L’orange

L’orange, d’ordinaire trop grosse pour tenir dans la paume d’une main, mais qui forme une coupe d’or parfaite les deux bras réunis, est d’abord couleur, rondeur. Brillante ou mate, lisse ou à crevasses, écorce mince ou épaisse, elle se divise ensuite en variantes, avant de se diviser en segments sagement rangés comme des livres. Car l’orange, en substance, est une étude rondement menée de l’occupation de l’espace d’un globe, du lien qui mène du particulier au général, de la partie au tout – petit précis de rationalité qui laisse pourtant de côté l’essentiel : un chaos d’éclatements sensuels à la bouche et aux doigts.



La danseuse

     On désigne en règle générale par danseuse, une jeune fille aux mensurations parfaites -quoiqu’un peu malingres d’après certains canons esthétiques masculins, adeptes de formes plus généreuses – vêtue d’une tunique rose claire ceinturée d’une rangée de volants de tulle de la même teinte et communément appelée  » tutu « , d’un collant de couleur chair ou blanc et de chaussons roses à rubans roses dont les extrémités supérieures en cuir épais, forment deux couvercles rigides, sur lesquels s’appuie la danseuse.
     En effet, la danseuse, de préférence blonde même si notre époque tolère de mieux en mieux la danseuse brune et le tutu blanc, voire dans des cas exceptionnels la danseuse métisse ou pire d’origine étrangère, bref, la danseuse marche toujours sur l’extrême pointe de ses chaussons (recouverts de cuir épais et formant … etc, lire plus haut), une jambe dressée à la verticale lui frôlant la joue et les bras réunis en couronne au-dessus de son chignon impeccablement serré.
     En dépit de cette position très inconfortable et qui pourrait paraître à toute personne qui ne serait pas danseuse, très instable, la danseuse sourit toujours. Elle peut tourner, sauter, virevolter, toujours sur l’extrême pointe de ses chaussons roses en cuir épais, elle ne se départit jamais d’une expression radieuse qui ne laisse rien deviner des souffrances de son corps.

     Et pourtant la danseuse s’use, s’use jusqu’à la corde. A force de tirer sur ses extrémités, la danseuse cède et casse.
     Le modèle étant fiable et rentable, la danseuse est aussitôt remplacée par une autre danseuse identique à la première mais plus jeune et plus fraîche.
     La danseuse usée va alors rejoindre la cohorte de ses consœurs cabossées, abîmées, inutilisées et éventuellement recyclées plus bas, dans la rue, au pied de l’affiche de leurs rêves brisés.



Sur une chaise

Sur une chaise, j’ai rencontré
Enlacées sous leurs épines
Ombres égarées, proches voisines
Tremblantes esquisses posées

Sur la chaise, j’ai rencontré
Tirs croisés, cœurs en bataille
Grincements, feulements de pieds
Ardentes, assaillantes mitrailles

Sur cette chaise, j’ai rencontré
Un regard trempé de sueur
Chairs meurtries, douleurs masquées
Ton incisive lueur

Sur ma chaise, j’ai rencontré
Le chant largué des résistances
Chœur chaotique cabossé
Enjeu de mes fragiles fragrances.



Allongée dans la nuit

Allongée dans la nuit, tu entends le souffle léger des respirations de tes enfants. Tu sens la présence de l’autre à tes côtés. Tu n’as pas sommeil. Il est encore très tôt. Tu n’es pas obligée de te lever. Pas encore. Tu restes là. Tout à toi.
               Quelques fragments de rêves t’habitent encore. Puis se brouillent. S’éloignent. Tu te surprends à envisager cette nouvelle journée qui s’ébauche à ta conscience. Tu décides de la faire attendre. Encore un peu. Entre-temps précieux.
                Tu vagabondes sur les bruits qui t’approchent par bribes. L’aboiement d’un chien, le ronflement d’un moteur, une rafale de vent  qui balaie les tuiles et les feuilles du chêne. 

                Tu les accueilles ou non.
                Tu es libre, tu es seule.
                Tu n’as pas envie de penser.

                Juste te laisser bercer.



Dans les limbes

Dans les limbes j’ai rencontré
L’émotion du jour d’avant
L’envie du désir étoilé
Le court espace de l’instant

Dans les limbes j’ai rencontré
Celles qui furent avant moi
Traces discrètes en allées
Pour moi toujours source d’émoi

Dans les limbes j’ai rencontré
Tous ceux qui hantent mon esprit
Fidèles fantômes aimés
Ingrédients pour manuscrits

Dans les limbes j’ai rencontré
Des personnages des visages
Mondes désirés et rêvés
Tout prêts à surgir sur la page



Au parc Grammont

Les brouillons-
Au parc Montceau, j’ai rencontré… (Louis Aragon)

Construire 3 strophes de 4 vers en octosyllabes et à rimes croisées-
Le premier vers reprend toujours l’indication spatiale-

Au parc Grammont, j’ai rencontré
Elancés, forts, intemporels
Cette nuée de fûts arborés
Hautains, s’élançant vers le ciel

Au Parc Grammont, j’ai rencontré
Diffuse et disséminée
Cette foule emmitouflée
Respirant, vite, l’air des nuées

Au Parc Grammont, j’ai rencontré
Chevaux de bois, bassins déserts
Espérant dans l’hiver
Le renouveau qui espère

Cette strophe reprise et corrigée après lecture en groupe=

Au Parc Grammont, j’ai rencontré
En somnolence hivernal
Chevaux de bois, bassins déserts
Avant leur éveil estival

Au parc Grammont, j’ai rencontré
Enfants qui jouent, fantômes lents
Saisons et images en rond
Se promenant parmi les monts

…Au Parc Grammont
 



La longe de porc, façon Volodine…

Selon les propositions de Xavier Garnerin et en suivant l’exemplier…

Kim Lee Hartmann contemplait la longe de porc.

Il songeait, le couteau finement aiguisé à la main, aux autres cochons, entassés dans la soue, éperdus et braillards. Ils avaient vu le sang gicler, entendu leur semblable hurler, sans émotion aucune.

Il effectua, délibérément, trois longues incisions dans la viande rosâtre, unicolore, et la jeta dans l’huile bouillante.

Il se dit, soudain, qu’il aurait préféré, finalement, avoir sous son couteau, d’autres vaincus : une poule dodue, à cuire au pot, ou un de ces pigeons qui pullulent et hantent les villes moribondes et nauséabondes.

Le riz, quant à lui, longuement lavé et égoutté attendait, en vrac dans une antique passoire. Les tomates concassées, ébouillantées à vif, rubescentes, attendaient patiemment sur le coté.

Un disfonctionnement…

Hartmann alluma le feu sous la casserole d’eau. A peine démarrée, la flamme s’éteignit. Le bouton principal manipulé avec brusquerie lui resta dans la main.

Hartmann, debout devant la cuisinière resta là, immobile, un long moment.

Son inexpérience ne lui permettait pas de sauver la préparation, toujours en attente…

Sereinement son MP3 continuait à débiter du Mozart…

L’éclairage chez Volodine…

Face à lui, au dessus des plaques éteintes, le néon fatigué disséquait la longe. Luisantes et écorchées, les tomates renvoyaient sur la viande morne une lueur rougeâtre. Le visage d’hartmann, front blanc, cou rouge, marquait sa perplexité.


Les slogans incongrus….

Ce n’était pas un soir comme tous les autres : les consommateurs ne défilaient pas encore !

« Compte les grains de riz, un par un »

« Imagines ta gastronomie »

« Dors, car qui dort dine ! »

 



Cuisine et dépendances ( Hommage à A. Volodine)

Vau-l’eau digne

de poireau à la crème de châtaigne

 

Billy Raspoutine éplucha l’oignon . Le poireau plein de terre attendait sur l’évier . Raspoutine le prit comme une dernière chance et le passa sous le robinet qui crissa lamentablement . L’eau brunâtre ne rendit pas sa blancheur initiale au légume qui fut haché cependant , aussi finement que l’oignon . Sur feu doux , la cocotte graissée à l’huile d’olive reçut un peu de thym . Billy ajouta l’oignon et le poireau . Soit par résistance, soit par espièglerie , soit par manque de gaz , le brûleur s’éteignit . Raspoutine n’avait pas changé la bonbonne depuis sa dernière tentative de suicide . Comme si de rien n’était , il remua de temps en temps en respectant les trois minutes conseillées par son livre de cuisine …Et le mélange resta froid .

Billy changea la bonbonne , relança la cuisson et pela les châtaignes . Elles furent versées avec un peu d’eau , un cube de bouillon et , trente minutes après , Raspoutine voulut mixer le tout . Mais l’appareil ne marchait pas . Le fil était bien branché , le bouton tourné sur ON : les hélices de métal semblaient obstinément figées . Billy pensa y fourrer son nez ; Raspoutine y mit les doigts . A leur approche , le moteur ronronna sous le bruit des hélices . Mais l’ampoule blafarde qui pendait au plafond clignota . La main se retira d’un poil . La lumière à présent envahissait la pièce , tapissant les murs d’un jaune pisseux . Billy cligna des yeux pour ne pas tourner de l’œil . Un oiseau le fixait derrière la fenêtre , à peine distinct dans l’obscurité mortuaire du soir . Les lambeaux du jour artificiel accrochèrent en vain son plumage . Puis il disparut .

Raspoutine réduit sa mixture en purée . Mais la crème était trop épaisse , comme la nuit dehors , accablante et poisseuse . Huile de noix et de courge . Billy sala . Raspoutine moulut du poivre . Les consommateurs en grève ne défilaient pas encore dans cette manif annoncée la veille . Ils se mettaient en voix . Le vent emporta leurs slogans , étouffés dans un suaire crépusculaire qui , avec les sirènes , déformait leur chant : « Mettez l’os dans la moulinette ! » …Billy Raspoutine les écouta …Et tout son bras se déchira .

 

 

 

 



Sous les décombres

Sous les décombres, j’ai trouvé
Les pierres d’un temple ancien
La poussière des années
Le doute mallarméen.

Sous les décombres, j’ai trouvé
Des histoires d’interstices
La voix de contes cachés
Des mots pour mes cicatrices.

Sous les décombres, j’ai trouvé
La moitié d’un hémistiche
Pâle copie embarrassée
La parodie d’un pastiche.

Sous les décombres, j’ai trouvé
Evanescente voie peinte
Au pinceau de la pensée
Un dessin de labyrinthe.

J’ai refusé de chercher
Pour que d’un trait rouge elle ombre
De sa plume autorisée
Mes valeurs, sous les décombres.



Midi est quatorze heures

Tu es assis, face à la pluie, et sous les fleurs, tes jambes en tailleurs.

Tu pourrais vaquer entre les pierres antiques d’un des jardins du centre.

Mais tu sais qu’il vaut mieux te poser, pour tes jambes laisser couler tes pieds.

D’ailleurs. Ce n’est pas la pluie qui est en face de toi, mais bien une fontaine, une simple fontaine, un mécanisme fort compliqué. Mais tu oublies les mécanismes, les hommes et les forts, ceux qui se creusent la tête à en faire des puits. toi tu flottes, tu te répands, sur le décor. Une huile, une flaque. Le remous te mène, les pertubations te balancent, tu y prends forme.

Tes mots mitraillaient le réel, les gouttes tombent en rafales. Profondeurs inacessibles. Faire des cercles concentriques à sa surface. Parfois deux cercles se percutent et creusent, un peu.

Choses savonneuses, observations futiles.

Tu as posé là tes mots, à tes côtés, ta boite à bulle.

La brume s’étend encore, les paroles se font rumeurs, les hommes sont redevenus des animaux. Tu es surpris de les voir s’approcher si près. Peut être pour la source.

Tu n’es plus qu’un morceau de brume qui joue à l’étologue.

Tu te vaporise un peu plus loin.

Des pensées. Tu t’étales



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