savonneuses, observations futiles.

Tu as posé là tes mots, à tes côtés, ta boite à bulle.

La brume s’étend encore, les paroles se font rumeurs, les hommes sont redevenus des animaux. Tu es surpris de les voir s’approcher si près. Peut être pour la source.

Tu n’es plus qu’un morceau de brume qui joue à l’étologue.

Tu te vaporise un peu plus loin.

Des pensées. Tu t’étales



Deux minutes de relevé de conscience (atelier Corine)

Tu dois te lever et pisser dans le petit flacon fourni par le laboratoire d’analyses. Tu te félicites d’avoir lu la notice explicative la veille, tu crains toujours d’avoir mal compris, tu t’en fais pour la nième fois la remarque, et pour la nième fois tu t’en veux et tu t’engueules de trimballer encore, après toutes ces années, cette peur de l’erreur. Tu es chagrinée. Puis tu as hâte d’essayer la lingette antiseptique qu’ils fournissent désormais en préparation au prélèvement des urines du matin. Tu te lèves parce que l’idée de te nettoyer la vulve avec un carré imbibé qui ressemble aux serviettes rince-doigts apportées dans les restaurants avec le plateau de fruits de mer, cette perspective t’amène un bon sourire sur le visage, tu sens ta pêche qui se fend de bonheur. Tu t’inquiètes : est-ce que tu vas réussir à mettre dans le flacon ‘le jet du milieu’, comme l’exige la notice. Car celle-ci est claire : assainissement du terrain avec la lingette anti-microbienne, première partie du jet dans la cuvette, milieu du jet dans le flacon à bouchon vissant rouge… Tu te rends soudain compte avec effroi que le laïus ne précise rien quant à la fin du jet. La troisième partie, en somme. La notice s’arrête avec le milieu du jet. Est-ce que tu es censée la serrer précieusement dans ta vessie comme une piécette dans sa bourse de velours, jusqu’au laboratoire ?

Tu as un moment de grâce : en atelier d’écriture, la première idée te vient trop facilement, dès la lecture de la consigne ; tu te recommandes d’essayer de trouver le milieu du jet, l’impulsion d’écrire suivante qui n’a jamais la possibilité d’advenir, car tu te précipites aussitôt, tu te rues à l’appel pressant de la première idée. Ecrire comme pisser dans un flacon en vue d’une analyse d’urine : tu te dis, en te positionnant précautionneusement au-dessus de la cuvette, le flacon large comme deux dés à coudre sous les lèvres, que le parallèle mérite d’être approfondi. Tu te dis que tu aurais pu penser à prendre un entonnoir. De quoi l’entonnoir serait-il la métaphore en atelier d’écriture ? De la consigne ?



Tu t’attendais ?

Tu croyais que c’était fini. Les valises, les déménagements, les avions, les décalages – des horaires et des cultures , commencer à zéro. Tu croyais avoir laissé derrière cette époque d’incertitude et de excitation et tu croyais que tu avais trouvé le bon endroit, peut-être l’équilibre. Mais enfin tu cherchais quoi, te cacher derrière un désir, un souhait, un espoir ?

Le portable avait un message : il faut chercher l’ancien inventaire, les déménageurs viendront encore toucher l’intime, les secrets, la pudeur. Et toi au lieu de bouger, tu restes dans ton lit, à regarder la lumière du matin s´épaissir sur la fenêtre.

Cette pièce avait enfin trouvé une douceur, même une couleur, rouge ocre, et toi t´avais fini pour mettre cette couleur dans ta peau, dans ton regard, dans ta pensée.

Tu continues à scruter la lumière, tu n’oses même pas aller chercher un café, mettre des idées dans une boîte ou écrire simplement je ne peux pas. Tu trouves que la lumière change le rouge ocre en rouge évêque, et cette couleur semble te parler de profondeur, mais pas d’amertume, tu penses que la matinée doit être bien avancée. Tu évoques cette ville, elle te plaît, ses cafés, ses marchés, ses rues sales mais arborées, sa montagne. Elle, cette ville, a enterré aussi une muraille et comme toi elle essaye de se faire une beauté. Pour cacher ses batailles, sa douleur mais aussi son envie, sa faim de vivre. Elle doit se vendre aux investisseurs comme toi aux employeurs, mais les cicatrices laissent des traces, plus dans les femmes que dans les mures… tu ne le savais pas ? Tu t’es même habituée au silence de gens, au silence comme communication, des fois il faut ne rien dire. Finalement tu as l’air de commencer à comprendre.

Tu ne veux plus m’entendre et tu t’étires, d’abord les jambes, ensuite les bras et tu touches d’une façon involontaire le dessein que ton enfant a laissé sur la table de nuit. Tu l’a avais oublié, il a dessiné une maison avec un toit rouge à coté d´une rivière, la montagne sur le bord de la page. A le regarder, à le fixer longuement, tu as l´impression que le toit devient feu, et tout le dessein brûle, ta main, celle que tient le dessein brûle aussi et elle te fait mal. Tu sautes du lit désespérée… tu cours vers le toilette chercher de l’eau mais il ne se passe rien, la main brûle encore mais il n’y a pas le feu. Ce n’était qu’un reflet du soleil.

Que s’était–il passé ? Tu ne comprends pas. Tu reviens au lit sans comprendre, ton cœur bat encore très fort, tu essayes de te calmer et tu te demandes si lors du prochain coin-feu tu ne devras pas brûler ce que reste encore collé quelque part dans ton corps et fait mal, comme la main maintenant.

Tu te pelotonnes, ensuite tu t’étires toute entière, tu as l’impression que tu occupes toute la pièce. Tu croyais l’avoir dit, cette fois-là, je ne bouge plus, c’est décidé. Je reste ici, pas pour toujours, mais je reste ici. D’ailleurs qu’est-ce que ça veut dire toujours ? L’avais tu exprimé ainsi ? Es-tu sûre de ne pas t’avoir trahi, comme si des fois le corps abandonne à sa chance les paroles María dh Aranguren-10-10-07

 



Un moment

Tu fermes les yeux. Tu tentes de faire revenir à ta mémoire une image de toi saisissable. Dicible. Tu fais tourner le crayon dans ta main plusieurs fois entre le pouce et l’index. Tu laisses passer des images que tu ne veux pas saisir, que tu ne sauras pas dire. Tu contemples la feuille blanche quadrillée où seul le premier mot de ton texte est écrit. « Tu ». Tu regardes les autres étudiants qui sont en train d’écrire. TU regardes ta feuille. Tu te vois debout sur un quai de gare, ensommeillée, nauséeuse. Tu te vois en larmes dans un train. Puis dans un autre train. Tu te vois assise figée face à un écran de télévision migraineux. TU te vois dans une salle d’attente souffrante. Tes images passent et passent les minutes, tu ne peux en retenir aucune. Le « tu » inscrit en haut de la feuille résonne comme une mise en cause, une accusation. Pourtant, tu dois écrire. Ils attendent ton texte.

Tu fermes les yeux. Et tu écris ces mots.



Littérature de jeunesse thé... |
Les chroniques de Wenceslas... |
Aşk Desem Az Gelir |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | LA PHILO SELON SYLVIE
| Les écrits de Shok Nar
| kantinof