Fitzchevalerie et oeil-de-loup ( Ma métalepse)

1

Les veines rouges qui s’étirent sur les joues palpitent en rythme. Souffle buée sur la vitre. Ses yeux verts brillent comme une première fois, quand les statues sculptées dans les blocs immenses prenaient vie.

Il s’est confortablement installé devant la porte, queue battante, et s’il attendait qu’on lui ouvre?

Le Sans Odeur est là! Il a faim et il attend! Mais d’où est-il venu? demande Oeil – de – Loup . Il gronde devant la cheminée. Le feu est presque éteint. Même si la porte est en mauvais état et peut s’ouvrir d’un coup de machoire, Fitz ne se sent pas inquiet. Il est trop gros.

Sur la feuille de vélin où il note ses mémoires les mots ont cessé de courir, l’encre rouge goutte encore un peu sur ses doigts qui serrent à l’écraser la plume.

Des taches rouges couleur du sang vermeille coulent derrière les oreilles du dragon. Des taches qui apparaissent sur le haut de sa crête quand tombe l’encre sur le vélin.

Par les interstices de la vitre Fitz Chevalerie sent l’odeur du souffle brûlant, le mufle moite de l’animal.

Justement il vient d’ajouter des détails aux exploits de Vérité le dragon qui a chassé les Pirates Rouges des Six – Duchés. Tout en pensant à demander à Cal d’apporter des buches pour le feu mourant il a exprimé en mots le désir de tailler avec son loup un dragon. Un dragon vert vert de gris immense aux yeux durs comme des pierres recouvertes de mousse dans une eau profonde. Une goutte d’encre rouge tombe encore sur le feuillet mince. La goutte s’étale trace une barrière invisible entre l’oeil droit et l’arête du nez s’arrête près d’un croc jaune se dilue dans la salive chaude dehors.

- Calme-toi Oeil – de – Loup. Ce n’est qu’un dragon. Un dragon qui a faim et qui ne nous mangera pas. Nous sommes trop vieux.

- La viande n’a jamais d’odeur. Ce n’est que de la viande! Et il n’est pas de notre meute…

- Si. je crois que c’est mon dragon.

- Non et non!!! N’approche pas de cette bête!!! Elle te tuera!!!

- Je prends le risque.

Les veines rouges pleines d’encre frémirent plus fort. Fitz ouvrit la fenêtre. Il tendit sa main arthritique vers la gueule, d’où s’échappaient de petits ronds de fumée.

2

Les mâchoires s’écartèrent. Les dents, on le voyait, avaient envie de broyer, mais du regard et de sa langue rouge oriflamme, du regard et de sa langue oriflamme, il dit:

- Je ne te veux pas de mal.

Fitz essaya le mode pensée. Pourtant les sons arrivaient bien dans ses oreilles, et non pas par les yeux le menton le nez les cheveux.-

Moi aussi.

Bizarrement Oeil-de-Loup se pelotonna près de l’âtre, comme si. Comme si. Fitz était nettement moins tendu que lui.

- Comment es-tu arrivé ici?

- Grâce à toi. Tes mots.

- Mes mots?

Une nouvelle traînée d’encre glissa de la gueule sur la main couturée. Cal, derrière lui, essayait de ranger plumes papiers épars.

Il disparut, englouti, avalé par les ombres du foyer.

- Fitz, j’ai faim!

- Comment connais-tu mon nom?

- C’est toi qui m’a crée… J’ai faim!

- Les Six – Duchés sont en paix. Je te conseille les animaux aux hommes.

- J’ai faim de mots.

Il eut ce mouvement caractéristique vers l’arrêt, le décrochage. Ce mouvement de recul.

Stylo posé. Arrêté. Défini. Mouvement involontaire de recul quelques secondes. Bord du calepin. Rouge. Langue humide parce qu’il vient de se lécher les lèvres. La date est entourée, et à l’avenir il s’en souviendra. Dago a parlé il y a seulement quelques secondes. Mais il va recommencer. Ouf personne ne m’empêchera de prendre des notes aujourd’hui. Personne derrière mon épaule. Mouvement brusque de départ du train. Ronronnement sourd. Où en étions-nous déjà? Ha oui, le mouvement de recul.

- Ferme cette fenêtre et fais-le entrer. Nous n’aurons pas aussi froid.

- Il est trop gros.

- Je n’ai pas compris ce qu’il a dit, mais si il fait partie de la meute, je veux bien l’aider à chasser.

- Moi aussi je n’ai pas compris. Et il peut se débrouiller tout seul.

- Vraiment?

- As-tu envie de sortir par si grand froid?

3

Faim de mots. Habitué, habité par ses instincts primaires, il n’avait jamais réfléchi à une idée aussi bizarre: faim de mots. Le vent devint plus fort malgré le souffle chaud du dragon. Il tendit son cou couvert d’écailles et posa sa tête de serpent sur les papiers, sur la table branlante. Qui craqua.

- Je sais où trouver des mots.

- Où?

- Dans la fabrique de papier où Cal a acheté ce vélin. Une fabrique de lecteurs.

- Où?

- Plus loin, en allant vers le nord. Sur la route du bourg. Tu trouveras facilement: ils ont fait pousser deux pommiers à l’entrée.

- Merci mon ami. Je te revaudrai cela.

- Attends un peu: comment t’appelles-tu?

- Dago l’assassin.

- Et pourquoi assassin?

- Parce que tu avais ce nom jadis, et tu a mis tous tes mots en moi.

- J’ai protégé mon roi.

Le stylo rouge entre les deux feuilles de papier. Plus loin, l’eau bout.

Et non, je n’ai pas inventé de réchaud pour train. Ma fenêtre ouverte apporte les sons crispés d’une entrée en gare. Je dois écrire.

L’ancien fit oui de sa grande gueule verdâtre et recula.

- A présent je dois vous quitter: chercher cette fabrique, manger. On verra ce que. Après.

Fitz par mimétisme fit oui de la tête.

L’animal recula, se retourna, manquant démolir l’appentis où Cal range le bois. Il y eût beaucoup de bruit. L’herbe du sol colorait de vert des dizaines de pâtures qui moutonnaient dans le lointain. Une route poudreuse s’arrêtait à un muret en pierres. La barrière en miettes et les empreintes boueuses du dragon arrêtèrent le regard de Fitz quelques minutes. Il venait d’ouvrir la porte. Le bras droit appuyé sur une canne de fortune, Oeil – de – Loup grondant de nouveau à ses pieds.

- Rentre et ferme cette fenêtre! Il fait si froid…

Les ailes de Dago étaient aussi légères qu’un oisillon dans le ciel clair. Il disparut derrière un vallon.

Fitz avait mal au crâne. Mauvais réveil devant sa fenêtre mauvaise fin de journée. Calamité comptait doser soigneusement l’écorce elfique dans son breuvage, et tout indiquait que le dragon n’avait été qu’un cauchemar. Un cauchemar? En relevant sa tête transpercée d’invisibles épingles, au dessus de la feuille de vélin où il avait noté des détails supplémentaires au combat de Vérité le dragon qui a chassé les Pirates Rouges des Six – Duchés, des taches d’encre rouge partaient vers la fenêtre. La plume, depuis le début de l’après-midi, était totalement sèche.

4

Fitz Chevalerie toucha d’un doigt tremblant la pointe acérée. Les taches passaient sous la fenêtre et descendaient le long du mur. S’éloignaient dans l’herbe grasse. Les taches aussi sèches que sa plume. Une buée épaisse collée à la vitre ne voulait pas partir, malgré tous les efforts de Cal avec une éponge de l’eau et une serviette en coton.

Le roi Vérité son oncle qui avait fait appel aux anciens les dragons endormis depuis des siècles pour ramener la paix dans son royaume. Le roi Vérité qui avait mis tellement de lui dans le dragon qu’il avait sculpté que l’animal de pierre avait pris vie. Vérité maintenant contenu dans un bloc eraldique et qui n’est plus le roi Vérité, mais un être primitif en repos pour très longtemps. Jusqu’à ce qu’un autre roi, dont l’époque sera troublée par la guerre et la famine, se souvienne de la promesse des anciens de combattre à ses côtés pourvu qu’on leur donne vie.

Fitz s’écarta de la table. Il prit appui sur sa canne et clopina jusqu’à la porte où sommeillait son loup gros et gras.

- Pousse-toi un peu Oeil – de – Loup, j’aimerai sortir. Respirer l’air frais.

- Le vent va éteindre le feu…

- Et si tu chassais les souris qui nichent dans l’enclos?

- Le garçon fait cela très bien. Laisse-moi tranquille.

- Comme tu voudras.

Une fois dehors, assis sur le banc en pierre, il écouta les bruits. La barrière brisée et les traces de pas si larges qu’on aurait dit… La boue à cet endroit devenait compacte, comme sous l’effet d’un souffle brûlant. Des passants qui cheminaient, des ballots sur le dos, parlaient de la fabrique de papier à des lieues incendiée. Des arbres brûlés en quelques minutes. Personne n’avait trouvé le responsable.

Dans le champ en face un arbre vénérable lui aussi carbonisé prouvait qu’il ne faisait pas bon être bois… L’arbre d’où des trilles d’oiseaux arrivaient le matin même. Un chêne mutant aux feuilles vertes comme la plaine et au tronc puissant. Carbonisé.

Des traces d’encre rouge piquetant l’herbe devant la chaumière, un peu plus loin dans la plaine.

Cal apporta la décoction d’écorce elfique qui calme les tremblements. Fitz l’ancien assassin royal se prit à penser que peut-être tout-à-l’heure son dragon viendra à nouveau lui rendre visite. Son dragon.

Un espoir nouveau lui gonfla le ventre. Depuis bien longtemps il n’avait pas souri.

La théière siffle près du stylo rouge. Le téléphone sonne. Point final.

1

ANALYSE DE MA METALEPSE

( Ou analyse convenue d’une métalepse textuellement désignée)

Il faut raconter d’où cela nous est venu. Ce serait plus amusant sans analyse, mais cela poserait deux problèmes majeurs à André Bellatore:

- primo se plonger dans une histoire sans prétexte, s’y perdre et ne pas remonter à la surface

- secondo ne pas connaître le texte de départ, et en héroic fantasy il y a foison d’histoires. Ce qui lui plaît encore moins.

Aussi j’ai trouvé sur le site www3.france-jeunes.net toute l’actualité de Robin Hobb.

C’est un auteur américain dont le succès commercial est indéniable. Jusque là je suis bien dans la veine convenue. J’ai lu la première partie de L’assassin royal il y a plusieurs années. La première partie traduite. Je n’ai aucune idée de ce que cela vaut en anglais. Je ne savais pas, avant de chercher le résumé des six tomes, qu’elle avait écrit sept tomes supplémentaires. Mes grandes vacances vont donc être studieuses puisque je vais me plonger avec délices dans la seconde partie traduite.

Dans la première partie le point de vue du personnage dont parle le narrateur est homodiégétique. UN TRUC ULTRA-CONVENU et dont j’ai un peu honte de parler, mais bref! Le sujet est facile. Dans la marmite il y a beaucoup de Moyen-Age, un peu de logique familiale, beaucoup de mystère et une forte dose de croyances, sorcellerie blanche, sorcellerie noire.

Deux éléments prédominent: le rapport homme-animal téléphathie chez le personnage principal, et les dragons.

J’ai remisé dans un coin de ma tête cette histoire de dragons soufflant la mort et mugissant sur tout ce qui bouge.

Dans la saga les dragons sont à ranger dans la catégorie êtres bénéfiques puisque c’est grâce à eux que le roi sauve son royaume. Même si ils avaient appartenu au côté face j’aurais choisi un dragon.

2

Les dragons plus le personnage principal attirant en diable plus les personnages secondaires par quoi le récit va se faire connaître égale mon envie immédiate de construire une métalepse sur la naissance du dragon de FitzChevalerie. Un dragon qui mange du papier. Plutôt qui brûle du papier.

FitzChevalerie, son loup Oeil-de-loup et le garçon Calamité viennent directement du texte initial. Pourquoi Oeil-de-Loup si l’animal a deux yeux? Il faudrait pouvoir le demander à l’auteur elle-même.

Dans la saga, pourquoi n’y a-t-il que des dragons mâles? Que des personnages masculins qui tentent de les réveiller pour sauver leurs royaumes? Pourquoi le troubadour, au contraire de tout le reste, est un personnage féminin? La réponse à cette question est claire comme de l’eau de roche: Robin Hobb est une femme… Pourquoi le narrateur, c’est-à-dire la plupart du temps FitzChevalerie, explique que le troubadour a pour mission de raconter les exploits de tous les personnages impliqués dans l’aventure des Six-Duchés sauf lui-même car il a obtenu une dérogation de sa part? NDRL le troubadour l’aime…Pourquoi tout se finit bien, et surtout par des mémoires?

Evidemment c’est de l’héroic fantasy, et les Américains sont très forts à ce jeu-là. Dans la saga très peu de sexe, énormément de violence, de combats, une relation amoureuse quasi platonique, une relation sexuelle épisodique quasi amoureuse, et des morts-vivants en pagaille. Pas besoin de remplir les critère du monde réel si on imagine un monde virtuel plausible, avec des éléments de réalisme des siècles passés.

Dans mon texte métaleptique j’ai repris l’épisode des mémoires. Mais j’ai effaçé les personnages féminins: un monde peuplé uniquement d’hommes. Un peu à la manière de Raymond Chandler, qui dans ses polars noirs disait qu’il allait écrire ses mémoires. J’ai donné un nom au dragon, à l’inverse du texte initial où les dragons ne sont nommés que par les couleurs qu’ils possèdent et les personnages qui ont fusionné en eux.

3

Ensuite l’alter égo du personnage principal: ce n’est ni FitzChevalerie, ni Oeil-de-Loup, mais Dago le dragon qui mange du papier. ENCORE ULTRA CONVENU ( je fais surtout référence au papier). Le nom est tiré d’un dessin animé de dragon pour les enfants – on en revient toujours aux dragons -. Olivier et le dragon vert de Rob Houwer. Dago n’est qu’une contraction de dragon.

Mon lecteur modèle est un lecteur peu contraignant. Il est même possible qu’il prenne le stylo rouge et qu’il boive tranquillement son thé ou son café. Il lit tout. Il est aussi possible que Robin Hobb prenne le stylo rouge et boive son eau chaude agrémentée de ce qui lui plaît. Mais allez savoir.

J’ai choisi un lecteur de masses. Un lecteur capable d’ouvrir son imaginaire immédiatement.

En fait mon sujet, Dago l’assassin, est un sujet convenu: une grosse dose de violence ( en général les dragons ne sont pas gentils) plus l’encre rouge symbole du sang plus le passé de Fitz et Oeil-de-Loup. Dans le texte métaleptique on sait ce que fait Cal, mais pas d’où il vient et pourquoi il est là.

Si, comme le dit Umberto Eco dans Lector in fabula p68 aux éditions Le livre de poche l’auteur « (…) prévoira un Lecteur Modèle capable de coopérer à l’actualisatioon textuelle de la façon dont lui, l’auteur, le pensait et capable aussi d’agir interprétativement comme lui a agi générativement. », mon Lecteur Modèle est le Lecteur d’une mise en abîme. Le rapport au papier implique le rapport à l’auteur.

Dans le texte que j’ai construis j’ai choisi ma propre langue pour me faire comprendre. Mon Lecteur Modèle est donc un lecteur francophone. Si j’avais choisi deux langues cela aurait pu impliquer:

- que mon Lecteur Modèle soit au moins bilingue pour tout assimiler.

- ou que je rende la lecture difficile, voire chaotique, par l’ajout d’une langue que mon Lecteur Modèle ne comprend pas.

- ou que mon Lecteur Modèle aime les lectures difficiles.

4

Mon début est descriptif. Un moyen classique d’accrocher le Lecteur. Mon choix lexical et syntaxique abordable. Mais j’ai tout de même agi sur le texte de façon à construire le Lecteur Modèle. Je m’adresse à des connaisseurs d’héroic fantasy. Cela rend mes critères de Lecteur Modèle plus définitifs. Mais comme ce récit est en fait une imbrication de deux textes à la fois distincts et liés de par le sens et de par la police de caractères, je dirai qu’il est mi-ouvert mi-fermé. Fermé par le point final auquel on peut donner une suite. Ouvert par Fitz qui espère le retour de son dragon mais qui en fait n’en sait rien.

Un texte n’est jamais écrit ex abrupto. Il appartient toujours à une série de textes qui ont un dénominateur commun. Celui auquel je me réfère est l’héroic fantasy car je suis, au départ, une lectrice de ce type de lectures.



Gizeux, le 27 septembre de l’an de grâce 1710

Ce château a toujours eu des pierres suintantes. Je ne sais pas comment elle a réussi, en plein hiver et dans un endroit aussi désolé. A l’intérieur il fait froid, du froid et de la poussière. Les pièces trop hautes les meubles trop austères. Si la grange est délabrée et si la cuisine est graisseuse c’est parce que je ne suis ni maçon ni homme sévère.

Pour batifoler avec les servantes, pour batifoler, je n’aurai pas choisi ces pierres les champs ou l’une des chambres. Froides les chambres même en été même avec du feu dans la cheminée. Je suis né il y a exactement cinquante et une années. Elle avait seize ans. Lorsqu’elle a constaté l’évidence, elle a bien essayé de me faire passer, comme on dit, avec la lingère et des aiguilles à tricoter. Mais cela n’a pas fonctionné. Elle est morte dans la nuit, bien après que j’ai poussé mon premier cri. Il paraît qu’elle s’est vidée de son sang. Personne ne devrait finir ainsi.

Je sens que je ne suis que sa cicatrice, parce qu’il a fallu recoudre le bas du ventre. Et moi qui vagissais pour un peu de lait. Elle avait seize ans. Tous les jours je regarde la reproduction minuscule de son visage dans un médaillon doré.

Je ne pense pas qu’elle ait songé à ma vie, elle qui terminait brutalement la sienne. Je crois qu’elle voulait être en paix, mais elle n’a pas fait mander le prêtre.

Si j’avais voulu j’aurai pu chercher l’homme qui l’a engrossée. Les domestiques disent qu’elle n’avait pas besoin, qu’elle…Ils disent que Monsieur était trop sévère à certains moments. Monsieur, mon grand-père. On l’appelait Monsieur.

Qui peut croire que je suis le fruit d’un livre, aussi émoustillant soit-il?

Monsieur ne m’aimait pas. Courir dans le parc, sauter du muret, nager dans la mare étaient sans intérêt. Mais il avait conservé les jouets les jeux de société les robes qu’elle avait porté, et je pouvais, à l’occasion, ouvrir le sanctuaire pour une heure ou deux.

On la trouvait adorable, et le regard de Monsieur lorsqu’il parlait d’elle en disait long sur le couple du père et de la fille.

J’ai cinquante et un ans. Je ne me suis pas marié et je n’ai jamais été tenté. Mon chien au pied de la cheminée, Alice la nuit dans mon lit, mes gens dans leurs chaumières. Oh, bien sûr, Alice a des enfants. Qui me ressemblent. Qu’on dit de moi. Je ne suis pas jaloux, et je veux bien croire qu’elle est intelligente. Mais cela n’a aucun attrait. A ma mort, qui n’est pas lointaine, ils se débrouilleront. Alice a deux fils.

Pour batifoler avec des hommes, voire avec des hommes de passage, je n’aurai pas choisi les pierres les champs ou l’une des chambres. J’aurais imaginé du sable, une plage crayeuse de Normandie.

L’épouse de Monsieur est, elle aussi, morte en couches. Monsieur dans son coeur ne l’a pas remplaçée, même si dans son lit il y a longtemps eu une croupe, une paire de seins et un joli visage. Qui se ressemble s’assemble.

J’aime voir les minois des jeunes filles qui nettoient la cour ou la grand’salle. Alice prend son air sévère mais ce n’est qu’un airsans importance. J’aime pinçer les fesses des filles du village, mais je n’oserai jamais en prendre une le jour de ses noces. Là Alice pleurerait, et je n’aime pas la voir pleurer.

Le jour je chasse. Les troubles sont de plus en plus fréquents, et je me garde d’ennuis plus sérieux. Les gens du village travaillent mes terres, cultivent mes champs, récoltent les fruits de mes arbres. Je surveille les environs et les gardes-chasse protègent quiconque de bien intentionné. Il y a toujours les voleurs, les prêtres défroqués, les bandits à la solde de tel ou tel autre seigneur. Mais les rondes toutes les trois heures rassurent et jusqu’à présent personne n’a eu à s’en plaindre. La nuit je dors.

Ici c’est le bout du monde. Un peu plus loin, à cheval ou en carriole on atteint Tours. Ville marchande où l’on trouve les tissus qui manquent, les bijoux qui plaisent aux demoiselles, les armes pour la guerre.

Par chez nous c’est le soc et la charrue, le cheval de bât et le gros rouge.

Je me défie des chevaliers. Monsieur avait appris l’art de la guerre d’un précepteur revenu de Jérusalem. Alors Monsieur était content, content et fier d’avoir eu une fille. Une fille ne combat pas. Elle tricote elle brode elle coud. Mais elle ne part pas à la guerre. Alors Monsieur a voulu m’apprendre la méfiance. Méfiance envers ses pairs, méfiance envers moi qui un jour pourrais avoir envie d’en découdre. Monsieur se connaissait bien et savait que je serai peut-être comme lui. Je me défie donc des chevaliers et Alice a deux fils. Finalement, ce qui est agréable chez les gens du peuple c’est leur condition: on ne peut devenir chevalier que si on est annobli. Les fils d’Alice sont de basse extraction. Evidemment, mais on peut grossir la piétaille d’une armée. C’est dangereux, la piétaille d’une armée.

A l’enterrement de Monsieur n’y assistaient que le prêtre du château moi et les domestiques. Monsieur avait fait le vide à la mort de sa fille. Aucun ami pas de relations pas de cousins éloignés devant sa tombe. J’ai longtemps cru que c ‘était ma faute, mais j’avais tort. Monsieur, comme chez lui, n’était pas aimé. J’ ai cherché cette famille en maints endroits, et à chaque fois que le bâtard sonnait à leur porte on le recevait pour voir de quoi il avait l’air, pour après rire très fort, parce que peut bien vouloir un corniaud lorsqu’on a mieux à faire? On a toujours mieux à faire.

Cela dit j’ai du plus loin que je m’en souvienne aimé la particule de mon nom de famille. Peut-être me recevait-on parce que je suis né dans des draps de soie, le nom des ancêtres inscrit dans mon livret de baptême. Je déteste les draps souillés de sang, irrécupérables, bons à jeter au feu. Je déteste choisir les noms de mes gens les parents devraient s’en occuper à ma place. Monsieur aussi disait cela. Moi les domestiques m’aiment et je n’y peux rien.

Je ne sais pas comment elle a réussi. Le jour d’avant on joue l’indolence, la gentillesse, et le jour d’après on s’angoisse pour le pire. Le pire qui arrive souvent. J’ai ses cheveux, les cheveux dont elle a hérité de sa propre mère. J’ai ses yeux ses cils et le rose de ses joues. Bien sûr j’ai plus de cheveux blancs qu’elle, mais j’aime assez l’idée d’avoir vieilli.

Dans le cimetière du parc il n’y a que trois tombes: j’ai fait déplacer son corps à la mort de Monsieur, et tous les jours je pose devant la croix, la croix de sa chambre, un bouquet de fleurs de la saison. Des tulipes au printemps et à l’automne. Des chrysanthèmes en hiver. Des coeurs de Marie-Rose quand les boutons éclosent.

Pourquoi personne n’a pris la décision de me jeter à la rue? Je ne suis qu’un bâtard. Pourquoi Monsieur m’a couché sur son testament? Je sens encore son regard froid, sensation presque liquide, descendre le long de mon buste, s’arrêter aux genoux que j’ai cagneux. Je l’entend encore cracher sèchement dans son pot en terre, et sans un mot ses pas qui le font disparaître au bout d’une porte qui grince affreusement. Dans ce château toutes les portes grincent affreusement.

Gizeux, le 27 septembre de l’an de grâce 1710

Ce château a toujours eu des pierres suintantes. Je ne sais pas comment elle a réussi, en plein hiver et dans un endroit aussi désolé. A l’intérieur il fait froid, du froid et de la poussière. Les pièces trop hautes les meubles trop austères. Si la grange est délabrée et si la cuisine est graisseuse c’est parce que je ne suis ni maçon ni homme sévère.

Pour batifoler avec les servantes, pour batifoler, je n’aurai pas choisi ces pierres les champs ou l’une des chambres. Froides les chambres même en été même avec du feu dans la cheminée. Je suis né il y a exactement cinquante et une années. Elle avait seize ans. Lorsqu’elle a constaté l’évidence, elle a bien essayé de me faire passer, comme on dit, avec la lingère et des aiguilles à tricoter. Mais cela n’a pas fonctionné. Elle est morte dans la nuit, bien après que j’ai poussé mon premier cri. Il paraît qu’elle s’est vidée de son sang. Je ne souhaite à personne mort si affreuse.

Elle avait seize ans, et c’est une reproduction minuscule de son visage que tous les jours je regarde. La seule chose qu’elle m’ait laissé.

Je ne pense pas qu’elle ait songé à ma vie, elle qui terminait brutalement la sienne. Je crois qu’elle voulait être en paix, mais elle n’a pas fait mander le prêtre.

Si j’avais voulu j’aurai pu chercher l’homme qui l’a engrossée. Les domestiques disent qu’elle n’était pas délurée, qu’elle n’avait pas besoin…Ils disent que Monsieur était très sèvère, trop à certains moments. Monsieur mon grand-père. On l’appelait Monsieur.

Qui peut croire que je suis le fruit d’un livre, aussi émoustillant soit-il?

Monsieur ne m’aimait pas. Courir dans le parc, sauter du muret, nager dans la mare étaient sans intérêt. Mais il avait conservé les jouets les jeux de société les robes qu’elle avait porté, et je pouvais, à l’occasion, ouvrir le sanctuaire pour une heure ou deux.

On la trouvait adorable, et le regard de Monsieur lorsqu’il parlait d’elle en disait long sur le couple du père et de la fille.

J’ai cinquante et un ans. Je ne me suis pas marié et je n’ai jamais été tenté. Mon chien au pied de la cheminée, Alice la nuit dans mon lit, mes gens dans leurs chaumières. Oh, bien sûr, Alice a des enfants. Qui me ressemblent. Qu’on dit de moi. Je ne suis pas jaloux, et je veux bien croire qu’elle est intelligente. Mais cela n’a aucun attrait. A ma mort, qui n’est pas lointaine, ils se débrouilleront. Alice a deux fils.

Pour batifoler avec des hommes, voire avec des hommes de passage, je n’aurai pas choisi les pierres les champs ou l’une des chambres. J’aurais imaginé du sable, une plage crayeuse de Normandie.

L’épouse de Monsieur est, elle aussi, morte en couches. Monsieur dans son coeur ne l’a pas remplaçée, même si dans son lit il y a longtemps eu une croupe, une paire de seins et un joli visage. Qui se ressemble s’assemble.

J’aime voir les minois des jeunes filles qui nettoient la cour ou la grand’salle. Alice prend son air sévère mais ce n’est qu’un airsans importance. J’aime pinçer les fesses des filles du village, mais je n’oserai jamais en prendre une le jour de ses noces. Là Alice pleurerait, et je n’aime pas la voir pleurer.

Le jour je chasse. Les troubles sont de plus en plus fréquents, et je me garde d’ennuis plus sérieux. Les gens du village travaillent mes terres, cultivent mes champs, récoltent les fruits de mes arbres. Je surveille les environs et les gardes-chasse protègent quiconque de bien intentionné. Il y a toujours les voleurs, les prêtres défroqués, les bandits à la solde de tel ou tel autre seigneur. Mais les rondes toutes les trois heures rassurent et jusqu’à présent personne n’a eu à s’en plaindre. La nuit je dors.

Ici c’est le bout du monde. Un peu plus loin, à cheval ou en carriole on atteint Tours. Ville marchande où l’on trouve les tissus qui manquent, les bijoux qui plaisent aux demoiselles, les armes pour la guerre.

Par chez nous c’est le soc et la charrue, le cheval de bât et le gros rouge.

Je me défie des chevaliers. Monsieur avait appris l’art de la guerre d’un précepteur revenu de Jérusalem. Alors Monsieur était content, content et fier d’avoir eu une fille. Une fille ne combat pas. Elle tricote elle brode elle coud. Mais elle ne part pas à la guerre. Alors Monsieur a voulu m’apprendre la méfiance. Méfiance envers ses pairs, méfiance envers moi qui un jour pourrais avoir envie d’en découdre. Monsieur se connaissait bien et savait que je serai peut-être comme lui. Je me défie donc des chevaliers et Alice a deux fils. Finalement, ce qui est agréable chez les gens du peuple c’est leur condition: on ne peut devenir chevalier que si on est annobli. Les fils d’Alice sont de basse extraction. Evidemment, mais on peut grossir la piétaille d’une armée. C’est dangereux, la piétaille d’une armée.

A l’enterrement de Monsieur n’y assistaient que le prêtre du château moi et les domestiques. Monsieur avait fait le vide à la mort de sa fille. Aucun ami pas de relations pas de cousins éloignés devant sa tombe. J’ai longtemps cru que c ‘était ma faute, mais j’avais tort. Monsieur, comme chez lui, n’était pas aimé. J’ ai cherché cette famille en maints endroits, et à chaque fois que le bâtard sonnait à leur porte on le recevait pour voir de quoi il avait l’air, pour après rire très fort, parce que peut bien vouloir un corniaud lorsqu’on a mieux à faire? On a toujours mieux à faire.

Cela dit j’ai du plus loin que je m’en souvienne aimé la particule de mon nom de famille. Peut-être me recevait-on parce que je suis né dans des draps de soie, le nom des ancêtres inscrit dans le livret de baptême à côté de mes prénoms. Je déteste les draps souillés de sang, irrécupérables, bons à jeter au feu. Je déteste choisir les noms de mes gens les parents devraient s’en occuper à ma place. Monsieur aussi disait cela. Moi les domestiques m’aiment et je n’y peux rien.

Je ne sais pas comment elle a réussi. Le jour d’avant on joue l’indolence, la gentillesse, et le jour d’après on s’angoisse pour le pire. Le pire qui arrive souvent. J’ai ses cheveux, les cheveux dont elle a hérité de sa propre mère. J’ai ses yeux ses cils et le rose de ses joues. Bien sûr j’ai plus de cheveux blancs qu’elle, mais j’aime assez l’idée d’avoir vieilli.

Dans le cimetière du parc il n’y a que trois tombes: j’ai fait déplacer son corps à la mort de Monsieur, et tous les jours je pose devant la croix, la croix de sa chambre, un bouquet de fleurs de la saison. Des tulipes au printemps et à l’automne. Des chrysanthèmes en hiver. Des coeurs de Marie-Rose quand les boutons éclosent.

Pourquoi personne n’a pris la décision de me jeter à la rue? Je ne suis qu’un bâtard. Pourquoi Monsieur m’a couché sur son testament? Je sens encore son regard froid, sensation presque liquide, descendre le long de mon buste, s’arrêter aux genoux que j’ai cagneux. Je l’entend encore cracher sèchement dans son pot en terre, et sans un mot ses pas qui le font disparaître au bout d’une porte qui grince affreusement. Dans ce château toutes les portes grincent affreusement.

Gizeux, le 27 septembre de l’an de grâce 1710

Ce château a toujours eu des pierres suintantes. Je ne sais pas comment elle a réussi, en plein hiver et dans un endroit aussi désolé. A l’intérieur il fait froid, du froid et de la poussière. Les pièces trop hautes les meubles trop austères. Si la grange est délabrée et si la cuisine est graisseuse c’est parce que je ne suis ni maçon ni homme sévère.

Pour batifoler avec les servantes, pour batifoler, je n’aurai pas choisi ces pierres les champs ou l’une des chambres. Froides les chambres même en été même avec du feu dans la cheminée. Je suis né il y a exactement cinquante et une années. Elle avait seize ans. Lorsqu’elle a constaté l’évidence, elle a bien essayé de me faire passer, comme on dit, avec la lingère et des aiguilles à tricoter. Mais cela n’a pas fonctionné. Elle est morte dans la nuit, bien après que j’ai poussé mon premier cri. Il paraît qu’elle s’est vidée de son sang. Je ne souhaite à personne mort si affreuse.

Elle avait seize ans, et c’est une reproduction minuscule de son visage que tous les jours je regarde. La seule chose qu’elle m’ait laissé.

Je ne pense pas qu’elle ait songé à ma vie, elle qui terminait brutalement la sienne. Je crois qu’elle voulait être en paix, mais elle n’a pas fait mander le prêtre.

Si j’avais voulu j’aurai pu chercher l’homme qui l’a engrossée. Les domestiques disent qu’elle n’était pas délurée, qu’elle n’avait pas besoin…Ils disent que Monsieur était très sèvère, trop à certains moments. Monsieur mon grand-père. On l’appelait Monsieur.

Qui peut croire que je suis le fruit d’un livre, aussi émoustillant soit-il?

Monsieur ne m’aimait pas. Courir dans le parc, sauter du muret, nager dans la mare étaient sans intérêt. Mais il avait conservé les jouets les jeux de société les robes qu’elle avait porté, et je pouvais, à l’occasion, ouvrir le sanctuaire pour une heure ou deux.

On la trouvait adorable, et le regard de Monsieur lorsqu’il parlait d’elle en disait long sur le couple du père et de la fille.

J’ai cinquante et un ans. Je ne me suis pas marié et je n’ai jamais été tenté. Mon chien au pied de la cheminée, Alice la nuit dans mon lit, mes gens dans leurs chaumières. Oh, bien sûr, Alice a des enfants. Qui me ressemblent. Qu’on dit de moi. Je ne suis pas jaloux, et je veux bien croire qu’elle est intelligente. Mais cela n’a aucun attrait. A ma mort, qui n’est pas lointaine, ils se débrouilleront. Alice a deux fils.

Pour batifoler avec des hommes, voire avec des hommes de passage, je n’aurai pas choisi les pierres les champs ou l’une des chambres. J’aurais imaginé du sable, une plage crayeuse de Normandie.

L’épouse de Monsieur est, elle aussi, morte en couches. Monsieur dans son coeur ne l’a pas remplaçée, même si dans son lit il y a longtemps eu une croupe, une paire de seins et un joli visage. Qui se ressemble s’assemble.

J’aime voir les minois des jeunes filles qui nettoient la cour ou la grand’salle. Alice prend son air sévère mais ce n’est qu’un airsans importance. J’aime pinçer les fesses des filles du village, mais je n’oserai jamais en prendre une le jour de ses noces. Là Alice pleurerait, et je n’aime pas la voir pleurer.

Le jour je chasse. Les troubles sont de plus en plus fréquents, et je me garde d’ennuis plus sérieux. Les gens du village travaillent mes terres, cultivent mes champs, récoltent les fruits de mes arbres. Je surveille les environs et les gardes-chasse protègent quiconque de bien intentionné. Il y a toujours les voleurs, les prêtres défroqués, les bandits à la solde de tel ou tel autre seigneur. Mais les rondes toutes les trois heures rassurent et jusqu’à présent personne n’a eu à s’en plaindre. La nuit je dors.

Ici c’est le bout du monde. Un peu plus loin, à cheval ou en carriole on atteint Tours. Ville marchande où l’on trouve les tissus qui manquent, les bijoux qui plaisent aux demoiselles, les armes pour la guerre.

Par chez nous c’est le soc et la charrue, le cheval de bât et le gros rouge.

Je me défie des chevaliers. Monsieur avait appris l’art de la guerre d’un précepteur revenu de Jérusalem. Alors Monsieur était content, content et fier d’avoir eu une fille. Une fille ne combat pas. Elle tricote elle brode elle coud. Mais elle ne part pas à la guerre. Alors Monsieur a voulu m’apprendre la méfiance. Méfiance envers ses pairs, méfiance envers moi qui un jour pourrais avoir envie d’en découdre. Monsieur se connaissait bien et savait que je serai peut-être comme lui. Je me défie donc des chevaliers et Alice a deux fils. Finalement, ce qui est agréable chez les gens du peuple c’est leur condition: on ne peut devenir chevalier que si on est annobli. Les fils d’Alice sont de basse extraction. Evidemment, mais on peut grossir la piétaille d’une armée. C’est dangereux, la piétaille d’une armée.

A l’enterrement de Monsieur n’y assistaient que le prêtre du château moi et les domestiques. Monsieur avait fait le vide à la mort de sa fille. Aucun ami pas de relations pas de cousins éloignés devant sa tombe. J’ai longtemps cru que c ‘était ma faute, mais j’avais tort. Monsieur, comme chez lui, n’était pas aimé. J’ ai cherché cette famille en maints endroits, et à chaque fois que le bâtard sonnait à leur porte on le recevait pour voir de quoi il avait l’air, pour après rire très fort, parce que peut bien vouloir un corniaud lorsqu’on a mieux à faire? On a toujours mieux à faire.

Cela dit j’ai du plus loin que je m’en souvienne aimé la particule de mon nom de famille. Peut-être me recevait-on parce que je suis né dans des draps de soie, le nom des ancêtres inscrit dans le livret de baptême à côté de mes prénoms. Je déteste les draps souillés de sang, irrécupérables, bons à jeter au feu. Je déteste choisir les noms de mes gens les parents devraient s’en occuper à ma place. Monsieur aussi disait cela. Moi les domestiques m’aiment et je n’y peux rien.

Je ne sais pas comment elle a réussi. Le jour d’avant on joue l’indolence, la gentillesse, et le jour d’après on s’angoisse pour le pire. Le pire qui arrive souvent. J’ai ses cheveux, les cheveux dont elle a hérité de sa propre mère. J’ai ses yeux ses cils et le rose de ses joues. Bien sûr j’ai plus de cheveux blancs qu’elle, mais j’aime assez l’idée d’avoir vieilli.

Dans le cimetière du parc il n’y a que trois tombes: j’ai fait déplacer son corps à la mort de Monsieur, et tous les jours je pose devant la croix, la croix de sa chambre, un bouquet de fleurs de la saison. Des tulipes au printemps et à l’automne. Des chrysanthèmes en hiver. Des coeurs de Marie-Rose quand les boutons éclosent.

Pourquoi personne n’a pris la décision de me jeter à la rue? Je ne suis qu’un bâtard. Pourquoi Monsieur m’a couché sur son testament? Je sens encore son regard froid, sensation presque liquide, descendre le long de mon buste, s’arrêter aux genoux que j’ai cagneux. Je l’entend encore cracher sèchement dans son pot en terre, et sans un mot ses pas qui le font disparaître au bout d’une porte qui grince affreusement. Dans ce château toutes les portes grincent affreusement.



BYRHAT histoire 6

Elle avance lentement. Lentement dans ce couloir. Couloir éclairé seulement par des niches aménagées dans les murs. Elle avance lentement et seul le bruit de ses pas la signale. Ni la faim ni la soif ne torturent elle est légère comme une plume. Dos droit bras ballants ombre ou fantôme toujours les autres elle évite. Ici elle ne possède aucun objet aucun colifichet. Ici et de tous temps comme en bien d’autres endroits elle n’habite pas elle flotte. Sa jambe droite raide parce que le temps est au gris l’air humide les plaintes du vent transperçantes. Mais elle est légère comme une plume. Sa jambe droite qui freine sa jambe gauche qui court.

Ici elle ne possède aucun objet aucun colifichet encore moins l’objet de son amour. Un objet doré entrelacs de feuilles minuscules un oeuf scintillant posé en haut de la cheminée. Elle n’est que la sixième fille du Comte et n’a évidemment pas le droit d’y toucher.

Elle avance lentement dans ce couloir immense prison glaciale puits irrespirable ses poumons réclament un air depuis longtemps interdit. Un air destiné aux autres, aux docteurs et aux prêtres. Les jours de saignée elle croit pouvoir toucher palper étreindre mais la descente sur le sol compact est brutale douloureuse. Surtout douloureuse.

Ici de pièce en pièce de la cave au grenier du patio au jardin elle meuble les courants d’air mais se bouche le nez. Finalement elle est devenue maigrelette, avant elle n’était pas grosse. Finalement son visage s’est émacié des plaques rouges ça et là sont apparues. Mais on lui trouve bonne mine. On trouve.

Là-bas, au creux du val où coule une rivière ses soeurs jouent à la balle. Là-bas ses frères tourmentent les servantes. Là-bas. Elle n’a pas le droit de sortir.

De dos on la croirait élastique, si lourde et si fine. De face ses yeux immenses agrandis par les privations, les verres d’urine régulièrement posés devant son assiette et le sang noir qui coule hors de ses veines crient d’autres besoins.

Besoin d’un nuage sur lequel voguer. Besoin de l’amour de sa mère qui habite au cimetière.Besoin de repos. Son regard reste agrippé au passé elle se sait sans avenir. Les pas la tiennent pourtant accrochée à la terre ferme. Les pas qui pourraient naviguer entre lune et soleil. Avant elle voulait fuir prendre le bâton de pèlerin marcher pieds nus sur les routes. Aujourd’hui elle sait qu’il faut attendre et se résigner. Voir jour après jour son pouls battre à son rythme de métronome. Le voir brusquement s’arrêter et ne pas se plaindre. Jamais.

Longtemps le bruit s’est poursuivi, le claquement tiède des sandales contre le carrelage en pierre. Longtemps.

Dans le labyrinthe du château Ariane glisse jusqu’à la salle principale. Sous le manteau de la cheminée cela flambe et crépite car le vent dehors plie les arbres et applatit les buissons de lavande.Elle se soulève sur la pointe des pieds et happe, petite main imprudente, l’oeuf doré. Elle le cache dans un mouchoir, le range entre la chemise et le ventre. Il faudrait qu’elle s’explique, mais il y a beau temps que sa voix n’est plus qu’un rauque son de gorge. Le froid de la clé ne la gène pas au contraire. Elle sait que là-bas au creux du val où coule une rivière il y a un chêne vénérable qui l’accueillera avec bonté. Le froid de la clé qui ouvre la porte de l’appentis vers le ciel les astres et les bourrasques de vent.

Elle avance lentement à l’affût des signes. Près de la porte paillée. Elle guette. Elle ne se sent pas forte elle ne s’est jamais sentie forte. Mais elle a soigneusement brossé ses cheveux pâles, depuis enserrés dans un bonnet. Elle a mis sur son dos fragile la veste matelassée de la lingère qui tous les matins brosse les vêtements dans le lit de la rivière. Il se fait tard les domestiques boivent tous un vin chaud. Elle attend patiemment que ses frères et soeurs rentrent de leur escapade champêtre. La porte d’entrée, aussi lourde qu’une masse et à moitié sortie de ses gonds, le lui signale. Alors elle tourne la clé gelée dans la serrure chantante ouvre la porte doucement car le vent devient violent et sort subrepticement.

Le maître du château joue aux échecs.Les enfants se réchauffent devant l’hâtre. Personne ne pense à elle, si ce n’est le médecin qui éguise ses couteaux pour la séance prochaine et le croquemitaine.

Sa robe s’enroule autour de ses jambes décharnées. Elle ne bute pas sur les tertres caillouteux. Elle ne se plaint pas des chardons des orties elle entend le rire de la rivière. Elle respire enfin, elle sourit. Les amas de bois que les paysans ont brûlé sentent la soupe de la chaumière. La nuit qui tombe sombre paletot de plomb la surprend à esquisser des pas de danse. Le glou-glou de l’eau empêche d’entendre le bruit de la corde cachée sous ses vêtements qu’elle déroule. Et avec le claquement sec de la corde enserrant son cou elle danse en souriant. Au bout de la branche avec le vent.




BYRHAT histoire 5

Elle avance lentement. Lentement dans ce couloir. Couloir brillamment éclairé par des lustres en cuivre et laiton. Cuivre et laiton qu’elle brique chaque semaine. Elle avance lentement parce que courir n’est plus de son âge. Seul le bruit de ses pas la signale. Ni la faim ni la soif ne torturent parce qu’elle a avalé un solide déjeûner, et si elle baille c’est à cause de la sieste qu’elle ne peut faire. Elle se croit toujours légère comme une plume, mais en trente ans de bons et loyaux services le corps change. Dos droit bras ballants ses cheveux gris rassemblés en chignon lâche. Elle est si fatiguée. Dans son pantalon souple d’ouvrière si confortable elle a toujours le regard acéré. Le pull est lâche. Sa poitrine, ferme en son jeune temps, a changé depuis d’apparence. Les pointes des seins tendent vers le bas. Le gras des jambes flotte suivant ses pas. Elle est vieille.

Vieille vieille chose qui astique nettoie lave les bols des enfants des autres et regarde par la vitre impeccable le soleil du matin se lever. Et sa fille qui n’arrive pas à payer le loyer de son garage. Elle l’aide, mais en cachette et en espèces parce que le mari, lui, n’accepterait pas. Le mari qui ne parle plus à sa fille. Ce n’est pas le père de la fille et pourtant il l’a élevée. Ce n’est pas le grand-père de sa petite-fille et pourtant il récupère l’enfant à la sortie de l’école. Cela évite les mauvaises surprises et cela arrange tout le monde. Il marche en descendant les escaliers, il marche le long de la rue vers l’école primaire, il tient le cartable de la petite au retour, il lui prépare souvent de quoi déjeuner car la petite vit pratiquement chez sa grand-mère. Le mari fume le cigare en permanence un jour il mourra foudroyé par l’accumulation de nicotine. Il ne veut pas voir de docteur avec sa toux si grasse et cette voix d’outre-tombe.

Elle avance lentement. Lentement dans le couloir où elle croit entendre qu’on l’appelle. Son mari et sa fille ne se parlent plus depuis deux ans. Depuis que la fille et le gendre ont décidé de se séparer. De divorcer. Puis de se remettre en ménage. La fille est elle aussi femme de ménage. Son conjoint jaloux plus âgé qu’elle, faut croire qu’elle aime la sécurité. La fille a fait des emprunts dans des banques usurières, elle croyait pas à mal. Elle croyait qu’elle pourrait rembourser. Et s’est retrouvée à la rue sans maison sans toit pour la nuit.

Le mari de la vieille a dit que cela finirait très mal. La fille a dit que ce n’était pas son problème. Et les injures. Et les regards sans paroles. Et la porte qui claque en laissant la petite aux bons soins de la grand-mère. Tout cela, c’était il y a longtemps. Exactement deux ans.

La vieille se fait payer en espèces. C’est de bonne guerre. Cela arrange le beurre dans les épinards quand les impôts locaux tapent à la porte, ou la facture d’eau.

Pourtant il y a des choses qu’elle ne voit pas, la poussière sur les étagères les taches de gras sur la cuisinière les miettes par terre. Pourtant il y a beaucoup de choses qu’aujourd’hui elle ne distingue pas comme la lumière du plafonnier. Ses mains qui serrent le chiffon jaune deviennent noires, et les pieds se dérobent sous son poids. Il y a beaucoup de choses qu’aujourd’hui elle ne voit pas comme son corps par terre pourtant si proche. Son corps informe mais là-bas une lumière, comme la lumière du soleil levant à travers le carreau de la fenêtre. Oui, elle avait bien entendu quelqu’un l’appeler au bout du couloir.



BYRHAT

1) Elle avance lentement. Lentement dans ce couloir. Couloir éclairé seulement par des niches aménagées dans les murs. Elle avance lentement et seul le bruit de ses pas la signale. Ni la faim ni la soif ne torturent elle est légère comme une plume. Dos droit bras ballants ombre ou fantôme toujours les autres elle évite. Ici elle ne possède aucun objet aucun colifichet. Ici, comme en bien d’autres endroits elle n’habite pas elle flotte. De pièce en pièce, du jardin au patio, de la cave au grenier elle meuble les courants d’air. Mais là-bas au creux du val où coule une rivière existe une cabane humide sans fenêtres ni porte.

Fermée si hermétiquement que personne ne peut y entrer. Là-bas son coeur en permanence réside. Et le pouls, toujours, qui bat à son rythme de métronome.

Elle avance lentement dans ce couloir immense prison dorée puits irrespirable. Les pas, pourtant, la tiennent accrochée à la terre ferme. Les pas qui pourraient naviguer entre lune et soleil. Ses ongles et le bas de sa robe sont salis par la glaise. Avant elle voulait fuir. Combattre les dragons à l’haleine brûlante. Sourire, et même rire. Avant.

De dos on la croirait élastique, lourde et fine à la fois. Longtemps le bruit s’est poursuivi, le claquement tiède des sandales contre le carrelage en pierre.

Elle n’a pas voulu qu’il parte à la guerre, pas lui qui ne sait pas tenir une lame tuer pourfendre. Pas lui qui ne sait que pleurer. Mais à présent il est à l’abri. Lui dans son armure étincelante immobile et sans pouls assis sur une chaise branlante. Les pieds déjà putrescents recouverts du fer de sa cuirasse, près de l’arbre qui a caché leurs premières amours. Elle a façonné la cabane autour de lui, amoureusement. La terre des murs prélevée aux endroits qu’il chérissait. Afin que, si la maisonnette venait à tomber, l’arbre vénérable dans sa bienveillance le soutienne au fils des années.

Dans le labyrinthe du palais Ariane glisse jusqu’à la salle du trône. Il faudra qu’elle s’explique. Sa robe éclaboussée de rouge et de glaise l’enrobe, tissu mouillé collé au coeur. Pour une fois elle sera décorative. Le froid du couteau ne la gène pas, au contraire. Et puis, après, elle pourra devenir fumée. Son pouls ne donnera plus de concert bruyant il s’envolera enfin oiseau poursuivant sa course folle vers les astres la lune et le soleil.

2) Elle avance lentement. Lentement dans ce couloir. Couloir éclairé seulement par des niches aménagées dans les murs. Elle avance lentement et seul le bruit de ses pas la signale. Ni la faim ni la soif ne torturent elle est légère comme une plume. Dos droit bras ballants les autres elle évite car elle a un rendez-vous secret. Ici elle ne possède aucun objet aucun colifichet encore moins son amour. Ici comme en bien d’autres endroits elle n’habite pas elle flotte. De pièce en pièce, du jardin au patio, de la cave au grenier elle meuble les courants d’air. Mais là-bas au creux du val où coule une rivière l’attend près du chêne centenaire le fils du roi.

Là-bas son coeur en permanence réside. Il, pour la première fois, joué avec ses cheveux à la période où les blés sont mûrs et où les rayons du soleil brûlent tout. Il a, pour la première fois, baisé sa bouche de tendre façon au moment où les feuilles mortes tapissent cours et champs d’ocre et de brun. Ensuite il a voulu et elle a espéré, souvent.

Elle avance lentement dans ce coloir immense prison dorée puits irrespirable ses poumons réclament l’air de la terre entière et elle doit se taire. Les pas, pourtant, la tiennent accrochée à la terre ferme. Les pas qui pourraient naviguer entre lune et soleil. Avec lui elle veut fuir. Combattre lesdragons à l’haleine brûlante. Elle veut sourire, et rire alors qu’elle n’a droit qu’au silence.

De dos on la croirait élastique, lourde et fine à la fois. Longtemps le bruit s’est poursuivi, le claquement tiède des sandales contre le carrelage en pierre.

Elle ne veut pas qu’il parte à la guerre, pas lui qui ne sait pas tenir une lame tuer pourfendre. Pas lui qui ne sait que pleurer sur la tombe de sa mère. Sous le chêne vénérable qui cache si bien leurs éclats de tendresse elle saura faire valoir les droits de celui qu’elle porte au fonds de son corps. elle saura monter combien c’est raisonnable.

Sous ses nattes savamment mêlées en chignon sinueux elle garde des fleurs fanées et un peu de dentelle. Il y a bien longtemps il a déchiré un pourpoing rouge en escaladant une branche haute du chêne. De leur chêne. Il avait sept ans. Cachée derrière un buisson de houx elle avait vu sans être vue la peau tendre zébrée de rouge quelques gouttes noires perler au bout de la griffure. La dentelle souillée pendre au bord de l’arbre, comme s’il voulait le rendre. Une fois seule elle avait ramassé et vite mis dans son caraco le tissu coloré. Les fleurs cueillies plus loin soigneusement insérées dans la soierie pour humer de temps en temps le souvenir.

Dans le labyrinthe du palais Ariane glisse jusqu’à la salle du trône. Il faudra qu’elle s’explique. Et le pouls, toujours, qui bat à son rythme de métronome. Bientôt elle deviendra oiseau poursuivant sa course folle vers les astres la lune et le soleil.

3) Elle avance lentement. Lentement dans ce couloir. Couloir éclairé seulement par des niches aménagées dans les murs. Elle avance lentement et seul le bruit de ses pas la signale. Ni la faim ni la soif ne torturent elle est légère comme une plume. Dos droit bras ballants ses cheveux gris rassemblés en chignon d’où sortent des flammèches de brun. Le regard est toujours acéré.

Ici elle ne possède aucun objet aucun colifichet même pas la robe qu’elle porte. Ici comme en bien d’autres endroits et de tous temps elle n’a pas habité elle a flotté , une ombre vague ouvrant et fermant les portes. de pièce en pièce, du jardin au patio, de la cave au grenier elle meuble les courants d’air.

Finalement elle a peu servi. Enfant elle tenait les cruches d’eau à tablepour le maître et versait les seaux d’urine dans la cour. Jeune fille on l’a placée dans cette grande maison. Elle cousait nettoyait les assiettes balayait.Bassinait les lits les soirs d’hiver à la bouillotte. A l’occasion était utilisée pour la chose.

Elle avance lentement dans ce couloir immense prison dorée puits irrespirable elle patiente depuis tant d’années. Son regard aggrippé aux souvenirs tenaces du passé. Les pas, pourtant, la tiennent accrochée à la terre ferme. Les pas qui pourraient naviguer entre lune et soleil. Seule, avant , elle voulait fuir sa condition. Combattre les dragons à l’haleine brûlante. Avoir des draps soyeux sous lesquels dormir. Une petite tapisserie représentant des tournesols. des rideaux prune pour encadrer sa minuscule fenêtre sous les combles.

De dos on la croirait élastique, si lourde et sifine. De face ses rides naissantes mettent des pattes d’oie au bout des yeux verts brillants d’étincelles.

Longtemps le bruit s’est poursuivi, le claquement tiède des sandales contre le carrelage en pierre.

Elle n’a pas obtenu de rideaux de tapisserie de draps soyeux. Ni couverture chaude ni bouillotte l’hiver. La toile rèche qui couvre son lit est la même toile qui couvre tous les lits des domestiques.

Le vieux maître est mort d’une pneumonie, et son fils le jeune maître a investi la place comme un guerrier qui gagne à la guerre un bout de territoire. Sous le chêne vénérable au bout du grand jardin il l’asticote, lui qui il y a quinze ans lui obéissait. Il y a quinze ans elle servait encore de nourrice. Il y a quinze ans ce petit blond devenu homme lui tétait la poitrne. Là-bas au creux du val où coule une rivière. Pourtant aucune goutte de lait n’en sortit.

Le jeune mai^tre a de jeunes maîtresses et une jeune épouse. Qui toutes se moquent des rides de la couperose des varices. Et qui boivent comme des trous.

Dans le labyrinthe de la grande maison Ariane glisse jusqu’au salon. Dans ses bras un coupon de soie sauvage pour Madame qui choisit des robes et des chaussures. Les sabots ne font pas plus de bruit qu’une souris. Le pouls, toujors, bat à son rythme de métronome. Bientôt, parce qu’elle est si fatiguée mais pas tout de suite, elle poursuivra sa course folle vers les astres la lune et le soleil… en fermant les yeux.

4) Elle avance lentement. Lentement dans ce couloir. Couloir éclairé seulement par des niches aménagées dans les murs. Elle avance lentement et seul le bruit de ses pas la signale. Ni la faim ni la soif ne torturent elle est légère comme une plume. Dos droit bras ballants ses cheveux gris rassemblés en chignon d’où sortent des flammèches de brun. Le regard est toujours acéré.

Ici il ne possède aucun objet aucune pièce de valeur même pas la dague qu’il porte dans sa manche. Ici de tous temps il n’a pas habité elle a flotté, ombres vagues ouvrant et fermant les portes. De pièce en pièce, du jardin au patio, de la cave au grenier ils meublent les courants d’air.

Finalement il a peu servi. Il lui a peu servi. Et lorsqu’il pense à tout ce qu’il aurait pu ne pas rater il boit une gorgée de plus. Une gorgée dans son pub préféré du centre de Londres Sur un tabouret devant le bar. Là où on connait ses habitudes ses préférences féminines et ses tirades sur le malheur humain. On connait.

Il se lève, groggy, mais le froid extérieur le ranimera, de cela il est sûr. Il avance lentement , immense prison dorée puits irrespirable, il patiente depuis tant d’années. Il rêve à la terre natale et connaît pourtant si bien sa terre de désespérence. Le sol où il a vu le jour le sol où elle réside. Son regard aggrippé aux souvenirs tenaces du passé. Les pas, pourtant, le tiennent accroché à la terre ferme. Les pas qui pourraient naviguer entre lune et soleil. Ensemble ils auraient pu bâtir tellement de choses visiter tellement de lieux combattre les dragons à l’haleine brûlante. Créer leur univers. Ensemble. Ils n’ont jamais éé ensemble.

De dos on l’aurait crue élastique, si lourde et si fine à la fois. Avant le temps présent parce que maintenant il ne sait pas à quoi elle ressemble, si ce n’est des cheveux gris et des pattes d’oie autour des yeux. Lui aussi a des pattes d’oie autour des yeux , des cheveux gris aux reflets gris.

Il pousse la porte du pub et l’air froid dehors pique. La chaleur de l’alcool dans sa gorge et la main du copain qui lui tapote la tête dissipent les brumes du souvenir. Souvenir d’un genou proche de son propre genou, si proche et si lointain.

Longtemps le briut se poursuit sur le trottoir, le claquement tiède des chaussures contre le béton londonien.

Le théatre où Vincent répète n’est pas lion, à un jet de peirres. Mais son coeur toujours saigne de cette inguérissable blessure , lui qui tous les soirs joue Don Juan avec son accent français.

Dans le labyrinthe des loges, il retrouve sa coiffeuse qui croule sous les pots de maquillage et les bouquets de fleurs. Une fois encore, comme chaque soir depuis le début du spectacle, il fait mine de se crever le coeur avec la dague en plastique de son personnage. Lilian tape à la porte et lance un ‘Five’ avant de s’éloigner. Le pouls bat à un rythme de métronome. Il laisse son coeur palpitant sur la chaise, et, détaché, s’élance dans la course folle des astres de la lubne et du soleil.



Le labyrinthe de Renard d’Audrey

A l’attention de Corinne

J’ai voulu travailler pour un public d’adultes et le résultat est plutôt destiné à un public de 8 – 10 ans. J’ai réfléchi sur la branche I du Roman de Renard et j’ai choisi de lire un passage de la branche V. Je comptais embrayer l’exercice sur la lecture, et ma lecture cloture l’exercice. C’était déroutant. Bonne lecture:

Oyez oyez mesdemoiselles messeigneurs le début de l’histoire que je vous conte.

Renard est un renard très malin qui vit dans un monde d’hommes et d’animaux. A la cour du roi Noble le lion il a de nombreux ennemis et fort peu d’amis. Les hommes ne cherchent qu’à lui prendre sa peau . Aussi il se cache dans la forêt.

Isengrin le loup et Roenel le chien sont ses plus féroces ennemis. Ticelin le corbeau, Chanteclerc le coq, Pinte le poule et Dame Mésange ne l’aiment pas mais cherchent pas à lui nuire. Son cousin Grimbert le blaireau et Tibert le chat lui vouent une indéfectible amitié.

Hélas! Renard ne peut s’empêcher de jouer à tous des tous à sa façon. L’une des raisons est qu’il a bien souvent le ventre vide, et la vue d’une oie grasse ou d’un poisson lui donne envie de croquer l’animal.

Aussi un jour qu’il était affamé, il passa près d’une maison en bordure d’un bois où vivait tout un poulailler Lui vint alors une idée rusée pour contenter son estomac.

Vous allez raconter en quelques paragraphes le tour de Renard pour manger. Votre récit doit se clore par la fin que je vais vous narrer:

« (…) Il abandonne la place et s’en va. Affamé, le coeur sans force, parmi les bruyères, près d’une plaine, Renard s’éloigne par un sentier. Il est très affligé, très peiné que le coq lui ait échappé, et qu’il ne s’en soit point régalé. »



HAIKUS DU BOUT DU MONDE

Sifflent grillons verts
Assis sur l’herbe tiède
Des rares oasis.

Lumières vois tissées
Ombres des douloureux visages
Chauffées par la sueur.

Le sable s’accroche
S’incruste disloque et
L’homme têtu bâtit.

Verdure perdue
Dans l’océan du désert
L’eau devient mirage.

Le khôl des femmes
Survit lui aux petites morts
Mais l’oeil fixe levide.
2 décembre 2005

d’Audrey Chapeliere



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