L’écriture autobiographique

 (pour Corine Robet)

Ma cicatrice préférée – en fait la seule sur mon corps – est une tâche rouge ou brunâtre située au-dessous du coté gauche du menton. Elle n’est pas un vestige, la trace d’un événement passé – d’une chute de vélo ou d’une bataille de coussins mal terminé –, mais la marque de la mentonnière de mon violon, prise entre les tenailles du clavicule et de la mâchoire. Loin d’être la trace d’un passé mort et enterré, cette cicatrice est l’indice d’un présent bien vivant qui évolue, s’accentuant ou s’estompant au fil du temps et qui peut même disparaître. Je peux la consulter comme un baromètre : si, par exemple, elle est rouge, a fortiori suintante, je souris de satisfaction devant mon dévouement à l’instrument, mon assiduité à faire mes gammes, mon acharnement pour les exercices. Si, en revanche, elle est pâle et plate, sans relief ni couleur, je m’en veux, déplore ma paresse, me trouve aucune excuse.

Mais ma cicatrice peut aussi me parler autrement ; elle peut me signifier, en pleine phase de lutte contre l’éthique du travail et en quête de plaisir, de musique sans douleur, qu’elle est pâle et que c’est tant mieux, que je commence à desserrer la mâchoire, à jouer plus détendue. Dans ce cas la rougeur bien voyante est condamnable, et la cicatrice devient le stigmate des habitudes, d’une résistance au désir…

Mais ma cicatrice joue aussi un rôle public, elle signifie aussi pour les autres et certains n’hésitent pas à observer en la désignant : « Ah, tu ne travailles pas beaucoup ton violon en ce moment ! » Inutile alors d’essayer de faire valoir que je travaille autrement, que je cherche par la respiration, le yoga, que je ne suis pas tout à fait là où on croit… De sorte que ma cicatrice est, comme les yeux à en croire les poètes, le reflet de l’âme : située au croisement des chemins entre le dehors et le dedans, elle recèle et révèle, en devient l’emblème de tous les malentendus, de toutes les incompréhensions et les prises de pouvoir…, ainsi que de ma vie à moi, ma liberté, bien à l’abri de tous.



Tu dis que

Tu dis que

- Tu dis que tu n’as pas aimé lire tes mots vagues et incertains.
- Oui, je n’ai pas aimé.
- Pourtant, tu écris souvent avec des mots vagues et incertains.
- Oui.
- Pourquoi tu continues ?
- …
- Qu’est-ce que tu cherches dans cette errance que tu peines à nommer ?
- Je ne sais pas. J’attends. Je ne sais pas encore.
- Quoi  » je ne sais pas  » ? Qu’est ce tu veux dire par  » Je ne sais pas encore  » ?
-  Je ne veux rien dire. Je ne sais pas, je te dis.
- Attends, c’est trop facile.  » Je ne sais pas, je ne veux rien dire, et blablabli blablabla.  » Tes mots sont vagues et imprécis, tu continues pourtant à écrire. Non. Non, tu ne peux pas.
- Pourquoi je ne peux pas ?  
- Pour écrire tu dois choisir, tu dois trancher. Le mot juste. Schlak. Il tombe, il sonne, il résonne. Osiane. Regarde Osiane. Comme elle sait claquer sur les langues, comme elle zèbre avec ardeur la peau tendre qui s’offre à elle. Fine et tranchante, elle peut être aussi ronde et compacte, pour surgir sans que l’on s’y attende à l’extrémité d’un sourcil, au milieu d’un avant-bras. Incrustée, accrochée. On ne la déloge plus.
Osiane, elle s’appelle Osiane.
Elle lacère les illusions, piétine les corps tentés par l’abstraction. Elle marque, elle cogne, elle déforme la chair qui s’échappe et se détraque.
Dans l’ombre, elle est tapie, prête à jaillir par tous les orifices qui s’offriront à elle. Elle s’insinue langoureusement, elle s’enveloppe dans toutes les particules de la chair. Elle se chauffe, s’étire, s’arrondit. Et d’un coup d’un seul, sort, exulte, frappe, fine et tranchante ou ronde et compacte.
Osiane, elle s’appelle Osiane.

- Je ne cherche pas Osiane. Je ne veux plus d’Osiane. Osiane, je l’ai connue. J’entends encore l’écho de sa voix rebondir sur les parois de mon crâne, se perdre dans le dédale de mon cerveau. Sa bouche sombre et lippue qui me narguait. Ces sons qu’elles me balançaient, sans que je puisse jamais les rattraper, sans que je puisse jamais y échapper.

Osiane, bien-sûr que je l’ai connue. Elle me réveillait en pleine nuit, elle déferlait dans mon corps par salves régulières. Lames hérissées, martèlements répétés. Ventre déchiré, perforé.
J’avais beau essayer d’entrouvrir le rideau grenat qui entourait ma couche, la toile épaisse et rigide me collait aux doigts. L’air était lourd et opaque. Mes mains s’enfonçaient dans une matière gluante. La pièce se refermait sur moi. Je tentais parfois de m’échapper par les sentiers de ma mémoire, à la recherche d’une couleur, d’une odeur, d’un son, d’une image qui se faufileraient dans le silence de mon être morcelé. Mais Osiane finissait toujours par surgir.
Elle oscillait quelques minutes, arrogante, projetant une chair violente rouge carmin, puis elle se jetait sur moi, sans que j’aie le temps de l’esquiver. Sa langue se frottait contre ma peau, avec volupté, insistance, laissant échapper des traînées de salive épaisses et blanchâtres qui dégoulinaient entre mes orteils.
Osiane s’infiltrait sous ma peau, s’enroulait autour de mes veines, pénétrait mes muscles, s’immisçait dans mes entrailles. Un torrent de viscosité se répandait dans chacune des cellules de mon corps. J’aurai voulu résister. Mes mains, mes bras ne m’obéissaient plus. Les mots, les cris s’alignaient dans ma gorge en rangs serrés, projetés les uns contre les autres, asphyxiés, aphones. Et puis tout devenait sombre. Un masque d’ébène se plaquait sur mon visage, je sombrais.

La petite fille aux longs cheveux blonds, étendue sur son lit,  fixe le plafond blanc de sa chambre. Elle a dix ans, elle attend. Dans quelques instants, ce sera le moment de rejoindre ses frères en bas, près des gros coussins qui forment le canapé du salon. Elle s’approchera de la haute silhouette de son père, repliée  près de la cheminée, les bras encombrés de mélancolie.
C’est la nuit de Noël. La fillette  est triste,  doucement. Elle sent la souffrance masquée derrière le sourire de sa mère. Elle sent toutes ces morts que l’on ne lui a pas expliquées et qui resserrent le cœur des adultes. Elle sent les mensonges qui détournent les âmes et obscurcissent les rêves
.

L’enfant ferme les yeux. Ses mains, ses pieds, son corps se transforment en de longues et étroites feuilles dentelées d’un vert profond. Elle écoute ce corps végétal se mouvoir avec grâce dans la lumière dorée.
Un papillon jaune se pose délicatement  sur sa joue.
L’enfant goûte à la fraîcheur de la rosée. Elle respire l’humus de la terre. Une joie toute neuve, sans empreinte, sans mémoire l’envahit. L’enfant rit suspendant l’éternité à ses rires. Et ses rires s’envolent en une myriade de bulles cristallines.

Les bulles retombent. Une brume laiteuse assourdit l’horizon.  Ses longues feuilles se replient frileuses et apeurées. La terre s’est assombrie et se recouvre d’un voile noir, sur lequel se déplacent à pas pointus, des ombres empesées à la mine sévère et à l’index pointé.
L’enfant a juste le temps d’attraper la dernière bulle avant qu’elle n’éclate. Elle l’enterre entre ses racines.

L’enfant dérive. La bulle glissée entre ses pieds dérive avec elle. La fillette y entre. L’intérieur de la bulle est chaud et doux.
La bulle s’est rapprochée d’une place envahie de visages de femmes, sillonnés par la douleur, rongés par le ressentiment.
L’enfant leur fait signe. Certains s’approchent, croient la reconnaître. Fille, mère, petite fille, nièce, grand-mère, cousine. Les visages s’avancent et les mots glissent. Des mots qui coulent comme des torrents qui emportent les peurs et les culpabilités, des mots qui osent dire l’amour au-delà des blessures et se répandent comme du miel dans leurs cœurs desséchés.
Des mots qui s’envolent sur les ailes du papillon.

- Si tu ne veux plus d’Osiane, qui attends tu alors ?

- Je guette le chant du papillon. Un chant profond, enfoui, primitif.  Je creuse. J’écoute. Je doute. Je creuse. Je m’arrête. Je repars. Je m’arrête. J’écoute. En quête d’un rythme d’une note, d’un mot qui dansera devant mes yeux, ma bouche, mes mains, devant mon sexe, mes cuisses, mes pieds. Un mot qui sonnera juste, qui résonnera juste au plus près du corps.
Cela ne durera pas ? Peu importe. Il me suffira de le sentir, de le goûter, de le toucher, de l’écouter. Une fois au moins. Après il pourra repartir. Moi je pourrai espérer qu’il revienne à nouveau.
- Naïve. Tu imagines peut-être qu’ Osiane te laissera creuser, chercher, fouiller, comme çà, tranquille ? Mais Osiane n’en fera qu’une bouchée de ton papillon jaune. Laisse moi te dire que tu risques de continuer longtemps à écrire, avec des mots vagues et incertains.
- Ne t’inquiètes pas pour moi, ni pour le papillon d’ailleurs. Osiane ne le voit pas. Il faut s’arrêter pour espérer l’apercevoir ce papillon jaune et laisser le silence se poser. Osiane ne s’arrête jamais. Quant à mes mots vagues et incertains, cela prendra du temps, mais avec le temps, j’apprendrai à les aimer… peut-être… à la grâce du papillon.

 



Cicatrices

Marc ôte lentement ses gants en agneau noir doublés de soie. Un par un il extrait ses doigts de la fine pellicule qui les protégeait jusqu’alors. Il ôte son pardessus de cachemire qu’il abandonne négligemment sur un fauteuil prédestiné à cette fonction. Il se rend à la salle de bains. Il ouvre le robinet et laisse couler l’eau quelques instants en quête de la température idéale. Il fait glisser quelques gouttes d’un savon doux, parfumé et liquide sur ses paumes et les frotte doucement l’une contre l’autre. Une serviette tendre les reçoit. Marc est déjà dans son bureau. Les mains à plat sur un sous-main en vachette zinzoline, il en effleure la surface, en apprécie le grain. Vous l’aurez compris Marc aime la peau. D’ailleurs la peau c’est son fond de commerce. Il ouvre un tiroir et saisit d’un geste sûr et précis un cahier recouvert de cuir sombre. Il le feuillette et s’arrête sur la première page vierge qui s’offre à lui .
350 : Chair terriblement tuméfiée.Sujet âgé . Réfection difficile.A surveiller.
351: Couture impeccable: 30 x 2 mm. Effacement progressif certain.
352 : Intervention délicate, cicatrice ancienne bien laide. Patiente exigeante, pratique le naturisme .
L’épais cahier contient des dizaines de pages où s’alignent de petits paragraphes tous sur le même modèle : un numéro, quelques lignes. Toutes les interventions réalisées par Marc y figure. Chaque soir, il complète la collection. Car Marc est un artiste, un esthète, un poète de la peau. Il traque la trace disgracieuse et s’applique à la faire disparaître. Des corps qu’on lui confie il ne connaît que des bribes. Celles et ceux qui viennent le trouver se réduisent pou lui à quelques centimètres carrés.
Il a maintenant un album en marocain fauve entre les mains. Y figurent les photos de toutes ses oeuvres. Il s’attarde sur certains clichés. Il regarde souvent la page cinquante six .Ce soir encore. Un bas ventre défiguré par une bousouflure légèrement violacée. Une opération de l’appendicite qui a mal tourné. La plaie s’est rouverte, un fil ne s’était pas résorbé. On a dû intervenir à vif , l’infection menaçait. La cicatrisation a été lente. .Les agrafes se voient encore après toutes ces années. Au lieu d’un discrète couture, une grossière reprise. Une plaie d’enfance. Il était certain de pouvoir rendre à ce corps féminin assez gracieux une intégrité presque parfaite. Elle n’a pas voulu, elle s’était habituée à sentir sous ses doigts ce fin relief. Ca ne la dérangeait pas de garder sur sa peau halée ce trait inéluctablement blanc. Il avait évoqué le vieillissement certain de la chair, l’affaissement des tissus qui, à terme, rendrait encore plus voyant le bourrelet principal et les petits excroissances qui l’accompagnaient. Lui avait proposé de réfléchir, lui avait montré quelques clichés de ses réalisations. Ceux qui précisément avaient toujours suffi à emporter l’adhésion , même des plus récalcitrants. Il y a quelques années encore, il aurait utilisé un féminin mais la clientèle a changé. Beaucoup d’hommes ces derniers temps. Elle était revenue pour lui annoncer sa décision. Elle renonçait. Elle l’avait remercié, s’était excusé. Il avait tenté un dernier argument. Lui avait mis sous les yeux une image de son flanc droit tel qu’il serait après. Il maniait bien Photoshop. Une peau au grain fin, un modelé parfait, une invitation à la caresse. Il avait opté pour le noir et blanc plus artistique. Du beau travail. Il l’avait senti troublée. Elle était restée quelques instants à contempler ce morceau de chair photogénique, cette partie d’elle qui n’était pas elle. Elle avait fait non de la tête. Il l’avait racompagnée .Il referma le précieux reliquaire. C’était son seul échec. Un résidu cicatriciel en termes cliniques. A chacun sa blessure.



LETTRE CHAIR ( Ultima verba de paucis meae )

Merci Corine , merci ma chère… Sans vous , sans vos consignes , sans doute serais-je restée enfouie sous les strates de Sa mémoire , aplatie comme une orchidée glissée entre deux pages de souvenirs , deux piles d’anciens linges sales qu’Il n’aura jamais lavés en famille par crainte d’y laisser sa peau …Mais vous L’avez forcé à penser à moi , Se mettre dans ma peau …Enfin !…

C’est comme si , lambeau sorti des limbes , intumescence d’intime essence , je revivais le jour de ma naissance , ce 13 Février 1980 , où Son meilleur ami a fêté ses quinze ans .

Eh oui … je ne date pas d’hier , décalcomanie collée à vie sans son accord , vieille peau qui en a vu d’autres , des estampilles d’Infortune sur du vivant bien vulnérable , des labels d ’ organique cent pour cent altérable , des marques qu’on remarque , des marques qui démarquent , des fresques pour les frasques et les farces des sabres , des balafres blafardes affreusement barbares , des rauques barbaresques aux restes un peu baroques , des arabesques obèses qui dansent sur le ventre , des bourrelets à part pour coup de bourre au bar , des misérablement remises qui n’ont que la peau sur les os , des peaux d’Espagne parfumées qui par un coup de Trafalgar se transforment en cuir de Russie , des tuméfiées qui se méfient , des potelées de spot – télé , des glabres arasées , des pétales cloutés , des buvards en robe de bure , des points de croix , des chemins de croix , des stigmates du Christ , des couronnes d’épines , des qu’on signe à coups d’encensoir , des qui trempent au bénitier , des lisses lues avec délice qui suent et plissent dans le supplice de leurs cilices , des sous peau de Satan , des auréoles sur peau d’ange , des impures qui suppurent , des turbulences en tubulures , des nébuleuses étoilées , des grains chargés de peau qui se réduisent en peau de chagrin , des pas nées de la dernière pluie , des coups de parapluies qui sèchent , des déperlantes en peau de pêche , des qui arrivent en coup de vent , des qui redoutent les coups de soleil , des qui éclatent en coup de tonnerre , des qui étonnent , des qui détonnent, des qui trompent sur la personne , des frappées d’un coup de folie , des impulsives sur coup de tête , des Peau d’Âne sur peau de bête , des sportives sur un coup franc , des qui démarrent au coup d’envoi , des qui tournent d’un coup de volant, des qui foncent à coups de pédales , des qui s’arrêtent au coup de frein , des qui s’affinent au coup final , des qui s’affaissent sur les fesses , des qui portent le coup de grâce , des jumelles nées d’un coup double , des bûcheronnes à coups de hache , des paysannes à coups de sabot , des cavalières à coups de cravache , des péronnelles à coups d’éperons , des qui progressent par à-coups , des qui ne sont plus dans le coup , des peaux de vaches tauromachique , des qui ruminent un coup de corne , des qui demandent un coup de pouce et qui reçoivent un coup de main , des tordues à coup de torgnole , des éclopées à coup de clope , des claquées qui en ont leur claque , des létales au coup fatal , des qui sont mortes sur le coup , des défaites des soirs de fête , des balèzes à coups de balai , des torchis à coups de torchon , des qu’on entame sans état d’âme , des qu’on défonce à coups de marteau , des qui défilent à coups de tambour et qu’on déclare à coups de canon , des qui vibrent à coups de trompette et serpentent à coups de sonnette , des qui s’alignent à coups de règle , des qui se creusent à coups de pelle , des qui se fendent à coups de pioche , des qui s’étalent à coups de latte ou se déplacent à coups de rame , des qui d’une pierre ont pris deux coups , des qui travaillent au coup de fatigue , des codes barres à coups de barre , des qui gonflent d’un coup de pompe , des qui explosent d’un coup de colère, des qui subissent les contrecoups , des qui se gênent aux entournures, des qui raillent , des qui déraillent , des entailles qui serrent la taille , des qui baillent écrites en braille sur de l’écorce en code morse , des qui démangent , des qui dérangent , des qui s’arrangent des peaux d’orange , des nues émues qui changent de peau , des qui ne manquent pas d’allure, des qui cherchent le coup d’éclat, des qui n’auront pas de figure , des qui jurent et qui défigurent , des qui se maquillent au laser, des qui voudraient faire esthétiques , des qui ont tenté des teintures , des roussies issues de la brousse , des rougies au mercurochrome , des qui jaunissent à l’ oxygène , des auburn qui comptent les prunes , des pétasses qu’on rapetasse , des métisses qui rapetissent , des épaissies à coup d’épée , des qui se cultivent au cutter dans des duels de fines lames , des qui trouvent cela rasoir , des qui lacèrent et qui macèrent, des qui pourraient sembler sincères , des qui mentent , des qui fermentent , des qui montent jusqu’au menton , des qui descendent jusqu’au nombril , des qui parfois Lui sautent au cou , des chirurgicales au scalpel , des médicales au bistouri , des opérations coup de poing , des qui naissent d’un coup d’Etat , des césariennes assez aryennes , des nerveuses à fleur de peau , des qui s’écartent à coup de fouet , des qui Lui flattent l’encolure, des qui ont fait les quatre cents coups , des qui devraient être aux cents coups après un coup de téléphone, des coquettes un peu toquées qui se sont retrouvées en cloque , des rocailleuses qui craquent aqueuses , des prêtes pour le corps à corps , des ogresses qui montrent les crocs , des moqueuses croqueuses de diamants , des qui s’y sont cassé les dents , des édentées mangeuses d’homme , des gourmandes qui font bonne chaire , des qui ont un bon coup de fourchette, des douloureuses au coût salé , des qu’on mouille d’un coup de langue , des tendres qui ont la peau dure , des méchantes qui veulent Sa peau , des leurres qui ne l’auront pas , des qui sentent le coup fourré , des qui paniquent au coup de la panne , des qu’on voit au premier coup d’œil , des qu’on sent sous un coup de sang , des qui fument sous un coup de feu , des dures à cuire qu’on n’a pas crues , qui portaient plainte pour coup de foudre, des motus et bouches cousues , des dégueulasses qui dégueulent quand elles se fendent la gueule , des égueulées d’un coup de gueule , des comme issues des commissures , des vineuses d’un coup dans le nez qui rognent les trognes d’ivrogne , des piquées de haute couture , des bien ourlées , des bien brodées , des boutonnières à la bordure , des qui méritent un coup de chapeau , des qui se percent à coups d’épingle ou se criblent de coups de bec , des pieds de coq pour chair de poule , des pattes d’oie pour coup de canne , des qui s’ouvrent en deux coups de ciseaux , des qui tiennent à un coup de fil , des qui dépassent la mesure et se relèvent d’un coup dur , des qui passent pour un bon coup et jouissent sous les coups de reins , des qui s’allongent coup sur coup et qui parlent derrière Son dos , des qui tirent sous la ceinture et qui aspirent à autre chose , des disparues aux coups de minuit , des qui viennent au coup par coup , des qui sont sorties d’un seul coup et partent sans laisser de trace , des qui attendent les trois coups pour surgir en coup de théâtre , des qui se saignent aux quatre veines , des qui pètent pour des pépettes , des qui assurent , des qui rassurent , des qui cailleraient sans présure , des qui marchent aux coups de bâton , des qui ont manqué d’attention et qui franchissent la clôture , des officiers de la lésion , des décorées de la nation qui vont abreuver nos sillons , des qui préparent un mauvais coup , des qui palpitent au coup de cœur , des qui changent de texture , de tissure en contexture , de coulure en égoutture , de collure en colature , de saburre en saccharure , de saumure en dessalure , de griffure en égratignure , d’écornure en écorchure , de déchirure en déchiqueture , d’entamure en étampure , d’étamure en emplanture , de roulure en éraillure , d’enflure en éraflure , de rainure en ruinure , d’épure en fioriture , de liure en sertissure , de chinure en écharnure , de charnure en effanure , de filure en effilure , de Lémures en limure , d’enlevure en élevure , d’enchevauchure en voussure , de damasquinure en crêpelure , de jaspure en parementure , d’engrêlure en grivelure, de guipure en appogiature , de maillure en émaillure , de peinture en enluminure , de parure en armure , de dentelure en crénelure, de cannelure en alésure , d’arcure en arcature , de moulure en rudenture , de bouture en coupure , d’ échancrure en bosselure , de boursouflure en bouffissure , de baisure en brasure , de bigarrure en bariolure, de bavochure en ébréchure , de vomissure en éclaboussure , de moisissure en cramoisissure , de pourriture en panachure , d’angusture en dépure , de pelure en épluchure , de paumure en épaufrure , de tonture en troncature , de censure en vigneture , d’évidure en râblure , de râpure en raclure , de talure en tavelure , de gratture en sciure , de scissure en ciselure, de fêlure en flexure , de fissure en tapure , de cassure en fracture , de blessure en meurtrissure , de froidure en gerçure , d’engelure en gelure , d’enjolivure en gélivure , de soudure en croisure , d’ébarbure en barbelure , de brûlure en échaudure , d’échauffure en échauboulure , de suture en ligature , d’encavelure en craquelure , d’envergeure en vergeture , de bavure en injure , de désinvolture en usure , de flétrissure en souillure , de pliure en salissure , de moucheture en tacheture , de zébrure en marbrure , de hachure en mâchure , de striure en brisure , de bitture en biffure, de panure en panelure , d’enture en aventure , d’imposture en fâcheuse posture , de capture en rupture , de luxure en forfaiture , de cure en villégiature , de filature en dictature , de rature en râtelures , de morsure en torture , de lecture en pâture , de signature en caricature , de césure en vermiculure , d’écriture en littérature , j’en ai vu – question d’épiderme ! – des vertes et des pas mûres qui Lui sont passées sur le corps pour éclore , s’épanouir , se fermer , se rouvrir, se faner , se ratatiner, s’effacer…Quelle déconfiture ! Je n’ai jamais donné bien cher de leur peau !

Coup de bol ? Manque de pot ? Moi , j’étais si profonde qu’Il a dû me garder…à Son corps défendant peut-être… Car Il n’apprécie pas les cicatrices , ni les trous , ni les accrocs …moins encore s’ils ont été créés volontairement comme pour donner corps aux cautères , aux crachats , aux cratères de coeurs sans caractère , de tares scarifiées , d’ escarres tarifées ; pour Lui qui n’aime que les douces , la peau est un tissu sacré chèrement vendu , hardiment risqué et parfois provisoirement , dérisoirement sauvé de l’Age qui fond dessus , qui dessine , burine , imprime inexorablement sa trace , sans qu‘on puisse lui faire la peau , lui tordre le cou …et cela suffit grandement à Lui poser problème : quelle plaie !

En même temps, Il me respecte ..hum!…disons qu’Il ne cherche pas à me cacher…Mais , soyons honnête , il me montre plus souvent par négligence que par fierté …Je ne suis pas très glorieuse à ses yeux … Je n’ai rien d’un tatouage guerrier…mais ça Lui correspond ; Il préfère toujours les suçons de Vénus aux paraphes d’Arès…

En fait , un soir , Ses petits … non , je me trompe : c’était deux soirs différents … un pour chaque chérubin …Chacun , au creux le plus douillet de sa petite enfance , alors qu’ Il le faisait sauter sur Ses genoux , eut le même réflexe , une fois, en promenant des doigts curieux et caressants sur la pilosité paternelle , de s’arrêter exactement sur moi , petite ombre en relief , ocre et brune comme une minuscule géode , aux contours découpant presque un cœur à l’envers. A ces deux moments – là, Il me fit briller … Il se proclama Roi de Cœur , majesté suprême de Son nid d’amour constitué exprès pour Ses deux angelots . Cela sonnait si juste!!!..Ma présence ne pouvait qu’attester , telle un sceau divin apposé par Providence, Destinée ou Fatalité , ce tissu de mensonges …. aussitôt déchiré , tout d’un coup mis en pièce par Son grand rire si soudain !…. Pourtant j’aurais aimé faire peau neuve , ainsi habillée … Ma vraie histoire , la voici…la voici comme Il la leur a finalement racontée .

Ca s’est bien passé lors d’une boum chez le Tonton Renaud ( puisque , depuis , cette amitié a pris un tour tout fraternel !) . Il y avait du monde ; des couples se formaient …Marc et Nathalie se poursuivaient dans le jardin…Lui était resté derrière la porte-fenêtre entrouverte , à l’intérieur , sans perdre une seule miette de leurs marivaudages …Et quand Nath avait voulu s’échapper des bras de Marc , prête à rentrer dans le salon , croyant avoir assez d’avance pour laisser l’amoureux transir dehors , Il avait cru bon d’aider Son copain à reprendre l’avantage : Il avait fermé à clef . Nath avait stoppé net…mais pas Marc . Coup du sort : quel télescopage ! Elle avait traversé la vitre ! Du verre partout ! L’Autre Grand Nigaud S’en était reçu un pan entier sur la jambe droite , très près de la rotule , S’entaillant tout le côté ! Aussitôt une cour féminine et bénévole L’avait allongé sur le canapé pour prodiguer les premiers secours . Il avait même eu droit à une piqûre : le frère de Renaud faisait médecine . Moins d’ une heure après , Il régnait sur la piste , genou bandé , exécutant un charleston pour épater la galerie .

Depuis je vis avec Lui , plus fidèle que son ombre , comme une première maîtresse dont on ne songe plus à se débarrasser. Il ne m’a jamais donné de nom ; pourtant j’aurais adoré …Dolorès ? Incarnation ? Un peu trop exotiques peut-être ! Et comme , au fil du temps , j’ai changé de couleur , ce n’est plus Rose , ni Blanche , ni Ambre , ni Violette , ni Pervenche , ni Mélanie , ni Isabelle dont je souhaiterais me faire baptiser mais sans doute Epiphanie car , immarcescible image , désuète comme ce prénom , comme si c’était moi qui L’avais dans la peau , je reste , éternelle apparition , la manifestation sombrement rayonnante de tout l’amour que je Lui porte et dans lequel je suis baignée .

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lundi 31Décembre 2007

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Cicatrices

Cicatrice : n.f (lat : cicatrix-icis) Marque laissée par une blessure, une plaie, après guérison.

(…)
Moi Marseille…
après guérison, on t’a dit !
(…) [silence inquiet]
après guérison.

les entrailles à l’air,
dans une main l’aiguille et le fil,
de l’autre main essayer de rapprocher les deux bords de la plaie à recoudre
sur la table, le stylo et la page blanche
De toute façon, tu ne sais pas coudre.
Et paraît-il, pour cela, il n’y a que le temps.


Ça, on verra.
Après guérison.
Là, on te demande de mettre un drap pudique sur les plaies qui suintent, celles qui saignent, celles qui s’infectent.
Et trouve autre chose,
trouve sur ta peau de petites marques du passé.

Arrange-toi pour que ça fasse comme des arabesques ou en tous cas, que ce soit beau. Beau, et pas trop mélo.
On a dit « pas de psychodrame ».
On est là pour faire de la littérature, madame, pas pour déballer ses intestins comme de la vulgaire charcutaille.

Moi, Marseille, elle me fait mal le dimanche
comme un rhumatisme
tous les dimanches que j’y passe
sur les trottoirs qui s’écartent aux deux bords de ma plaie.
Moi, je dis bonsoir au monsieur/dame qui attend le client juste à l’entrée de ta rue. Il/elle ne sait pas que j’aime le/la retrouver chaque dimanche au moment où les trottoirs s’écartent et resaignent en sortant de la gare Saint Charles, il/elle ne sait pas que de lui parler, ça me cautérise un peu, et que ça me donne le courage d’ouvrir le dictionnaire pour chercher l’orthographe du mot cautériser et la définition du mot cicatrice et pour mettre un drap là où il faut pas encore regarder avec le stylo et passer le stylo pas trop fort là où peut-être on peut aller mais essayer quand même de bien choisir les mots, parce que, déjà que ça saigne sous le drap, il ne manquerait plus que tout le passé se remette à saigner aussi, après, il y en aurait partout sur la feuille et on ne saurait même plus quoi faire lire, déjà que la phrase on n’arrive pas à la finir et c’est pas la note qu’on te donnera en échange de ton sanguignolant travail qui pourra recoudre tout ça.

 

Anonyme. été 1976
Je suis la plus ancienne de tes cicatrices. Je suis quelque part sur le sommet de ton crâne. Tu sais que j’existe, même si tu ne m’as jamais vu, et si tu n’as aucun souvenir de ma naissance.
Ta tête. Un paillasson de fer. Pas bien vieille : un an à peine, le premier jour des vacances.
Tu m’évoques comme un trophée, un premier fait d’armes, même si tu n’as pas jugé utile de me donner un petit nom. Je sais que tu aimes savoir que je suis là. Tu aimes qu’on t’aie parlé de moi. C’est à dire de toi avant l’âge des premiers souvenirs. On t’a si peu parlé de toi. Je suis l’invisible trou noir de tes origines sculpté quelque part sur ton crâne.

Billy C. , 20 juin 1975

Même pas vrai. Le plus vieux, c’est moi.
J’étais sûr que tu penserais pas à moi.
C’est que je ne suis pas si original, si singulier que tes autres cicatrices, tout le monde en a une comme moi. Tu me trouves sans intérêt, n’est-ce pas ? Seul l’exceptionnel, le distinctif ferait sens, selon toi, et mériterait d’être mentionné?
Pour te dédouaner de ne voir le monde tourner qu’autour de moi, tu vas taire la marque de ta naissance ?
Hors sujet ?
Mais, regarde-donc dans le dictionnaire, puisque tu as décidé de te servir de lui comme un rempart (dérisoire !) contre les brêches de toutes tes digues.


Nombril : n.m. (lat umbilicus).[u] Cicatrice [/u]du cordon ombilical, au milieu du ventre. SYN : ombilic. – Fam Se prendre pour le nombril du monde : se donner une importance exagérée.


Oui, bon, daccord.
Je vois que toi aussi, tu sais souligner. C’est bon, je me la ferme.
N’empêche, c’est un peu facile de te débarrasser de parler de moi, en te contentant de me donner ce nom ridicule.
Tant pis pour toi, tu aurais pu écouter ce que j’avais à dire, j’ai de l’expérience et de la profondeur… je suis sûr que j’aurais été un bon sujet.

Rodin. été 1983
Je n’aime pas le nom qu’elle m’a donné. ROdin. Pourquoi un nom d’homme ? je suis une petite marque charmante sur son menton, un trait léger à peine sensible sous le doigt, un maquillage discret et élégant, une touche de personnalité qui l’accompagne depuis si longtemps. Elle aurait pu, en référence à ma naissance sur le bord de la piscine, me nommer Ondine, c’était joli et féminin. Mais non, elle a choisi ce nom pour une autre, grosse et boursoufflée, qui lui défigure la cuisse. Et moi, j’ai droit à un nom rocailleux et radin.
Ivoire aussi, ça m’irait bien. Mais elle n’aime pas de souvenir de ses dents qui s’entrechoquent sur le rebord de la piscine, du bruit que ça produit dans ses mâchoires.
Elle n’aime pas se souvenir du moment où je suis née. Mais moi, elle m’aime bien? Je suis la première cicatrice dont elle se souvienne vraiment.
Avec le pouce de sa main droite, elle me caresse pendant de longues minutes, quand elle réfléchit. Parfois, j’ai l’impression qu’elle vérifie que je suis toujours là. Je crois bien que ma présence la rassure. Quand sa main droite est occupée à écrire, c’est sa main gauche qui s’occupe de moi.
Elle ne me laisse jamais seule très longtemps.
Et souvent, elle me regarde dans le miroir.
J’aime bien qu’elle me regarde.

 

Ondine, un matin, 1988
Moi, j’ai pas gand chose à dire. Rodin et jaloux de moi à cause de mon prénom.
Y a vraiment pas de quoi. Elle m’a appelé comme ça parce que je suis toute ronde, en forme de goutte.
Rodin dit que je suis « grosse et boursoufflé », c’est pas très gentil. Mais vraiment, je vois pas pourquoi il est jaloux. Lui, il a le beau rôle, les caresses, et les regards admiratifs dans le miroir.
Moi, que dalle, je suis toujours cachée sous jupe ou pantalon ou pyjama. Je ne vois presque jamais la lumière du jour.
Ce que j’ai à dire n’intéresse pas grand monde, et pourtant, c’est important : je témoigne juste qu’elle n’est pas du matin, et qu’elle devrai TOUJOURS attendre d’être réveillée vraiment avant de prendre un couteau dans sa main (et les couteaux arrondis, à beurre, pour le petit déjeuner… c’est peut-être plus judicieux que les grands couteaux pointus).
Voilà, c’est tout. Si vous avez d’autres questions, vous pouvez venir me trouver, j’habite au milieu de sa cuisse droite (bord externe). N’hésitez pas, je n’ai pas souvent de visite, je m’ennuie un peu.

 

Perrine, 3 juin 1995
- Bon alors, tu te décides à me laisser parler de moi, ou non? Au bout de presque 13 ans, je ne te fais plus mal, quand même !
- C’est pas la question…
- Comment ça, pas la question ?
Tu peux pas me dire que c’est une histoire de pudeur non plus. Tu as déjà déballé mon histoire des dizaines de fois, à tout le monde et n’importe qui, qu’est-ce que ça peut faire que je donne mon point de vue, pour une fois ?
- Mmmm… bon, d’accord… tu peux te présenter… mais sois brève, je t’en prie.
- Ok, c’est promis.

Bonjour, je m’appelle Perrine.
J’ai 12 ans. Je mesure environ 12 cm.
Dès que j’ai su qu’elle réalisait une enquête sur ses cicatrices, j’ai tout de suite voulu en faire partie.
D’abord, elle a refusé mon témoignage, aruant qu’on ne se présente pas nue et jambes écartées à l’université – « ça ne se fait pas », ou alors, en médecine. Ou à la rigueur aux Beaux-Arts, pour les étudiants peintres ou sculpteurs… – Le coup des artistes peintres, ça m’a fait une ouverture pour la convaincre de me laisser parler. Je lui ai fait un speech, sur l’art, la subversion, sur Courbet, sur l’origine du monde… tout ça… elle était à court d’arguments.
Faut dire que je la connais bien, un peu coincée et pas trop fière de l’être, ne voulant surtout pas que ça se sache… elle n’a pas osé me censurer.
Faut quand même que je fasse attention à ce que je dis, surtout qu’elle ne m’aime pas bien. Elle a mis beaucoup de temps à m’accepter – pourtant, elle n’avait pas d’autre choix, vu que j’étais là, et qu’elle ne pouvait ni m’effacer, ni remonter le temps -, moi, j’avais beau lui dire que j’étais un souvenir du jour (historique !) où elle était devenue mère, elle ressassait toujours la douleur du coup de ciseaux (« mon sexe brûlé au fer rouge ») l’heure (« la plus longue de ma vie ») où elle est restée seule à attendre qu’on vienne me coudre, les fils, sensés tomber tout seuls mais qui n’avaient pas voulu partir, les semaines de douleur silencieuse (« parce que j’avais honte d’en parler, parce que je croyais que c »‘était normal d’avoir mal un certain temps, et je ne savais pas combien de temps »), et les cris du boucher-gynécologue qui m’avait découverte toute infectée à la visite des huit semaines, et

Mais ça va pas non !!! Arrête !
tu avais promis !
…Et nous ?
tu ne nous donnes pas la parole, à nous ?
Tu préfères laisser l’individualisme de chacune de ces petites traces orgueilleuses qui se prennent pour « ta grande histoire », sous prétexte quelles ont une date de naissance, un état civil ?

Allons… anecdotes que tout cela !
Nous, nous sommesle motif, la trace, la couleur que la vie à laissé chaque jour sur la page blanche de ta peau.
Bien sûr, nous ne somme pas conventionnellement admises comme « belles », mais regarde nous bien.
Nous sommes nées violettes, sur tes seins quand ils sont devenus des seins. Ta peau ne savait pas comment habiter le changement de volume de ton corps. Elle s’est craquelée comme la terre d’un volcan, elle a dessiné des rivières violettes le long de tes seins, ton ventre, tes bras, tes cuisses, tes hanches…
Tu ne savais comment arrêter notre prolifération, nous devenions presque impossibles à cacher.

Tu nous détestais à cause de notre couleur trop voyante.
Et puis, avec le temps, nous avons pâli un peu, et tu t’es habitue à nous.
Nous sommes devenues blanches peu à peu, presques invisibles. Mais tu sens notre présence sous la caresse de tes doigts, comme un texte en braille que tois seule sais lire et qui te raconte chaque fois une histoire différente. Tu ne t’endors pas un soir sans nous lire un peu.

L’été, maintenant que tu n’as plus si honte de nous, il arrive que tu exposes ta peau au soleil, et qu’elle prenne une teinte brune. Nous, nous restons toujours blanche, et tu deviens toute zèbre, et ça te fait rire. Nous aimons te faire rire.
Enfin… ça te faisais rire, avant. Mais cet été, non. Ça ne t’a pas fait rire. Et nous savons pourquoi. Et c’est pour ça que tu ne voulais pas nous laisser parler ici. C’est pour ça. À cause des veines des statues de marbre. Et Marseille, ça te fait encore trop mal.
Alors, tu remets doucement le drap par-dessus.
Caresse tes rêves en braille,
et dors.



court inventaire de mes cicatrices

… les accidentelles, les chirurgicales, les autres.

Les accidentelles :

1976, paillasson de fer + ma tête, Ax les thermes

1983, rebord de la piscine + mon menton

1987, couteau pointu + ma cuisse droite, petit déjeuner

199*, couteau de cuisine + ma main gauche, épluchage de courge (plusieurs occurrences)

Les chirurgicales :

1992, clinique saint Roch, scalpel + mon ventre, apendicectomie

1995, hôpital Arnaud de Villeneuve, ciseaux + périnée, épisiotomie

Les autres :

depuis 198*, la vie + ma peau, n’importe où.



Kes’tu r’garde?!

Tu regardes quoi?… Tes main?

Tu les vois tous les jours tes mains,

alors à quoi ça te sers de les regarder, tes mains?…

Tes mains, tu les entretiens bien  de temps en temps, pour faire bonne figure.

Tu te nettoies les ongles comme on cire ses chaussures…

Mais regarde encore un peu.

Tes doigts, tu crois les connaître, mais sur les bords des phalanges tu aperçois d’infimes cicatrices…

Elle font penser à des entailles dans le tronc d’un arbre.

La peau à poussé au tour, mais la marque est restée.

Tu à grandis avec, tu les a gardée.

Il y en a  que tu gardes depuis le temps des vendanges,

d’un de  ces matins glacial où la rosée endolorie les doigts.

Tu coupes et  vous êtes des dizaines à couper.

Tu coupes et tu veux couper encore plus vite parce qu’ il y a compétition

et  que c’est le meilleur moyen de ne plus sentir le froid.

Tu coupes, tu remplis, tu vides…

« Panier! »

Tu coupes, tu remplis, tu vides…

Tu es pris par la vitesse,  l’ épuisement te saoul et résister à la fatigue  éveille en toi une espèce de fureur .

Tu ne deviens bientôt plus qu’une machine à couper, un corp décervelé.

Et à quoi ça peut bien servir une cervelle ?

Couper, remplir, vider…

« Panier! »

Couper, remplir, Coup’  Aie!

Ça y est, tu t’es tailladé la chaire au sécateur…bien en plus, et c’est l’index…

C’est un peu ton baptême en quelques sortes.

Tu regarde ça avec curiosité, comme on croise un accident sur le bord de la route.

 » Mets-y-du-raisin-ça-cautérise! »

Et puis tu continus: couper, remplir… Le panier se remplit de raisin et  de sang -

ce sera un bon cru…

Sur les rangées, la vigne a pris les couleur de l’automne.

C’est drôle comme le rouge lui va bien…

 

 



Gizeux, le 27 septembre de l’an de grâce 1710

Ce château a toujours eu des pierres suintantes. Je ne sais pas comment elle a réussi, en plein hiver et dans un endroit aussi désolé. A l’intérieur il fait froid, du froid et de la poussière. Les pièces trop hautes les meubles trop austères. Si la grange est délabrée et si la cuisine est graisseuse c’est parce que je ne suis ni maçon ni homme sévère.

Pour batifoler avec les servantes, pour batifoler, je n’aurai pas choisi ces pierres les champs ou l’une des chambres. Froides les chambres même en été même avec du feu dans la cheminée. Je suis né il y a exactement cinquante et une années. Elle avait seize ans. Lorsqu’elle a constaté l’évidence, elle a bien essayé de me faire passer, comme on dit, avec la lingère et des aiguilles à tricoter. Mais cela n’a pas fonctionné. Elle est morte dans la nuit, bien après que j’ai poussé mon premier cri. Il paraît qu’elle s’est vidée de son sang. Personne ne devrait finir ainsi.

Je sens que je ne suis que sa cicatrice, parce qu’il a fallu recoudre le bas du ventre. Et moi qui vagissais pour un peu de lait. Elle avait seize ans. Tous les jours je regarde la reproduction minuscule de son visage dans un médaillon doré.

Je ne pense pas qu’elle ait songé à ma vie, elle qui terminait brutalement la sienne. Je crois qu’elle voulait être en paix, mais elle n’a pas fait mander le prêtre.

Si j’avais voulu j’aurai pu chercher l’homme qui l’a engrossée. Les domestiques disent qu’elle n’avait pas besoin, qu’elle…Ils disent que Monsieur était trop sévère à certains moments. Monsieur, mon grand-père. On l’appelait Monsieur.

Qui peut croire que je suis le fruit d’un livre, aussi émoustillant soit-il?

Monsieur ne m’aimait pas. Courir dans le parc, sauter du muret, nager dans la mare étaient sans intérêt. Mais il avait conservé les jouets les jeux de société les robes qu’elle avait porté, et je pouvais, à l’occasion, ouvrir le sanctuaire pour une heure ou deux.

On la trouvait adorable, et le regard de Monsieur lorsqu’il parlait d’elle en disait long sur le couple du père et de la fille.

J’ai cinquante et un ans. Je ne me suis pas marié et je n’ai jamais été tenté. Mon chien au pied de la cheminée, Alice la nuit dans mon lit, mes gens dans leurs chaumières. Oh, bien sûr, Alice a des enfants. Qui me ressemblent. Qu’on dit de moi. Je ne suis pas jaloux, et je veux bien croire qu’elle est intelligente. Mais cela n’a aucun attrait. A ma mort, qui n’est pas lointaine, ils se débrouilleront. Alice a deux fils.

Pour batifoler avec des hommes, voire avec des hommes de passage, je n’aurai pas choisi les pierres les champs ou l’une des chambres. J’aurais imaginé du sable, une plage crayeuse de Normandie.

L’épouse de Monsieur est, elle aussi, morte en couches. Monsieur dans son coeur ne l’a pas remplaçée, même si dans son lit il y a longtemps eu une croupe, une paire de seins et un joli visage. Qui se ressemble s’assemble.

J’aime voir les minois des jeunes filles qui nettoient la cour ou la grand’salle. Alice prend son air sévère mais ce n’est qu’un airsans importance. J’aime pinçer les fesses des filles du village, mais je n’oserai jamais en prendre une le jour de ses noces. Là Alice pleurerait, et je n’aime pas la voir pleurer.

Le jour je chasse. Les troubles sont de plus en plus fréquents, et je me garde d’ennuis plus sérieux. Les gens du village travaillent mes terres, cultivent mes champs, récoltent les fruits de mes arbres. Je surveille les environs et les gardes-chasse protègent quiconque de bien intentionné. Il y a toujours les voleurs, les prêtres défroqués, les bandits à la solde de tel ou tel autre seigneur. Mais les rondes toutes les trois heures rassurent et jusqu’à présent personne n’a eu à s’en plaindre. La nuit je dors.

Ici c’est le bout du monde. Un peu plus loin, à cheval ou en carriole on atteint Tours. Ville marchande où l’on trouve les tissus qui manquent, les bijoux qui plaisent aux demoiselles, les armes pour la guerre.

Par chez nous c’est le soc et la charrue, le cheval de bât et le gros rouge.

Je me défie des chevaliers. Monsieur avait appris l’art de la guerre d’un précepteur revenu de Jérusalem. Alors Monsieur était content, content et fier d’avoir eu une fille. Une fille ne combat pas. Elle tricote elle brode elle coud. Mais elle ne part pas à la guerre. Alors Monsieur a voulu m’apprendre la méfiance. Méfiance envers ses pairs, méfiance envers moi qui un jour pourrais avoir envie d’en découdre. Monsieur se connaissait bien et savait que je serai peut-être comme lui. Je me défie donc des chevaliers et Alice a deux fils. Finalement, ce qui est agréable chez les gens du peuple c’est leur condition: on ne peut devenir chevalier que si on est annobli. Les fils d’Alice sont de basse extraction. Evidemment, mais on peut grossir la piétaille d’une armée. C’est dangereux, la piétaille d’une armée.

A l’enterrement de Monsieur n’y assistaient que le prêtre du château moi et les domestiques. Monsieur avait fait le vide à la mort de sa fille. Aucun ami pas de relations pas de cousins éloignés devant sa tombe. J’ai longtemps cru que c ‘était ma faute, mais j’avais tort. Monsieur, comme chez lui, n’était pas aimé. J’ ai cherché cette famille en maints endroits, et à chaque fois que le bâtard sonnait à leur porte on le recevait pour voir de quoi il avait l’air, pour après rire très fort, parce que peut bien vouloir un corniaud lorsqu’on a mieux à faire? On a toujours mieux à faire.

Cela dit j’ai du plus loin que je m’en souvienne aimé la particule de mon nom de famille. Peut-être me recevait-on parce que je suis né dans des draps de soie, le nom des ancêtres inscrit dans mon livret de baptême. Je déteste les draps souillés de sang, irrécupérables, bons à jeter au feu. Je déteste choisir les noms de mes gens les parents devraient s’en occuper à ma place. Monsieur aussi disait cela. Moi les domestiques m’aiment et je n’y peux rien.

Je ne sais pas comment elle a réussi. Le jour d’avant on joue l’indolence, la gentillesse, et le jour d’après on s’angoisse pour le pire. Le pire qui arrive souvent. J’ai ses cheveux, les cheveux dont elle a hérité de sa propre mère. J’ai ses yeux ses cils et le rose de ses joues. Bien sûr j’ai plus de cheveux blancs qu’elle, mais j’aime assez l’idée d’avoir vieilli.

Dans le cimetière du parc il n’y a que trois tombes: j’ai fait déplacer son corps à la mort de Monsieur, et tous les jours je pose devant la croix, la croix de sa chambre, un bouquet de fleurs de la saison. Des tulipes au printemps et à l’automne. Des chrysanthèmes en hiver. Des coeurs de Marie-Rose quand les boutons éclosent.

Pourquoi personne n’a pris la décision de me jeter à la rue? Je ne suis qu’un bâtard. Pourquoi Monsieur m’a couché sur son testament? Je sens encore son regard froid, sensation presque liquide, descendre le long de mon buste, s’arrêter aux genoux que j’ai cagneux. Je l’entend encore cracher sèchement dans son pot en terre, et sans un mot ses pas qui le font disparaître au bout d’une porte qui grince affreusement. Dans ce château toutes les portes grincent affreusement.

Gizeux, le 27 septembre de l’an de grâce 1710

Ce château a toujours eu des pierres suintantes. Je ne sais pas comment elle a réussi, en plein hiver et dans un endroit aussi désolé. A l’intérieur il fait froid, du froid et de la poussière. Les pièces trop hautes les meubles trop austères. Si la grange est délabrée et si la cuisine est graisseuse c’est parce que je ne suis ni maçon ni homme sévère.

Pour batifoler avec les servantes, pour batifoler, je n’aurai pas choisi ces pierres les champs ou l’une des chambres. Froides les chambres même en été même avec du feu dans la cheminée. Je suis né il y a exactement cinquante et une années. Elle avait seize ans. Lorsqu’elle a constaté l’évidence, elle a bien essayé de me faire passer, comme on dit, avec la lingère et des aiguilles à tricoter. Mais cela n’a pas fonctionné. Elle est morte dans la nuit, bien après que j’ai poussé mon premier cri. Il paraît qu’elle s’est vidée de son sang. Je ne souhaite à personne mort si affreuse.

Elle avait seize ans, et c’est une reproduction minuscule de son visage que tous les jours je regarde. La seule chose qu’elle m’ait laissé.

Je ne pense pas qu’elle ait songé à ma vie, elle qui terminait brutalement la sienne. Je crois qu’elle voulait être en paix, mais elle n’a pas fait mander le prêtre.

Si j’avais voulu j’aurai pu chercher l’homme qui l’a engrossée. Les domestiques disent qu’elle n’était pas délurée, qu’elle n’avait pas besoin…Ils disent que Monsieur était très sèvère, trop à certains moments. Monsieur mon grand-père. On l’appelait Monsieur.

Qui peut croire que je suis le fruit d’un livre, aussi émoustillant soit-il?

Monsieur ne m’aimait pas. Courir dans le parc, sauter du muret, nager dans la mare étaient sans intérêt. Mais il avait conservé les jouets les jeux de société les robes qu’elle avait porté, et je pouvais, à l’occasion, ouvrir le sanctuaire pour une heure ou deux.

On la trouvait adorable, et le regard de Monsieur lorsqu’il parlait d’elle en disait long sur le couple du père et de la fille.

J’ai cinquante et un ans. Je ne me suis pas marié et je n’ai jamais été tenté. Mon chien au pied de la cheminée, Alice la nuit dans mon lit, mes gens dans leurs chaumières. Oh, bien sûr, Alice a des enfants. Qui me ressemblent. Qu’on dit de moi. Je ne suis pas jaloux, et je veux bien croire qu’elle est intelligente. Mais cela n’a aucun attrait. A ma mort, qui n’est pas lointaine, ils se débrouilleront. Alice a deux fils.

Pour batifoler avec des hommes, voire avec des hommes de passage, je n’aurai pas choisi les pierres les champs ou l’une des chambres. J’aurais imaginé du sable, une plage crayeuse de Normandie.

L’épouse de Monsieur est, elle aussi, morte en couches. Monsieur dans son coeur ne l’a pas remplaçée, même si dans son lit il y a longtemps eu une croupe, une paire de seins et un joli visage. Qui se ressemble s’assemble.

J’aime voir les minois des jeunes filles qui nettoient la cour ou la grand’salle. Alice prend son air sévère mais ce n’est qu’un airsans importance. J’aime pinçer les fesses des filles du village, mais je n’oserai jamais en prendre une le jour de ses noces. Là Alice pleurerait, et je n’aime pas la voir pleurer.

Le jour je chasse. Les troubles sont de plus en plus fréquents, et je me garde d’ennuis plus sérieux. Les gens du village travaillent mes terres, cultivent mes champs, récoltent les fruits de mes arbres. Je surveille les environs et les gardes-chasse protègent quiconque de bien intentionné. Il y a toujours les voleurs, les prêtres défroqués, les bandits à la solde de tel ou tel autre seigneur. Mais les rondes toutes les trois heures rassurent et jusqu’à présent personne n’a eu à s’en plaindre. La nuit je dors.

Ici c’est le bout du monde. Un peu plus loin, à cheval ou en carriole on atteint Tours. Ville marchande où l’on trouve les tissus qui manquent, les bijoux qui plaisent aux demoiselles, les armes pour la guerre.

Par chez nous c’est le soc et la charrue, le cheval de bât et le gros rouge.

Je me défie des chevaliers. Monsieur avait appris l’art de la guerre d’un précepteur revenu de Jérusalem. Alors Monsieur était content, content et fier d’avoir eu une fille. Une fille ne combat pas. Elle tricote elle brode elle coud. Mais elle ne part pas à la guerre. Alors Monsieur a voulu m’apprendre la méfiance. Méfiance envers ses pairs, méfiance envers moi qui un jour pourrais avoir envie d’en découdre. Monsieur se connaissait bien et savait que je serai peut-être comme lui. Je me défie donc des chevaliers et Alice a deux fils. Finalement, ce qui est agréable chez les gens du peuple c’est leur condition: on ne peut devenir chevalier que si on est annobli. Les fils d’Alice sont de basse extraction. Evidemment, mais on peut grossir la piétaille d’une armée. C’est dangereux, la piétaille d’une armée.

A l’enterrement de Monsieur n’y assistaient que le prêtre du château moi et les domestiques. Monsieur avait fait le vide à la mort de sa fille. Aucun ami pas de relations pas de cousins éloignés devant sa tombe. J’ai longtemps cru que c ‘était ma faute, mais j’avais tort. Monsieur, comme chez lui, n’était pas aimé. J’ ai cherché cette famille en maints endroits, et à chaque fois que le bâtard sonnait à leur porte on le recevait pour voir de quoi il avait l’air, pour après rire très fort, parce que peut bien vouloir un corniaud lorsqu’on a mieux à faire? On a toujours mieux à faire.

Cela dit j’ai du plus loin que je m’en souvienne aimé la particule de mon nom de famille. Peut-être me recevait-on parce que je suis né dans des draps de soie, le nom des ancêtres inscrit dans le livret de baptême à côté de mes prénoms. Je déteste les draps souillés de sang, irrécupérables, bons à jeter au feu. Je déteste choisir les noms de mes gens les parents devraient s’en occuper à ma place. Monsieur aussi disait cela. Moi les domestiques m’aiment et je n’y peux rien.

Je ne sais pas comment elle a réussi. Le jour d’avant on joue l’indolence, la gentillesse, et le jour d’après on s’angoisse pour le pire. Le pire qui arrive souvent. J’ai ses cheveux, les cheveux dont elle a hérité de sa propre mère. J’ai ses yeux ses cils et le rose de ses joues. Bien sûr j’ai plus de cheveux blancs qu’elle, mais j’aime assez l’idée d’avoir vieilli.

Dans le cimetière du parc il n’y a que trois tombes: j’ai fait déplacer son corps à la mort de Monsieur, et tous les jours je pose devant la croix, la croix de sa chambre, un bouquet de fleurs de la saison. Des tulipes au printemps et à l’automne. Des chrysanthèmes en hiver. Des coeurs de Marie-Rose quand les boutons éclosent.

Pourquoi personne n’a pris la décision de me jeter à la rue? Je ne suis qu’un bâtard. Pourquoi Monsieur m’a couché sur son testament? Je sens encore son regard froid, sensation presque liquide, descendre le long de mon buste, s’arrêter aux genoux que j’ai cagneux. Je l’entend encore cracher sèchement dans son pot en terre, et sans un mot ses pas qui le font disparaître au bout d’une porte qui grince affreusement. Dans ce château toutes les portes grincent affreusement.

Gizeux, le 27 septembre de l’an de grâce 1710

Ce château a toujours eu des pierres suintantes. Je ne sais pas comment elle a réussi, en plein hiver et dans un endroit aussi désolé. A l’intérieur il fait froid, du froid et de la poussière. Les pièces trop hautes les meubles trop austères. Si la grange est délabrée et si la cuisine est graisseuse c’est parce que je ne suis ni maçon ni homme sévère.

Pour batifoler avec les servantes, pour batifoler, je n’aurai pas choisi ces pierres les champs ou l’une des chambres. Froides les chambres même en été même avec du feu dans la cheminée. Je suis né il y a exactement cinquante et une années. Elle avait seize ans. Lorsqu’elle a constaté l’évidence, elle a bien essayé de me faire passer, comme on dit, avec la lingère et des aiguilles à tricoter. Mais cela n’a pas fonctionné. Elle est morte dans la nuit, bien après que j’ai poussé mon premier cri. Il paraît qu’elle s’est vidée de son sang. Je ne souhaite à personne mort si affreuse.

Elle avait seize ans, et c’est une reproduction minuscule de son visage que tous les jours je regarde. La seule chose qu’elle m’ait laissé.

Je ne pense pas qu’elle ait songé à ma vie, elle qui terminait brutalement la sienne. Je crois qu’elle voulait être en paix, mais elle n’a pas fait mander le prêtre.

Si j’avais voulu j’aurai pu chercher l’homme qui l’a engrossée. Les domestiques disent qu’elle n’était pas délurée, qu’elle n’avait pas besoin…Ils disent que Monsieur était très sèvère, trop à certains moments. Monsieur mon grand-père. On l’appelait Monsieur.

Qui peut croire que je suis le fruit d’un livre, aussi émoustillant soit-il?

Monsieur ne m’aimait pas. Courir dans le parc, sauter du muret, nager dans la mare étaient sans intérêt. Mais il avait conservé les jouets les jeux de société les robes qu’elle avait porté, et je pouvais, à l’occasion, ouvrir le sanctuaire pour une heure ou deux.

On la trouvait adorable, et le regard de Monsieur lorsqu’il parlait d’elle en disait long sur le couple du père et de la fille.

J’ai cinquante et un ans. Je ne me suis pas marié et je n’ai jamais été tenté. Mon chien au pied de la cheminée, Alice la nuit dans mon lit, mes gens dans leurs chaumières. Oh, bien sûr, Alice a des enfants. Qui me ressemblent. Qu’on dit de moi. Je ne suis pas jaloux, et je veux bien croire qu’elle est intelligente. Mais cela n’a aucun attrait. A ma mort, qui n’est pas lointaine, ils se débrouilleront. Alice a deux fils.

Pour batifoler avec des hommes, voire avec des hommes de passage, je n’aurai pas choisi les pierres les champs ou l’une des chambres. J’aurais imaginé du sable, une plage crayeuse de Normandie.

L’épouse de Monsieur est, elle aussi, morte en couches. Monsieur dans son coeur ne l’a pas remplaçée, même si dans son lit il y a longtemps eu une croupe, une paire de seins et un joli visage. Qui se ressemble s’assemble.

J’aime voir les minois des jeunes filles qui nettoient la cour ou la grand’salle. Alice prend son air sévère mais ce n’est qu’un airsans importance. J’aime pinçer les fesses des filles du village, mais je n’oserai jamais en prendre une le jour de ses noces. Là Alice pleurerait, et je n’aime pas la voir pleurer.

Le jour je chasse. Les troubles sont de plus en plus fréquents, et je me garde d’ennuis plus sérieux. Les gens du village travaillent mes terres, cultivent mes champs, récoltent les fruits de mes arbres. Je surveille les environs et les gardes-chasse protègent quiconque de bien intentionné. Il y a toujours les voleurs, les prêtres défroqués, les bandits à la solde de tel ou tel autre seigneur. Mais les rondes toutes les trois heures rassurent et jusqu’à présent personne n’a eu à s’en plaindre. La nuit je dors.

Ici c’est le bout du monde. Un peu plus loin, à cheval ou en carriole on atteint Tours. Ville marchande où l’on trouve les tissus qui manquent, les bijoux qui plaisent aux demoiselles, les armes pour la guerre.

Par chez nous c’est le soc et la charrue, le cheval de bât et le gros rouge.

Je me défie des chevaliers. Monsieur avait appris l’art de la guerre d’un précepteur revenu de Jérusalem. Alors Monsieur était content, content et fier d’avoir eu une fille. Une fille ne combat pas. Elle tricote elle brode elle coud. Mais elle ne part pas à la guerre. Alors Monsieur a voulu m’apprendre la méfiance. Méfiance envers ses pairs, méfiance envers moi qui un jour pourrais avoir envie d’en découdre. Monsieur se connaissait bien et savait que je serai peut-être comme lui. Je me défie donc des chevaliers et Alice a deux fils. Finalement, ce qui est agréable chez les gens du peuple c’est leur condition: on ne peut devenir chevalier que si on est annobli. Les fils d’Alice sont de basse extraction. Evidemment, mais on peut grossir la piétaille d’une armée. C’est dangereux, la piétaille d’une armée.

A l’enterrement de Monsieur n’y assistaient que le prêtre du château moi et les domestiques. Monsieur avait fait le vide à la mort de sa fille. Aucun ami pas de relations pas de cousins éloignés devant sa tombe. J’ai longtemps cru que c ‘était ma faute, mais j’avais tort. Monsieur, comme chez lui, n’était pas aimé. J’ ai cherché cette famille en maints endroits, et à chaque fois que le bâtard sonnait à leur porte on le recevait pour voir de quoi il avait l’air, pour après rire très fort, parce que peut bien vouloir un corniaud lorsqu’on a mieux à faire? On a toujours mieux à faire.

Cela dit j’ai du plus loin que je m’en souvienne aimé la particule de mon nom de famille. Peut-être me recevait-on parce que je suis né dans des draps de soie, le nom des ancêtres inscrit dans le livret de baptême à côté de mes prénoms. Je déteste les draps souillés de sang, irrécupérables, bons à jeter au feu. Je déteste choisir les noms de mes gens les parents devraient s’en occuper à ma place. Monsieur aussi disait cela. Moi les domestiques m’aiment et je n’y peux rien.

Je ne sais pas comment elle a réussi. Le jour d’avant on joue l’indolence, la gentillesse, et le jour d’après on s’angoisse pour le pire. Le pire qui arrive souvent. J’ai ses cheveux, les cheveux dont elle a hérité de sa propre mère. J’ai ses yeux ses cils et le rose de ses joues. Bien sûr j’ai plus de cheveux blancs qu’elle, mais j’aime assez l’idée d’avoir vieilli.

Dans le cimetière du parc il n’y a que trois tombes: j’ai fait déplacer son corps à la mort de Monsieur, et tous les jours je pose devant la croix, la croix de sa chambre, un bouquet de fleurs de la saison. Des tulipes au printemps et à l’automne. Des chrysanthèmes en hiver. Des coeurs de Marie-Rose quand les boutons éclosent.

Pourquoi personne n’a pris la décision de me jeter à la rue? Je ne suis qu’un bâtard. Pourquoi Monsieur m’a couché sur son testament? Je sens encore son regard froid, sensation presque liquide, descendre le long de mon buste, s’arrêter aux genoux que j’ai cagneux. Je l’entend encore cracher sèchement dans son pot en terre, et sans un mot ses pas qui le font disparaître au bout d’une porte qui grince affreusement. Dans ce château toutes les portes grincent affreusement.



les cicatrices (atelier Corine)

1 - Avant, j’étais moche (à lire avec la voix d’Alice Sapritch dans les pubs de Jex-four).

Avant, j’étais laide à faire peur et je le vivais mal. Profitant de l’euphorie ambiante, la sage-femme a dit à Schmoul : ‘votre accouchement s’est bien passé, Mme Schmoul, est-ce que ça vous ennuie si c’est une élève sage-femme qui vous recoud ?’.

Schmoul, t’es pas bien méchante, je peux pas dire, mais t’es pas fufute non plus, ah, ça non ! Alors, au lieu de dire, comme tu l’aurais fait si t’avais un brin de jugeotte : ‘eh bien vous voyez, c’est un peu délicat, cet endroit-là, j’aimerais autant que ce soit vous, une sage-femme confirmée, qui intervienne’, au lieu de cette parole de sagesse, tu as dit, andouille de Schmoul : ‘pas de problème, il faut bien que les élèves s’exercent !’. Je le sais parce que Mauricette, ta cicatrice sous le gros orteil, me l’a raconté, elle y était, elle a tout entendu. Toujours elle commentait, quand elle me racontait ça, en disant : ‘faut pas lui en vouloir, à cette pauvre Schmoul : l’enseignante passe avant la femme, déformation professionnelle, que veux-tu !’

Je dis ‘andouille’, parce que j’aurais été moins hideuse, si t’avais été recousue par une sage-femme confirmée ! Parce que, t’avais beau me consoler, un temps, tout en me massant à l’huile d’amande douce, d’un ‘mais non, t’es pas moche à effrayer un régiment de tirailleurs sénégalais, ma petite Eglantine !’, tu vois, je sais que tu mentais. Tu n’en pensais pas moins. J’étais moche comme un cul, avant.

2 – - Je sais que tu m’as dénié le statut de cicatrice. Parce que je ressemblais plus à une bosse. Et puis qu’on était deux. Mais dis donc, Schmoul, pourquoi ce serait toi qui déciderais de ces choses-là ? Pourquoi ton avis compterait-il plus que celui de tous les autres ? Comment ça, c’est ton corps ? Comme si c’était toi qui le connaissais le mieux ! C’est même pas toi qui l’as fait, d’ailleurs ! Ah, ah, ah, laisse-moi me gausser, je me gausse, je me gausse ; hein, qu’on se gausse, Tweedledum ?

- Affirmatif, Tweedledee. On s’marre, on s’en paie une tranche, on s’assoit dessus, à l’opinion de la grosse Schmoul. Ouaip ! Hein, brother ?!

- Tu l’as dit bouffi, clairement qu’on s’en bat l’oeil, de son avis ! Comme l’interne, tiens, ah lui, c’était un vrai, qui n’écoutait que son jugement ! Celui qui a accouché ta mère, ça te dit quelque chose, Schmoul ? T’étais sa première, à ta mère. L’interne, il t’a jeté un regard, t’étais cramoisie et ratatinée, et il a laissé tombé, docte, pof, sur le revers du drap blanc du lit d’hôpital, entre les deux mains sagement à plat de ta mère : ‘elle est hydrocépale, votre fille, Madame. Je regrette’.

- Et c’est comme ça qu’on est nés tous les deux, hein, brother ?

- Tu l’as dit bouffi. Tout beaux, tout ronds, tout bien symétriques à chaque bout du front ; une minute plus tôt, ta mère nous avait pas vus, ma pauvre Schmoul. Et voilà qu’elle voyait plus que nous ! Atterrée, elle se disait… tu te souviens, mon frère ?

Et comment que je me souviens, brother. Elle s’est mise à pleurer, les larmes coulaient doucement, et elle murmurait, oh ma pauvre Schmoul, écoute pas ça, c’est trop triste, même si on te l’a raconté mille fois, c’est à vous fendre le coeur… !! elle murmurait : ‘hydrocéphale ? C’est donc ça, les deux vilaines grosses bosses ? On dirait des cornes naissantes ! Oh, j’aurais dû aller à confesse ce jour-là, avant la conception de la petite. C’est l’oeuvre du Diable, ces deux bosses-là, et son crâne plein d’eau, c’est une raillerie du Malin envoyée à l’Eternel, car dans sa grande bonté, Notre Père a sauvé nos ancêtres du Déluge, mais le Cornu pour se moquer a rempli d’eau la tête de ma petite fille !’ Ah, c’était une belle scène tragique, n’est-ce pas, brother ?

- Tu l’as dit bouffi ! Un beau moment de malheur. Moi, je dis qu’avec un accueil pareil, on mérite le statut de cicatrices, on est des blessures de guerre, nous, Madame, un combat au sommet, rien de moins, l’Eternel contre l’Antéchrist !!!



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