Atelier-google

Atelier expérimental
Monia, 19 mai 2008

Point de départ :
Je suis assez fascinée par les moteurs de recherche sur internet. Vous proposez un mot, une expression, et vous voilà en errance parmi des milliers de textes, de toutes sortes. Si votre requête était bien formulée, vous avez des chances de trouver ce que vous recherchiez, mais si vous ne saviez pas exactement ce que vous cherchiez, ou si vous ne saviez pas trop quels mots choisir, ou si ces mots sont un tant soit peu polysémiques… vous voilà voyageant au hasard entre mille textes improbables, ayant seulement entre eux en commun, les quelques mots de votre requête.
Vous avez tous fait l’expérience. On trouve de tout, sauf parfois ce qu’on était venu cherché. On s’égare, on s’attarde sur une belle découverte, on dévie, on oublie pourquoi on était venu.
Cette diversité des réponses à une même demande a quelque chose à voir avec la diversité des textes que produisent les participants d’un atelier d’écriture à partir d’une même proposition. Ça me laisse rêveuse, je sens qu’il y a quelque chose à en faire, quoi, je ne sais pas encore… je cherche, je me laisse rêver au sujet.
Et si je prenais la chose par l’autre bout de la lorgnette ?
Savez-vous que cette errance laisse des traces derrière elle ? Savez-vous que vos clics désordonnés n’échappent pas à certains observateurs?
Par exemple, si vous publiez un site internet, vous avez la possibilité de savoir d’où sont arrivés les internautes qui ont visité votre site, quels liens ils ont cliqués. Et s’ils sont arrivés par un moteur de recherche, quelle était leur requête… c’est parfois très instructif, et c’est parfois très surprenant. C’est souvent drôle, et ça laisse parfois rêveur.

Voici par exemple un petit échantillon des requêtes google qui ont mené sur le blog de notre groupe,  http://podame.unblog.fr, de septembre 2007 à mai 2009
requêtes ayant amené des internautes sur podame de septembre 2007 à mai 2008
Proposition d’écriture :
je vous propose trois moments d’écriture, à partir de trois points de vus différents

1.  dans un premier moment nous allons jouer au moteur de recherche.
vous savez comment se présente la réponse d’un moteur de recherche à une requête :
titre de la page – courte extrait de deux lignes contenant les mots cherchés mis en gras – adresse de la page en question…

Je vous propose de choisir une requête, parmi celles qui ont mené sur podame, et d’inventer une réponse de google : c’est à dire uniquement le titre de la page et un court extrait (ou de courts extraits, tenant sur deux à trois ligne maximum), contenant les mots de la requête que vous soulignerez. Les mots peuvent être à la suite ou à des endroits différents, ils peuvent être dans un  ordre différent par rapport à la requête. Le titre n’a pas forcément un rapport évident avec l’extrait, (car l’extrait contenant les mots cherchés peut être totalement anecdotique par rapport à l’ensemble de la page). La seule contrainte : la brièveté de la citation et la présence de tous les mots de la requête.
Nous afficherons le résultats de ces requêtes, et il nous servira de point de départ au second moment d’écriture.
(10 minutes)

google

2. Affichage et lecture silencieuse:
maintenant, je vous propose de choisir un des résultats affichés. Ce peut-être celui que vous avez écrit (ce n’est pas interdit), ou celui que quelqu’un d’autre a affiché. Imaginez que vous cliquez sur ce lien…
que trouvez-vous là ? écrivez le/les textes qui se trouvent sur cette page web.
Vous connaissez déjà le titre de la page, et vous connaissez un court extrait, qui peut se trouver à n’importe quel endroit de la page, voire être découpé en plusieurs morceaux… à vous d’imaginer tout le reste.
Le type de texte peut-être est totalement libre, on peut trouver sur le web des blogs, journaux intimes, poèmes, textes juridiques, modes d’emploi, forums, publicités, articles scientifiques, et j’en passe…
Le texte peut-être très inattendu par rapport à la courte phrase affichée par google : ton, contexte, registre peuvent être très différents, car google pêche les mots dans un texte sans évaluer  s’ils sont importants ou anecdotiques.
(30 minutes)

3. Avant chaque lecture de textes proposition d’écoute :
Imaginez que vous êtes la personne qui a tapé dans google la requête qui a conduit au texte que nous allons entendre. Ecrivez sur un papier qui vous êtes. (homme / femme ? age ? …) Quel était votre objectif en tapant cette requête ? que cherchiez-vous , à quelle question vouliez-vous répondre ou quelles informations vouliez-vous recueillir?
Je vous propose d’écouter le texte depuis le point de vue de cet internaute, et d’écrire quelques lignes à partir de cette écoute. Notez si le texte répond à votre attente, à votre recherche. Qu’il y réponde ou non, notez s’il vous intéresse. S’il vous fait faire une découverte étonnante et inattendue. Après l’écoute de chaque texte, vous écrirez quelques mots témoignant de ce que votre satisfaction, déception, etc d’internaute en quête d’une information  Après lecture des texte, nous lirons les réactions des « internautes »

Note :  il peut y avoir pour les participants une difficulté certaine à comprendre la consigne d’écoute. Cet atelier demande plusieurs changements de point de vue successifs, ce qui n’est déjà pas évident. Il demande aussi une certaine familiarité avec la navigation sur internet et les moteurs de recherche (avoir déjà utilisé google de temps en temps semble nécessaire).

Le liste des « mots-clés recherchés » proposée est assez longue, il pourrait intéressant de la réduire (entre 5 et 10 par exemple), de façon à ce que plusieurs participants del’atelier soient amenés à choisir la même.



Mayday !

C’était bientôt son quarante-quatrième anniversaire et non, elle n’avait besoin de rien, n’importe quoi lui ferait plaisir, si vraiment on y tenait. Secrètement, May aurait aimé une coquetterie : des boucles d’oreilles, une jolie bague, un sac-à-main rigolo… Mais elle préférait afficher de l’indifférence, car elle oubliait souvent les anniversaires de ses amis. Lorsque, quelques jours avant, arriva sur son paillasson un paquet ayant la forme d’un livre de poche, elle ne s’en émut pas et le posa près de son lit sans l’ouvrir dans une moue sardonique : elle l’avait bien cherché, ce renvoi à son statut de femme célibataire enchaînant les romans de chevet en guise de cache-misère affectif… Alors, fidèle au moins à son destin – l’ironie bien dosée vous permettant d’instaurer, l’espérez-vous, une connivence – et ayant terminé le roman-en-cours sans avoir trouvé le sommeil, elle prit un soir le paquet entre les mains, pensant s’endormir sur les premières pages –  tout comme vos lecteurs s’apprêtent, n’en doutez pas, à le faire.
Le papier-cadeau était un ciel étoilé agrémenté d’un ruban rouge vif, noué avec goût en deux ressorts aériens, et qui semblait à la fois une promesse et un leurre. May fut saisie par l’espoir fou, irrationnel, absurde, que ce livre fût le sien, celui qu’elle voulait écrire, celui dont elle rêvait. Elle retira doucement le papier et découvrit le titre – ne vous imaginez pas qu’on ne l’avait pas compris – : « Mayday ! ». Elle resta un moment les yeux hébétés, son cœur à la bouche comme on le dit outre-manche – vous allez vous en permettre beaucoup, d’exotismes? – puis elle commença à lire, incrédule, gagnée maintenant par l’étonnement, la colère, la peur panique, incapable de s’interrompre, traquant la fausse note, la fausse route, page après page…, mais tout collait, tout était à sa place tel qu’elle l’avait conçu, tel qu’elle l’avait senti et écrit, déjà, dans sa tête. Chaque pensée, image, cadence…: tout lui était familier, tout avait été en suspens dans quelque cinquième dimension attendant l’énergie, la volonté ou la hargne du désespoir pour se matérialiser ainsi dans un livre, celui qui subitement, inopinément, se trouvait là ! – Mais oui on la sent, ne vous en faites pas, votre inquiétante étrangeté, s’insinuant comme un frisson maussade entre nous-mêmes et vos mots qui à moitié mais à moitié seulement, je vous l’accorde, nous ennuient…–   Mayday, mayday, fit-elle entre les lèvres, prise de terreur maintenant à la vue de sa bouteille-à-la-mer revenue à elle-même et peut-être livrée – en combien d’exemplaires ? – au vaste océan des autres, aux aléas des courants et de la houle, avant de s’échouer sur quelque rive éloignée, accueillante ou hostile ou un peu les deux – tout comme nous le sommes, vous avez gagné, hérissés mais néanmoins amusés, par le coup de l’emballage qui n’en finit pas de s’ouvrir. Mais lisons donc :

C’était bientôt son quarante-quatrième anniversaire et non, elle n’avait besoin de rien, n’importe quoi lui ferait plaisir… Tous les matins elle prenait le train, puis le métro, pour aller travailler au centre de Londres. Une sonnerie stridente la tirait du sommeil, sa volonté de fer, du lit. A côté d’elle son mari dormait encore, ne se réveillerait que beaucoup plus tard, après qu’elle eut fait sa toilette et celle des enfants, puis idem pour le petit-déjeuner, juste à temps pour les lui livrer, fin prêts pour l’école, avant de se précipiter au-dehors dans un claquement de talons. Ce petit trajet à pied, jusqu’à la gare, elle le faisait tous les jours au pas de course, tandis que dans sa tête ses pensées se bousculaient, se coudoyaient. D’un œil distrait, elle notait l’herbe verte qui s’élançait à travers les fentes des pavés, les pissenlits qui arrivaient à percer côté maisons. – Sérieusement, croyez-vous vraiment qu’elle a le temps d’observer pousser les brins d’herbe ? – Si elle avait été avec sa fille, son fils, elle se serait arrêtée, aurait raconté peut-être l’histoire du vin de pissenlit aux pouvoirs magiques, ou du pavé qui cachait une trappe au-dessus d’un escalier en colimaçon… Mais cette pensée nostalgique d’un présent qui lui avait échappé avant même d’être vécu, était vite chassée par celle, sur le mode du reproche, du bouton qui manquait à la jupe de sa fille et qu’elle n’avait pas eu le temps de recoudre. – Non mais, risque pas qu’une femme comme elle s’encombre de culpabilisations inutiles pour un bouton ! – Le soir elle rentrerait tard, tout dans la maison serait à faire, et d’ici là il fallait abattre le plus de travail possible : recevoir les clients, rédiger des lettres, s’occuper des comptes et trouver la faille dans l’argumentaire de la partie adverse.
Ce matin-là, elle fut retardée par son fils qui avait oublié de lui remettre le mot pour la sortie au zoo. Il avait fallu préparer un pique-nique in extremis, et maintenant elle courait presque, même si c’était sûr, elle n’aurait pas son train… La fraîcheur du matin après la pluie, l’éclat du soleil sur les feuilles qui lentement se séchaient, les parfums dégagés par l’humidité : tout cela elle le voyait sans voir, le sentait sans sentir.
Arrivée à la gare, le train partait déjà. Elle aurait pleuré de frustration, elle en pleurait presque, pestant contre le train, contre ses talons pourtant pas hauts, son tire-au-flanc de mari. C’est en levant les yeux au ciel, comme pour y chercher de l’aide, qu’elle fut témoin d’une scène qui l’émut, cette fois, à faire couler de vraies larmes, des larmes qui se désolent et consolent à la fois. Les jardiniers municipaux font leur tournée : l’élagage des arbres. Au moment où elle lève la tête, un nid d’oiseau, garni de deux œufs bleu pâle, entame son plongeon vers le sol…
–…itude. Itude pour piano seul en sol mineur. Ha, ha ! Vous n’avez pas honte ? Je parie qu’elle n’a même pas vu ce nid : métaphore lourdingue d’une « nidification précaire » tirée de quelque sous-roman féministe ! Je vous vois venir, va, la transformant comme de bien entendu en naufragée contemporaine, rescapée de quelque imposant paquebot d’illusions et de vieilles lunes, chéries sans raison aucune si ce n’est qu’elles avaient embarqué avec elle… Rescapée à elle-même, direz-vous, castaway devenue stowaway clandestine de son propre navire, aucune île déserte ne s’étant présentée et en attendant de trouver mieux ; – car mieux vaut continuer à naviguer, rester en mouvement, même si l’on ne décide plus de rien, ne contrôle plus rien ! Mayday mayday ! murmurera la clandestine, lovée sans confort en chien de fusil dans un placard ordinairement réservé au premier secours, mais aménagé pour elle ou son semblable par l’officier à qui elle a laissé la moitié de sa fortune… Je vous vois venir, avec ce cœur mis à nu qui vogue sur les vagues dans une bouteille transparente, en route vers un destinataire inconnu, aléatoire, trouvé par on ne sait quelles pulsions ou répulsions telluriques, se livrant ainsi à travers les mers, à travers le verre bien poli et dont sans aucun doute on brisera le fragile réceptacle : intrusion, effraction, humiliations ! Je vous vois venir et vous vous trompez ; tout va bien parce que cette fille-là sait ce qu’elle fait, elle a tout fait pour…–

Le livre jeté par terre. Errance dans la maison vide, pliée en deux. Comme tous les jours depuis lors, c’était comme si on lui récurait les tripes avec une éponge en métal. Tout le monde y allait de son diagnostic, mais elle savait, elle, que son ventre creux était un cri, qu’elle avait mal à ses enfants. Une cigarette, éteinte aussitôt. Le sommeil très loin. Relecture de son texte, miroir grimaçant mais juste. Humant cette fois la fraîcheur matinale, les teintes sensuelles, la vie qui se loge entre les lignes…

Lorsqu’elle eut fini, il resta un paquet sur son bureau, où elle l’avait posé en attendant son anniversaire. Le papier-cadeau était un ciel étoilé agrémenté d’un ruban, qui n’était en fin de compte ni promesse ni leurre, plutôt une invitation, une autorisation au désir : un carnet, relié de velours rouge, dont elle feuilleta lentement les pages blanches…



Double je

- Boudin
- Crevette

- Boursouflée
- Ratatinée

- Bouffie
- Rabougrie
-  …

- Cà suffit à la fin, çà ne m’amuse plus
- Enfléééée
- Arrête !
- Ballonnéééée
- Arrête… Qu’est ce que je t’ai fait ?

- Tu oses me demander : « qu’est ce que je t’ai fait ? » Mais tout. Tu m’as tout fait parce que tu as tout pris. Tu ne m’as rien laissé.

- Tu ne vas pas recommencer, je suis désolée. Je n’y peux rien.
- Comment cela, tu n’y peux rien ? Tu n’as qu’à m’en passer un peu et je me tais.

- Tu crois que c’est facile pour moi ? Je suis comprimée, au bord de l’explosion.

- Justement si tu m’en donnais un peu, tu irais mieux.

-     …Tu veux quoi ?

- Ce qui se bouscule en toi. Des consonnes, des voyelles, des syllabes. Que sais-je ?
Va, Zou, Ché, Ba, Po, Ju, Cha, Vi…. Je manque de tout. Je suis sèche, totalement sèche. Archi-sèche
- Même si je le voulais, je ne le pourrais pas. Tous mes orifices sont bouchés, verrouillés. Closed. Cerrado. Chiuso. Capito ? Je suis fichue. Tu es fichue. On est tous fichus.

-  Attends, j’ai une idée.
- …
- J’ai une idée, tu entends ?
- ….
-  J’ai une idée, j’te dis.

- Oui j’ai entendu. Bon vas-y, c’est quoi ton idée ?
- Touche-moi
- Pardon ?
- Touche-moi, je te dis.
- Tu es folle
- Là, tu t’allonges, à plat sur la table.
- J’peux pas
- Mais si tu peux
- C’est trop dangereux
- Ne fais pas l’idiote. Laisse toi faire

Tu t’approches de moi, tu me parais fine et fragile, longue et grise, brindille délaissée, oubliée.
Plus tu t’approches et plus je sens gonfler en moi l’urgence de me déverser enfin, de m’alléger.
Tu marques un arrêt, ton regard exprime une certaine crainte. Pourtant c’est toi qui as voulu me toucher. Tu me disais que je t’avais tout pris. Maintenant tu ne peux plus reculer.
Viens, je suis là. Viens et laisse toi toucher à présent.

Ta main contre la mienne, douceur de ta paume, creux et vallons, lignes d’espoir et lignes de fuite. Grain fragile hésitant qui résiste un instant et ploie sous la caresse ultime.

Tu ne dis plus rien. Tu ne bouges plus. Je me suis approchée. Tu ne dis plus rien. Encore plus près.
Je me pose. Cela te fait mal. Je me pose sur toi. Tu as laissé échapper un tout petit cri. Je t’enveloppe. Tu disparais en moi. Monstrueusement absente, nous faisons corps, nous faisons sang.
Je devrais te retenir mais je te souffle tout doucement jusqu’à l’épuisement final. 
Va Ché, Ti, Pu ré, Zou.

Je transpire, je respire. C’est si bon. Ma bouche s’arrondit en étoile. Mes lèvres se dénouent, ma langue roule.
Et toi qui vas mourir. Je le sais. Je respire et tu vas mourir.

- NON ! Non tu ne vas pas mourir ! Tu ne peux pas me laisser. J’ai peur, j’ai mal. Je ne voulais pas que tu viennes, tu es venue quand même.
Tes yeux n’expriment rien. Parle, Parle moi, Parle enfin.
Je t’en prie juste un son, un mot, une syllabe.
Zou, Ché, Ba, Po, Ju, Cha, Vi. Allez après moi. Va, Zou, Ché, Ba, Po, Ju, Cha, Vi. Zou, Ché, Ba, Po, Ju, Cha, Vi. Va, Zou, Ché, Ba, Po, Ju, Cha, Vi.

Réveilles toi bouges, agite-toi.
Ou es tu petit rameau brisé ? Tu m’as donné tes sons, tes mots. Tu dors ma branchette ?

Là, tout doux, tu n’as plus peur.
Moi j’ai toujours peur, j’ai peur depuis toujours, avant toujours.
Pour toi c’est fini. Là, ma doucette. Tu es en moi, à moi pour toujours.
On va se reposer maintenant.

11/02/2008 (Atelier expérimental Marie Laure)

 

 

 



Bouquet de boutons

Boutons empaquetés
Délicatement enfilés
Dans une bouteille troublée

Boutons déjà cueillis
Jamais épanouis
Sur la terre rejetés

Rompu/ Perdu/ Fichu
Fleurs non écloses, la mignonne ne verra jamais la rose

L’enfant regarde, l’enfant attrape
 L’enfant emporte dans le jardin en friche, un bouquet de promesses à fleurir
L’enfant emboîte, promesses enfuies
L’enfant dépèce, promesses perdues
Bouquet piétiné, boutons abandonnés, l’enfant s’en est allé

10/03/2008 (Atelier d’écriture André Bellatorre- Michele Monte)



Bonbon amer

Du haut de la tour, la ville fond comme un bonbon amer.
La lune rose plomb rit sur le siège de plastique clair.
Elle erre devant la fenêtre
Après-midi d’été avec vue sur mer
« Il est formellement interdit de se pencher par la portière »
Soudain son  corps claque sur la pierre.

17/03/2008 (Atelier d’écriture Claude Fosse)



Miroir

Des doigts
Contre le verre froid
                               Visage au hasard

Surface polie
Résistante à l’oubli
                              Image de l’absente

Des Lèvres
Sur le verre froid
                             Bouche étrangère

                                                                            Et ces yeux fixes

                                                                                        Absurdes

18/02/2008 (Atelier d’écriture Alain Restrat)



Dispute

Eclats de voix
Brisés sur le sol

Mots en miettes
Cendres à la volée

Ton sang perle sur ma peau

Et l’enfant qui regarde

18/02/2008 (Atelier d’écriture Alain Restrat)



Bleu Nuit

Ombre à plat
Sur le fil frémissant

Note marine
Gris calme

Lisse    Glisse
Equilibre ténu

Des pas puissants
Jaune terre

Traînée de poudre
Carrée      Tordue

L’onde s’affole
Rampe    Crampe-

La branche cède
L’empreinte s’enfonce

Reflet Bleu nuit

31/03/2008 (Atelier expérimental Sara)



L’homme qui marche

L’homme marche. Le long du mur blanc. Immense. L’homme tout entier est tendu dans cette action de marcher. Je le regarde. Il a l’air de savoir où il va. Dehors il fait nuit. La pluie n’a pas cessé. Cela fait longtemps qu’il n’avait pas plu comme cela. A flux continu. Jet abondant, vigoureux qui martèle les tuiles, ruisselle sur le bois des volets, tambourine sous mon crâne.
L’homme m’impressionne. Il me paraît si concentré. Les yeux rivés sur l’horizon, le buste légèrement penché en avant, les bras le long du corps. Un genou se plie à peine, l’autre talon décolle. Mouvement parfait.
L’eau coule toujours. Je me demande quels chemins creuseront les rigoles dans la cour. J’imagine la flaque qui s’est formée devant la portière de ma voiture où je mettrai forcément le pied.

J’aimerai marcher à côté de cet homme, l’accompagner, être aussi celui qui va. Décidé, sûr de lui. Sait-il vraiment où il va ? Peut-être pas. Peut-être n’a t-il pas besoin de savoir où il va, pour aller ? Marcher lui suffit, confiant dans ses pas, dans ses gestes, la destination importe peu.
Marcher au gré du temps, au fil du vent. Vivant. Marcher avec application, avec obstination. Sans prêter attention à l’ombre qui se dessine sous chaque pas. User son angoisse, faire face au silence, à la solitude. Cheminer vers l’immense. Guetter la lune derrière la tour. Reconnaître la vallée fleurie. Résonner avec la vie.

A sa naissance, l’enfant marche. Réflexe archaïque de la marche automatique. Puis il oublie et doit réapprendre. Cela fait quarante ans que j’essaie d’apprendre à marcher. Quelquefois j’y arrive. J’ai même déjà réussi à courir entre les arbres en hiver, à dévaler des pans de colline à fleur de peau, à crier la beauté d’un éclair rose plomb dans un ciel couchant.
Cela n’a pas duré. Un mot, un geste, un silence et je tangue, je trébuche. Cette pluie ne s’arrêtera t-elle donc jamais ?
L’homme ne me regarde pas. M’accrocher à ses pas, me laisser guider. Mais non, je m’étale en flaque devant lui, sur le tapis du salon. Il ne m’a pas vu. Déjà loin, ailleurs.

J’ai le tournis. Des lambeaux d’invisible pendent sous mes pas. Je sens la pluie glisser sous ma peau, couler sur mes os. Se laisser emporter. Passer de l’état solide à l’état liquide. Se répandre. N’être plus que du jus. Jus d’être. Ne plus être. Glisser sur les lames du parquet, s’infiltrer sous le seuil de la porte, s’enfoncer entre les graviers.

Je dérive, dans mon sang, dans mon jus. Et lui qui continue de marcher, indifférent, étude au crayon sur le mur du salon. Je hais Giacometti.



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