Ainsi de suite

Le temps s’est pendu
Figé comme un étang de glace
Il s’est laissé glisser
Toile de fond et
Toile d’araignée
Ouvrir à trois mains
Briser le silence de l’air
et ainsi de suite

Reflets et ombres
Sortent des armoires
Tourbillons d’âmes qui s’évadent
Ainsi font les mains
Trois petits tours par çi
Trois petits tours par là
Voilà le temps revisité
et ainsi de suite

Les mots font des rimes
Les mains s’anniment
De là un fil s’échappe
Par là un regard s’approche
La poussière respire
Les pas s’emmèlent
Les murs chuchotent
et ainsi de suite

Ouvrir à trois mains
Les chemins des décombres
Rassembler quatre mains
et ainsi de suite

Séverine



Atelier de théâtre, au théâtre de la Minoterie :


Récit :
Et voilà que tout le monde passe devant ce mur du temple antique sans le voir, tant ils sont pressés d’admirer les colonnes doriques. Moi, ce mur m’accroche, et je sens que je vais bientôt savoir pourquoi… Oui, ça y’est, une forme est apparue dans l’usure de la pierre, dans la décoloration minérale, et une tête de taureau a surgi des siècles, faisant surgir de ma mémoire…

Ceci :
Taureau, taureau ! criaient les enfants dans la cour, la tête baissée, les index pointés sur la tête.
On disait que c’était toi le toréador. Taureau, taureau !
Au début je ne comprenais pas, mais on est en Provence, c’est leur monde.

En Grande Bretagne la chasse à la courre, c’est-à-dire au renard, à cheval, dans le brouillard matinal avec une trompette et des chiens, est désormais proscrite.

Puis ceci :
Le regard de ma mère sur moi, furieux, accusateur. J’ai parlé, l’air de défendre la corrida – mais sociologiquement, la tragédie grecque… Je ne lui appartiens plus, je ne suis plus moi.
Ce n’est pas d’elle.


Dialogue :

Oui…non, j’arrive !
(…)
Non, il n’y a rien à voir, ce n’est pas la peine de…
(…)
Bon, c’est gentil de revenir comme ça, mais vous voyez, il n’y a rien à voir. Je regardais juste le pan de mur, là…
(…)
Non, non, je ne suis pas spécialiste, je ne sais pas s’il y a un intérêt archéologique quelconque, il y a des formes sur la surface du mur, là où elle est un peu écroulée par les intempéries – là – vous voyez ? Non ? mais voilà, peu importe, c’est moi, je pensais à des trucs…le mur m’a fait un peu partir…
(…)
Oui, perso. Allons là-bas – c’est intéressant, ce que la guide a raconté ?

Dialogue (avec Florence) :

Vous venez, si mais vous venez !
Oui…non, j’arrive !
Et maintenant on fait quoi ?
Il n’y a rien à voir ici, c’est pas la peine de…
Ah, d’accord, d’accord.

Dialogue (avec Maria) :

Quoi faire ? On appelle quelqu’un ?
Oui…non, j’arrive !
Quelqu’un sait où sont les toilettes ? Ou l’hôtel, l’adresse de l’hôtel ?
Non, c’est gentil de revenir comme ça, mais vous voyez, il n’y a rien à voir.
Moi, j’ai tout oublié, je ne voulais rien savoir. Je voulais me laisser guider, je voulais que quelqu’un s’occupe de moi.
Non, non, je ne suis pas spécialiste, je ne sais pas s’il y a un intérêt archéologique quelconque.
Et maintenant je dois me prendre en charge ?
Oui, perso. Mais allons là-bas – c’est intéressant, ce que la guide a raconté ?

Travail sur le monologue sous forme théâtrale (pour Corine Robert) :

A partir d’une pièce de Martin Crimp, Tendre et cruel.

1)
Peur ? Jusqu’à ce jour je n’ai jamais eu peur. Ce ne serait pas pensable pour une femme de soldat, encore moins l’épouse d’un général. Aujourd’hui, j’ai toutes les raisons d’avoir peur : le procès, les enfants abandonnés, rescapés de la guerre… Je suis seule face à tout cela. Mais ma peur ne vient pas de là, je sais que je peux faire face et tenir bon. Tout à coup je sais que j’ai peur de vivre, réellement. Peur d’entrer dans l’arène, d’aller au bout de mes désirs…

2)
Désirs ? Elle ne sait pas. Désir, profond. De profundis. Va chercher, le chien ! Comment appelle-t-on un chien sans pattes ? On ne l’appelle pas, on va le chercher… Va le chercher, ton désir profond ! Elle voudrait compter, voilà quoi, s’imposer, dans un monde qui prétend qu’elle n’existe pas, qu’elle est inter-changeable… Cet homme, son mari, il l’avait bien vue, lui, c’est pour ça qu’elle l’avait épousé, non ? Mais maintenant… il faut devenir opaque, prendre de la consistance, avoir une assise, une présence devant ce monde qui lui voit à travers – avoir un corps, quoi…

3)
Sa portière arrière est ouverte, elle essaie de sortir un carton plein de livres et d’albums photos de sa voiture. Apparemment le fond est déchiré, parce qu’elle est penchée sur le carton afin de passer les bras dessous pour  empêcher les livres de tomber.
Vous ne voudriez pas que je vous aide, je suppose ? Votre orgueil en souffrirait ?
Si je m’arrête je fous tout par terre. Vous arrivez trop tard.
Permettez au moins que je vous tienne la porte.

Son ironie moqueuse l’amuse, mais elle se méfie.

4)
Elle s’était rendue compte qu’elle n’existait pas, qu’elle n’avait jamais existé, qu’elle était sans consistance. Une femme sans corps, invisible, qu’on voyait à travers… Il faut un corps solide, les pieds bien implantés dans le sol, un bassin qui en impose. Ca doit pouvoir se trouver ou construire, non, on doit pouvoir épaissir, se gonfler à force de…quoi ? De volonté ? encore ça ? En attendant elle me sert bien, ce corps, pour déménager…

La voilà, je ne la cherchais pas – mais la voilà et maintenant je sais que c’est ce que je faisais, me trouvant là, comme par hasard, pas loin de sa porte. Sa portière arrière est ouverte, je vois juste ses jambes, en jeans et baskets, au-dessous. Elle se lève, penchée sur son carton. Le fond doit être cassé car elle a passé les bras dessous pour empêcher les livres de tomber.
Vous ne voulez pas qu’on vous aide ? Aïe, pas comme ça ! C’est pas ça qu’il fallait dire. Une question à la forme négative, elle ne peut que refuser. Pire : elle va penser que je ne lui dis cela que pour la forme, qu’au fond je m’en fiche, que je ne la vois pas.

Si je m’arrête je fous tout par terre. Vous arrivez trop tard.

De toute façon ça ne sert à rien. Tout ce qu’il voit, c’est une femme qui peine avec des cartons. C’est facile, c’est ce qu’ils voient tous, ce n’est pas voir, ça, c’est re-voir des images rabâchées. Please God, make me opaque !



Atelier « Ouvrir des portes »

 (Atelier expérimental Louis Hautefort) :

Vous non plus vous ne me voyez pas ? Suis-je si invisible ? Impalpables, les idées ? Abstraite, l’idéologie ? Bien pensance, le bénéfice du doute érigé en étendard, mollesse, turpitudes, turditudes… de l’aveuglement consenti, de l’injustice tranquille ?

J’ai parlé aux idées, je les ai interpellées ; elles sont venues vers moi comme une coulée de lave, comme une houle qui lentement, pesamment, inexorablement…écrase tout sur son passage.

Alors, vous aussi vous surfez sur cette houle, me laissez hurler aux loups, en pâture aux lou-voiements, aux vouvoiements d’un langage médiocre, insolemment modeste, sans corps ni zeste ?

Vorace, coriace, approximative cuirasse…



Atelier de poésie

 

poème de Sara 



Matinale

« Nouvelle instant » (pour Corine Robet) :

Tous les matins elle prenait le train, puis le métro, pour aller travailler au centre de Londres. Une sonnerie stridente la tirait du sommeil, sa volonté de fer du lit. A côté d’elle son mari dormait encore, ne se réveillerait que beaucoup plus tard, après qu’elle eût fait sa toilette et celle des enfants, puis idem pour le petit-déjeuner, juste à temps pour les lui livrer, fin prêts pour l’école, avant de se précipiter au-dehors dans un claquement de talons. Ce petit trajet à pied, jusqu’à la gare, elle le faisait tous les jours au pas de course, tandis que dans sa tête ses pensées se bousculaient, se culbutaient. D’un œil distrait, elle notait l’herbe verte qui s’élançait à travers les fentes des pavés, les pissenlits qui arrivaient à percer côté maisons. Si elle avait été avec sa fille, son fils, elle se serait arrêtée, aurait raconté peut-être l’histoire du vin de pissenlit aux pouvoirs magiques… Mais cette pensée nostalgique d’un présent qui lui échappait, avant même d’être vécu, était vite chassée par celle, sur le mode du reproche, du bouton qui manquait à la jupe de sa fille et qu’elle n’avait pas eu le temps de recoudre. Le soir elle rentrerait tard, tout dans la maison serait à faire, et d’ici là il fallait abattre le plus de travail que possible : recevoir les clients, rédiger des lettres, s’occuper des comptes et trouver la faille dans l’argumentaire du parti adverse.
Ce matin-là, elle fut retardée par son fils qui avait oublié de lui remettre le mot pour la sortie au zoo. Il avait fallu préparer un pique-nique in extremis, et maintenant elle courait presque, même si c’était sûr, elle n’aurait pas son train… La fraîcheur du matin après la pluie, l’éclat du soleil sur les feuilles qui lentement se séchaient, les parfums dégagés par l’humidité : tout cela elle le voyait sans voir, le sentait sans sentir.
Arrivée à la gare, le train partait déjà. Elle aurait pleuré de frustration, elle en pleurait presque, pestant contre le train, contre ses talons pourtant pas hauts, son tire-au-flanc de mari. C’est en levant les yeux au ciel, comme pour y chercher de l’aide, qu’elle fut témoin d’une scène qui l’émut, cette fois, à faire couler de vraies larmes, des larmes qui se désolent et consolent à la fois. Les jardiniers municipaux faisaient leur tournée : la taille des arbres. Au moment où elle lève la tête, un nid d’oiseau, garni de deux œufs bleu pâle, entame son plongeon vers le sol.



Conte, en plaçant la phrase « Quelle bénédiction de s’oublier en autrui ! »

 (pour Corine Robet) 

Il y avait des rideaux très beaux, qui habillaient la porte-fenêtre d’un salon élégant. De jour, on les ouvrait, on les attachait à la taille avec une cordelette, pour donner de la rondeur et de la grâce féminines. En soirée, on les tirait et leur satin moiré faisait écho aux reflets du parquet, donnant un éclat à la pièce. Ils s’estimaient ainsi très heureux, fortunés parmi les atours du salon – le piano, les fauteuils en velours, la cheminée – et se flattaient de marier à merveille l’utile et le beau. Deux fois par jour la domestique venait s’occuper d’eux ; en vérité ils se considéraient bien mieux lotis que le chat.
Ce sentiment de supériorité, ils se gardaient bien de le laisser voir – ce qui ne l’empêchait pas d’être perçu. Le jour où un bébé fit son apparition dans la maison, on aurait dit que toute la pièce s’était mise à ricaner : le piano, les fauteuils en velours, la cheminée, tous y allaient dans un rire moqueur :
Eh, les rideaux, je vous donne pas six mois à compter du jour où il marchera !
J’espère que vous êtes bien attachés à la tringle, mes chers !
Vous aimez bien les mains qui collent, sans doute ? …et ainsi de suite.
De sorte que les rideaux ont commencé à pâlir et à se faner par anticipation des dégâts à venir.
Tout arriva comme prévu. Au fil du temps, le satin moiré fut sali à la hauteur des petites mains, plusieurs anneaux se sont détachés de la tringle et les rideaux pendaient en bâillant tristement par le haut. On n’avait plus le temps de les attacher joliment le matin, tant toute la maisonnée s’adonnait désormais au petit intrus.
Nous sommes fichus, se lamenta le rideau droit au rideau gauche, ne nous voilons pas la face.
Mal fichus, oui, ça ne fait pas un pli, répondit le rideau gauche, qui aimait bien les bons mots, mais fichus, non.
Je vous trouve bien optimiste, mon cher. Vous voyez bien : dès que la maîtresse de maison reviendra à elle, d’ici quelque temps, elle verra l’état dans lequel nous sommes tombés et hop ! ce sera la poubelle pour nous.

Le rideau gauche expliqua donc au rideau droit le plaisir qu’il prenait à jouer à cache-cache, à servir de camp ou de forteresse, assaillie d’ennemis imaginaires, et même à servir d’essuie-mains à de petites manottes pleines de sucre ou de chocolat.
Voyez-vous, je préfère la vie à l’élégance. Quelle bénédiction de s’oublier en autrui !

Et ensemble ils se mirent à envisager l’avenir d’un œil plus philosophe.



Variations du genre les Exercices de Style de Raymond Queneau sur le mythe du Roi des Aulnes.


1)
Un père chevauche à travers la forêt, son fils fiévreux dans les bras. En chemin l’enfant entend une voix : c’est le roi des aulnes qui l’appelle pour l’emmener dans son royaume, où ses filles lui ont préparé un tapis de fleurs.

Père, père, entends-tu ?
Quoi, mon enfant ? Je n’entends rien.
Père, père, cette voix, n’entends-tu pas ?
Mais non, mon fils, ce n’est que le vent qui fait frémir les arbres.
A l’aide, père ! A l’aide ! Il m’appelle, m’entraîne…
Ce n’est rien, mon fils, c’est la pluie sur les feuilles…

Lorsque le père sort enfin de la forêt, son fils est mort dans ses bras.

2) Conte :

Il était une fois un homme et sa femme qui n’arrivaient pas à avoir d’enfant. Tous les jours leurs prières montaient au ciel, mais rien n’y faisait, jusqu’au jour où une vieille dame frappa à la porte et offrit ses services. « Tu couperas une jolie branche de noisetier et t’en iras à la pêche dans le petit ruisseau qui coule à la lisière de la forêt. » La femme n’était pas superstitieuse, mais elle était prête à tout essayer pour avoir un enfant à elle, alors, sans en parler à son mari, elle fit ce que la vieille dame lui conseillait. Très vite elle attrapa une belle truite. Mais ce poisson brillait de mille éclats au soleil du petit matin, et la femme n’eut pas le cœur de le faire cuire. Elle rejeta donc le poisson dans l’eau et oublia toute l’histoire, ne se doutant pas que l’histoire, elle, ne l’oublierait pas.
Neuf mois plus tard, elle berçait dans ses bras le plus joli des petits garçons, qui tous les jours lui semblait encore plus beau, jusqu’au jour où, perdant subitement de son éclat, il tomba malade d’une très forte fièvre. Alors son mari prit l’enfant sur son cheval pour l’emmener voir le médecin de l’autre côté de la forêt.
Mais l’orage ne tarde pas à éclater, et la forêt est emplie du vacarme du tonnerre et d’une pluie battante, et les éclairs font se cabrer le cheval que le père pousse de plus en plus vite à travers les arbres. L’enfant a peur et crie au secours, mais ce n’est pas l’orage ni la chevauchée frénétique qui le terrifient, mais le roi des aulnes qui l’appelle dans la nuit de sa voix douceâtre, lui parlant de ses filles et de bosquets fleuris… Il le veut pour sien, ce roi, pour être le fils tant désiré, l’héritier de son royaume. Le père, qui ne peut entendre la voix du roi des aulnes, le rassure comme il peut et aiguillonne toujours plus fort sa monture.
C’est ainsi qu’il ne vit pas son fils se laisser doucement s’éteindre dans ses bras. Lorsque, les yeux remplis de larmes, il ramena le petit corps inerte à sa femme et lui conta les cris déchirants de leur fils, elle se souvint de la vieille dame et de la truite étincelante, et comprit. Tous les jours dorénavant, on la voyait au petit matin au bord du ruisseau avec à la main une canne de noisetier, à laquelle était attaché un petit filet de pêche.

3) Lipogramme :

Un papa court dans un bois sur son canasson, son fils qui a trop chaud s’accrochant à son bras. Par trois fois s’insinua la voix du roi : « Par ici, mon fils, par ici ! Tu auras mon pays si joli ! », affolant illico l’agonisant qui cria fort à son papa. Par trois fois son papa fut rassurant, niant tout son sauf bruits normaux. Quand il arriva à la maison du toubib, il trouva son fils mort.

4) Au bistrot

C’est l’histoire d’un mec….genre romantique, tu vois ? Il cravache à tout crin dans la forêt, les cheveux dans le vent, tout ça, l’orage qui pète partout… Il a un minot avec lui, le genre couineur, le gosse qui arrête pas… jamais content pour un oui pour un non. Enfin là, c’est vrai, il a de quoi être nifé: il a quarante de fièvre, il est complètement trempé, et son fou de père il va trop vite – il manque de tomber tout le temps. En plus, il a vraiment les jetons parce qu’une voix lui parle à l’oreille de belles choses, de jolies filles et de bois fleuris, et ça l’angoisse. Mais quand il en parle à son père, celui-là il a l’air au courant : « Oh non, le coup du roi des aulnes, manquait plus qu’ça ! » On aurait dit un pneu crevé ou un fer à cheval à changer… Alors il arrête le canasson et il regarde son fils droit dans les yeux, là sous la pluie avec les éclairs qui tombent – l’endroit rêvé pour causer d’homme à homme. « Bon, ce roi-là, avec sa voix envoûtante, c’est un charmeur. Vai, t’en verras d’autres. Alors écoute un peu, tu t’en vas avec lui, et tout se passera bien, et puis un jour il en aura marre de jouer au papa et il te laissera tomber. A ce moment-là tu t’affoles pas, tu m’appelles et je reviendrai te chercher. » Et là, il plante son fils dans les fourrés, il fait tourner son cheval et il repart chez lui. On peut pas leur mâcher le travail, quand même ? Faut pas les empêcher de toucher à la vie, de quitter le nid et de voler de leurs propres ailes, non ? Et puis, « faut bien que jeunesse se passe… »


5) Pastiche (Les versets sataniques de Salman Rushdie)

« Oh là, mon garçon ! Schönes Kind, baba, c’est toi ! Faut dire à ton papa d’y aller mollo, tu vas tomber !  » Et pour illustrer la chose, le roi des aulnes se laissa choir de la branche sur laquelle il était assis, fit une cabriole dans l’air, puis, juste avant de s’écraser sur le sol, il remonta en tournoyant à la verticale, tout comme Peter Pan dans le film du même nom de Walt Disney. Les yeux écarquillés, le garçon regardait, épaté, oubliant son précaire équilibre sur le cheval et la pluie qui lui gouttait du chapeau de son père sur la nuque.
« Ohé, par ici, baba !  » Le roi apparut dans l’instant, quelques arbres plus loin, suspendu par les pieds, jouant une mélodie molto agitato au violon et chantant à tue-tête en même temps. « Oh, il jouait sur une cuiller à soupe, une cuiller à soupe, une cuiller à soupe, et il jouait sur une cuiller à soupe et se nommait…  », traduisant en allemand, pour le plus grand bonheur du mioche tant convoité, une chanson traditionnelle du Royaume des Aulnes. Accrochant son violon à une branche, il leva l’archet au-dessus de sa tête, lequel se changea dans un éclair bleu ciel à paillettes dorées en cuiller à soupe, que le roi se mit alors à tapoter avec une brindille, en la remuant d’avant en arrière, telle une contrebasse folle sous la baguette d’un chef d’orchestre pressé. « Pour renaître, baba, il faut d’abord mourir  », et il balança la louche et s’aplatit dans l’air comme un accidenté de la route passé sous les roues d’un camion citerne, avant que des ailes de papillon aux couleurs vives lui poussent, et qu’il s’envole avec grâce.  Le garçonnet réfléchit. Il n’était pas né de la dernière pluie et en avait vu d’autres. Il leva la tête vers la figure grave et soucieuse de son père, le dévisageant d’un air critique, il parcourut la forêt ruisselante des yeux et prit sa décision. Surgissant de son corps, il se projeta d’un bond dans les feuillages trempés d’un grand chêne, et se retrouva assis sur une herbe très verte dans un joli jardin printanier, avec des bosquets et des charmilles de rosiers, où de jeunes couples contaient fleurette au soleil…



Sons, le soir,

Ecriture collective (pour Corine Robet, avec Nicole Court) :

Ronronnement électrique
Mur d’en face
Le chat assis
Sur mon lit
Réveil subit.

Bruit de pas – en-dessus de moi
Froissement de draps – ton corps à toi
Feulement de chat – mais qu’est-ce qu’il a ?
Vagues de voix – tout en bas.

Etre aux aguets, le regret
De ce rêve perdu à jamais
Le poids qui tombe
Etre une ombre

Assaillie, entamée, rongée
Décomposition anticipée
Morte parmi les vivants

L’eau dans les tuyaux
La radio, France-Info
Le frigo
Pas que des mots

Somnifères
Une volonté de fer.



Description du lieu d’atelier

(pour Annick Maffre)

Au moins ce n’est pas une salle de classe comme les autres, pense la géante. J’aurais aimé une pièce avec des couleurs, une vue sur des espaces verts… ; mais au moins ce n’est pas une salle de classe comme les autres. Certes, c’est sombre ici, et la seule fenêtre donne sur un autre mur, tout comme le cabinet du copiste judiciaire dans la célèbre nouvelle de Melville, qui s’ouvre sur un mur de briques marron, aux interstices grossièrement creusées, et qui n’est autre qu’une tombe symbolique… La géante veut chasser cette idée morbide qui tranche avec ses ambitions obstétriques : pour elle cet atelier d’écriture chez les souris est plutôt une matrice, propre à la gestation créatrice. Puis, elle se souvient de Bartleby dans la nouvelle et pense que pour lui, copier c’était refuser, son cabinet était un refuge. « J’aimerais mieux pas ; j’aimerais mieux pas », répétait-il, et la géante se disait qu’elle aussi, au fond, elle aimerait mieux pas faire ceci ou cela, elle aimerait mieux pas enseigner comme ceci ou comme cela… C’est bien, se dit-elle, c’est bien que ce ne soit pas une salle de classe comme les autres.



Mes valeurs

(pour Annick Maffre)

Il y a ce poème emblématique de Robert Frost a propos du chemin qu’on n’a pas pris. Le poète, lui, a pris le chemin de traverse, peu visité, sinueux et envahi d’herbes ; mais moi, peureuse et raisonnable, j’avais opté pour l’autre, le grand, large et bien tracé, où tout le monde s’engouffre. Certes, sur ce grand chemin je m’arrêtais dans les recoins, là où les ombres jouaient, où l’on entendait ruisseler des eaux souterraines… mais les ateliers d’écriture ne se trouvaient que sur l’autre chemin, celui qui m’était interdit, que je ne m’autorisais pas. C’est comme cela que se sont éveillés il y a vingt ans une curiosité, un désir, pour aussitôt se rendormir ; de sorte que je n’ai jamais fait d’atelier d’écriture avant d’en animer le mien, l’année dernière…

L’image saisissante de Frost nous parle de mille manières, mais pour moi c’est surtout, aujourd’hui, une allégorie de la langue, et de son apprentissage. Car ce grand chemin de la raison, de la sécurité de l’emploi, de la conformité, est bien sûr aussi celui de la peur, et la peur du monde pénètre aussi le monde des mots, de la syntaxe et de la grammaire. Pour moi l’atelier d’écriture est donc tout un symbole : le chemin que je n’ai pas pris, et que je regrette, et que je voudrais à tout prix indiquer à ceux qui n’ont pas encore choisi, de sorte que l’atelier a toute sa place dans une formation universitaire ou scolaire. Et il découle de cette représentation qu’écrire, et faire écrire, cela revient un peu au même, au point de vue de ce combat-là. C’est sortir des sentiers battus de l’hypercorrection, c’est marier la parole à l’élan de la pensée, de l’émotion, du désir. C’est laisser filer les mots dans des histoires, sur les traces de l’imagination. Je veux animer des ateliers d’écriture parce que je veux rendre possible une relation personnelle avec la langue, parce que je veux faire partager ma conviction que la langue peut nous être propre, et qu’apprendre une nouvelle langue c’est agrandir son espace de liberté, plutôt que s’imposer de nouveaux interdits.



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