La Tasse

 

Neuf heures. Il attendait toujours que la cloche du village ait livré ses neuf coups. A cet instant de la matinée, il était assis. Un livre de Pessoa ouvert au hasard, sur les genoux. A cet instant, il se levait de son fauteuil, un fauteuil club en cuir fauve, usé par des années de lecture. Il se dirigeait vers la vieille armoire que lui avait léguée son père. Une grande armoire en noyer. Une armoire vitrée, trouvée dans un grenier et retapée.

Son père avait insisté sur les soins qu’il avait prodigué à cette armoire pour lui redonner un peu d’allure, un peu de vie. Son père avait insisté souvent. Son père avait insisté surtout au moment de la lui donner, peu de temps avant sa mort
Lui s’en fichait. Il avait placé l’armoire dans la grande pièce qui lui servait de salon- salle à manger-cuisine, entre la cheminée en pierres blondes et l’échelle de bois chêne clair qui montait à la mezzanine où sommeillait son lit. Il n’avait rien retenu, juste cette insistance.

L’armoire se dressait devant lui. La clé crissait dans la serrure. Sur l’étagère centrale l’attendait son unique tasse en porcelaine blanche. Il aimait boire son café dans cette tasse dénuée de tout ornement, aux lignes simples et droites, légèrement évasées.
Juste à côté de la tasse, un lapin en chocolat habillé en footballeur, cadeau d’un de ses neveux un jour de fête pascale et qu’il n’avait jamais eu le cœur ni de manger, ni de jeter, plus loin une pile d’assiettes en porcelaine fleurie, bordées d’un liseré doré, un service de coquetiers en inox encore dans sa boite en carton, un cendrier en Moustiers qui ne servait jamais, le tout donné par son père encore, mais sans insister cette fois.

Dans la cuisine, la petite cafetière italienne en inox était prête à servir. Il aimait préparer son café à l’avance. De l’eau jusqu’à un centimètre et demi du bord. Deux cuillères à dessert pas trop tassées du  » spécial saveurs d’Ethiopie  » Il n’avait qu’à tourner le bouton de la plaque chauffante sur le numéro 5. La plaque allait jusqu’à 6, mais 6 c’était trop. Le joint de sa petite cafetière italienne fuyait légèrement. A 6, l’eau s’échappait sans avoir rencontré le café. Il oubliait toujours de changer le joint.

L’armoire se dressait devant lui. Sa tasse en porcelaine blanche sur l’étagère centrale, recouverte d’un tissu rouge à petits motifs géométriques noirs. C’est sa mère qui avait recouvert de ce tissu rouge, les trois étagères du meuble. Elle le lui avait dit, le jour où elle avait vu la grande armoire trôner chez lui. Ce jour là, elle avait aussi reconnu le service de coquetiers en inox qu’une cousine lui avait offert pour son mariage. Elle avait une drôle de voix, elle n’avait plus vu ces coquetiers depuis longtemps.

Le père retapait, la mère cousait. La vieille armoire retrouvée dans le grenier de la maison de fonction du jeune couple, reprenait vie. Bientôt un enfant puis deux enfants passeraient devant en jouant.
- Attention avec le ballon !
- Arrêtez de poser vos mains sur la vitre, vous faites des traces !

L’année de ses sept ans, c’était un soir d’été, la mère et les deux enfants rentraient d’un séjour à la campagne, dans la famille de la mère. Le père ne venait jamais avec eux.
- Trop de travail mon garçon tu comprends, confiait-il à son fils aîné en lui flattant la nuque. Mais amusez vous bien, écoutez maman et surtout ne faites pas de bêtises.

Ce soir là, il n’était pas venu les attendre à la gare. La mère avait guetté, cherché mais n’avait rien dit. Ils avaient pris le bus jusqu’à la maison.
Le père n’était pas à la maison.

La maison était vide, vide du père, vide des affaires du père, vide des meubles du père, de l’armoire en noyer, des coquetiers et des assiettes à liseré. Vide de tout ce que le père possédait et il possédait tout. C’était lui qui travaillait, c’était lui qui payait.

Il avait laissé à la mère ses vêtements et une lettre posée sur la couche conjugale, dont les draps défaits et souillés rappelaient qu’ils avaient servis peu avant leur retour. La mère avait pleuré mais elle n’avait rien dit.

 Sur l’étagère en formica blanc de la cuisine, il  restait trois couverts, assiettes, verres, quelques plats et une seule tasse à café blanche aux lignes simples et évasées. Une seule tasse cela suffisait, s’était dit le père. A 7 et 5 ans, les enfants ne boivent pas de café.

La cloche du village venait de sonner neuf heures. Il posa la tasse sur la table en chêne massif.  Il tourna le bouton de la plaque à 5 et attendit. Il faudrait qu’il pense à changer le joint. 



La danseuse

     On désigne en règle générale par danseuse, une jeune fille aux mensurations parfaites -quoiqu’un peu malingres d’après certains canons esthétiques masculins, adeptes de formes plus généreuses – vêtue d’une tunique rose claire ceinturée d’une rangée de volants de tulle de la même teinte et communément appelée  » tutu « , d’un collant de couleur chair ou blanc et de chaussons roses à rubans roses dont les extrémités supérieures en cuir épais, forment deux couvercles rigides, sur lesquels s’appuie la danseuse.
     En effet, la danseuse, de préférence blonde même si notre époque tolère de mieux en mieux la danseuse brune et le tutu blanc, voire dans des cas exceptionnels la danseuse métisse ou pire d’origine étrangère, bref, la danseuse marche toujours sur l’extrême pointe de ses chaussons (recouverts de cuir épais et formant … etc, lire plus haut), une jambe dressée à la verticale lui frôlant la joue et les bras réunis en couronne au-dessus de son chignon impeccablement serré.
     En dépit de cette position très inconfortable et qui pourrait paraître à toute personne qui ne serait pas danseuse, très instable, la danseuse sourit toujours. Elle peut tourner, sauter, virevolter, toujours sur l’extrême pointe de ses chaussons roses en cuir épais, elle ne se départit jamais d’une expression radieuse qui ne laisse rien deviner des souffrances de son corps.

     Et pourtant la danseuse s’use, s’use jusqu’à la corde. A force de tirer sur ses extrémités, la danseuse cède et casse.
     Le modèle étant fiable et rentable, la danseuse est aussitôt remplacée par une autre danseuse identique à la première mais plus jeune et plus fraîche.
     La danseuse usée va alors rejoindre la cohorte de ses consœurs cabossées, abîmées, inutilisées et éventuellement recyclées plus bas, dans la rue, au pied de l’affiche de leurs rêves brisés.



Variations autour d’une fable

La grenouille qui veut se faire aussi grosse que le boeuf 

Subjectif

J’étais peinard à becter près de la mare,
Quand une greluche aussi grosse qu’un pet de poule,
Se plante devant mézigue et commence à jacter :
-Reluque moi coco, qu’elle me lance.
Je la lorgne du coin de la gobille
et voilà t-y pas que la pauvrette se met à enfler
A enfler comme une brioche perfusée à la levure
De temps en temps, elle s’arrêtait un brin.
-J’y suis ?, M’y voici ? qu’elle demandait.
J’y suis quoi ? M’y voici quoi ?
J’pigeai rien à la gonzesse aussi épaisse qu’une tranche de frometon.
Alors elle a continué la belette
jusqu’à partir en feu de bengale en me pétaradant aux esgourdes.

J’ai pas capté grand chose à l’histoire, j’vous dis. 
Même que cela m’asticoterai un peu.
Qu’est-ce qu’elle voulait la frangine ? Se faire aussi grosse que le bœuf ?
C’est vrai qu’elle avait la dalle en pente la souris
Mais si mouflet  t’as pas la baraka au départ
Si ton paternel baigne pas dans l’artiche
Alors crois-moi, mieux vaut  rester peinard à becter près de la mare.

Pastiche. ( à la durassienne)

     Une après-midi d’été. Pas un souffle de vent. Dans un pré, une grenouille se promène. Elle aperçoit un bœuf. Il est fort. Il est grand. Elle le regarde. On voit son pelage brun luire dans la lumière. On voit son mufle noir et humide frissonner au-dessus d’une botte de paille jaune. Contrairement à lui, elle est petite. Elle est fragile, contrairement à lui. On pourrait voir sa peau verte et lisse si elle ne se confondait avec les herbes.
     Quand elle s’approche de lui, on s’aperçoit qu’elle est pleine de l’envie de lui ressembler. Il ne la reconnaît pas. Il pourrait la reconnaître si elle avait été un peu plus haute qu’une touffe.
      Elle dit : je suis une grenouille, vous me connaissez. Une grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf. Il tourne la tête. Il ne s’excuse pas de ne pas la connaître. Il ne dit rien. C’est un bœuf qui ne croit plus à rien de ce qu’on dit.
      Elle dit : je vais m’enfler, m’étendre.
Il reste là, sans bouger. Il regarde le petit ventre se distendre. Il regarde les fines pattes se gonfler. Et sous la peau, le flux du sang qui bat de plus en plus fort. Il se tait. Il ne la connaît pas. Il ne doit pas clairement savoir pourquoi elle fait cela.
      Elle dit : c’est assez ? Il ne comprend pas.
      Elle répète : Et maintenant, m’y voici ? Dans ses yeux, il y a la tristesse désespérée, d’un corps prêt à éclater.
      Il dit que non pas du tout, jamais une grenouille ne sera aussi grosse qu’un bœuf.
      C’est dommage, elle dit. Et elle s’écroule là, sur le sol, devant ses sabots. Elle croit que c’est mieux pou mourir. Elle croit que c’est mieux pour lui de la savoir là, enfouie sous les herbes, sans avoir à la voir.
       Jamais il ne saura, si elle croyait vraiment qu’une grenouille pouvait se faire aussi grosse qu’un bœuf ou si elle l’avait juste choisi lui, pour l’aider à mourir. Il découvre qu’il ne sait rien d’elle, ni son nom, ni son adresse, ni ce qu’elle fait dans ce pré ou elle l’a trouvé. Il ne peut pas s’empêcher de pleurer.



Sur une chaise

Sur une chaise, j’ai rencontré
Enlacées sous leurs épines
Ombres égarées, proches voisines
Tremblantes esquisses posées

Sur la chaise, j’ai rencontré
Tirs croisés, cœurs en bataille
Grincements, feulements de pieds
Ardentes, assaillantes mitrailles

Sur cette chaise, j’ai rencontré
Un regard trempé de sueur
Chairs meurtries, douleurs masquées
Ton incisive lueur

Sur ma chaise, j’ai rencontré
Le chant largué des résistances
Chœur chaotique cabossé
Enjeu de mes fragiles fragrances.



Une naissance

        Une naissance contre une mort. Ou bien, une mort compensée par une naissance, égale la vie à laquelle on peut s’accrocher. Ou encore, une naissance face à une mort égale un chagrin que l’on peut tenter d’anesthésier.
         Elle avait retourné l’équation dans tous les sens. Ce bébé, elle le voulait comme promesse de vie, comme une promesse d’oubli. Un enfant pour / contre / plus / moins un père. Elle n’avait jamais été bonne en maths. Pas très bonne à l’école tout court.  » Tu n’as pas de mémoire ma pauvre chérie  » lui assénait sa mère.  » Mais tu es notre rayon de soleil « , ajoutait son père. 
          Le  » rayon de soleil  » n’avait pas eu le droit de faire des études de médecine, comme le père.  » Trop difficile  » pour elle, pour toi. Et puis le fils aîné s’en chargeait.
 Infirmière ? Pourquoi pas. Elle était donc devenue infirmière. Une très bonne infirmière. Du genre à avoir la vocation chevillée au corps. Une infirmière qui paraît les coups, qui pansait les plaies.
           Alors, le beau mari revenu l’âme cabossée de la guerre avait aussitôt séduit l’infirmière. Elle était persuadée qu’elle saurait le soigner. Cela avait été plus compliqué que prévu. Compliqué pour se parler, compliqué pour se comprendre. Elle s’était dit que tout s’arrangerait avec des enfants. Devenir père, cela pose un homme. Cela n’avait rien arrangé. Et voilà que son père à elle partait. Sans rien dire, sans prévenir. Par effraction.

            Son mari, son père, les hommes de sa vie se dérobaient, elle qui avait tant besoin d’eux. Elle aurait pu être tentée de renoncer, d’abandonner. Mais c’était une combattante, une survivante.
             Elle voulait croire que c’était possible. Encore possible.  » La vie doit être plus forte que la mort  » aimait t-elle à répéter. Elle y croyait ou s’en persuadait. Ou se persuadait qu’elle y croyait.
              Lui se laissait faire. Le sexe, il aimait cela. Ils avaient déjà deux garçons, beaux, vifs, intelligents, comme on dit. Pourquoi pas un troisième ? Il ne savait pas encore que ce serait une fille. Il serait content d’avoir une fille. Et puis il en avait assez de cette femme déprimée, rongée par le chagrin de la mort de son père. Une mort insupportable, honteuse. On ne se donne pas la mort quand on est au faîte de sa gloire, réputé et admiré dans le pays entier.

Les doigts qui agrippent le foulard rouge accroché au pied du lit. Les bras, le buste qui crient, qui arrachent le morceau d’étoffe carmin d’un coup sec et qui le ramènent dans la lumière blafarde du néon.
Silence hagard habité par deux yeux révulsés, seulement troublé par le goutte à goutte de la perfusion.
Le chiffon qui  se resserre sur la gorge. La peur qui tempête mais les mains qui restent calmes, étonnamment calmes guidées par la certitude de n’avoir qu’à tirer.
Tout serait  bientôt fini.
Tout rentrerait  alors d’ans l’ordre.

              Ils étaient en voyage dans un pays qui s’appelait encore la Yougoslavie, dans cet ailleurs où tout est toujours plus facile. Ils avaient fait l’amour. Elle était enceinte.
              Mais demeurait la souffrance de ce deuil que l’on cachait. Cette mort qu’elle ne comprenait pas. Elle n’allait plus chez le médecin. Un collègue de l’hôpital de son père. Pas envie. Son père n’était plus là pour l’aider, pour l’accompagner. Elle loupa la dernière échographie. Douleur empoisonnée.
               Le jour où l’enfant voulut sortir, elle fut vaillante, courageuse. Elle était toujours vaillante et courageuse dans les moments les plus difficiles. Le mari était présent pour une fois. Il lui lisait le scénario du film qu’il rêvait de tourner au Cameroun où ils avaient vécu les premières années de leur mariage. Les contractions se rapprochaient. L’enfant se présentait par les fesses. Lui tournait de l’œil. Il n’avait jamais supporté l’hôpital, ses odeurs, ses bruits  » de batterie de cuisine  » disait-il. Il sortit, elle resta seule. Vaillant petit soldat. Elle poussa, s’arrêta, repoussa. L’enfant sortit, en parfaite santé. C’était une fille. 
 



Allongée dans la nuit

Allongée dans la nuit, tu entends le souffle léger des respirations de tes enfants. Tu sens la présence de l’autre à tes côtés. Tu n’as pas sommeil. Il est encore très tôt. Tu n’es pas obligée de te lever. Pas encore. Tu restes là. Tout à toi.
               Quelques fragments de rêves t’habitent encore. Puis se brouillent. S’éloignent. Tu te surprends à envisager cette nouvelle journée qui s’ébauche à ta conscience. Tu décides de la faire attendre. Encore un peu. Entre-temps précieux.
                Tu vagabondes sur les bruits qui t’approchent par bribes. L’aboiement d’un chien, le ronflement d’un moteur, une rafale de vent  qui balaie les tuiles et les feuilles du chêne. 

                Tu les accueilles ou non.
                Tu es libre, tu es seule.
                Tu n’as pas envie de penser.

                Juste te laisser bercer.



A Propos de la Beauté des Loutres d’Hubert Mingarelli

Le vieux camion à plate-forme brinquebale sa cargaison de moutons sur la route qui serpente dans la montagne. C’est l’hiver. Les amandiers sont en fleurs. Il va peut-être neiger et il reste un col à franchir.
Horacio le patron se crispe sur le volant. Il redoute la neige. Coûte que coûte, il doit livrer ses moutons. A ses côtés, Vito l’apprenti à peine sorti de l’enfance, prend soin des bêtes et se tait.
Dans le silence des mots brûle la tension d’Horacio.
Le vieux camion, la neige. Faudra-t-il chaîner ? Les chaînes sont usées. Vont-elles tenir ?
Dans le silence des mots couve la violence d’Horacio.
Violence de l’homme, des hommes, un moment maîtrisée et qui finit par exploser pour être aussitôt regrettée.
 » C’était une histoire de vie ou de mort. Tu comprends Vito ? Il fallait sacrifier un mouton pour sauver tous les autres « .
Vito doit apprendre. Horacio voulait juste que Vito se taise. Vito ne se taisait pas. Vito voulait arrêter le camion pour rattraper le mouton qui s’était échappé. 
Horacio a frappé Vito.  Le sang a jailli.  Horacio ne voulait pas blesser Vito  mais Horacio savait que s’il stoppait son vieux camion dont les chaînes avaient lâché en haut de ce col enneigé, ils ne repartiraient jamais.
Plus tard, dans le silence de l’écurie de la ferme enfin rejointe, dans la chaleur de la présence de cette paysanne venue soigner Vito, vient le pardon. Le pardon d’un pauvre gars qui  » n’avait jamais vu de loutres autrement qu’en photographie « .
Dans le silence des mots, jaillit l’humanité d’Horacio.



Labyrinthe

Enroulée, enserrée, enfermée,
Là où le temps s’arrête
Repliée, égarée, oubliée
Presque effacée
    
                               Et un regard
                                                              Souffle, sifflement
                                                               Frémissement
    
                                                                                         Le début, l’amorce, l’esquisse
                                                                                          D’un mouvement



Tu dis que

Tu dis que

- Tu dis que tu n’as pas aimé lire tes mots vagues et incertains.
- Oui, je n’ai pas aimé.
- Pourtant, tu écris souvent avec des mots vagues et incertains.
- Oui.
- Pourquoi tu continues ?
- …
- Qu’est-ce que tu cherches dans cette errance que tu peines à nommer ?
- Je ne sais pas. J’attends. Je ne sais pas encore.
- Quoi  » je ne sais pas  » ? Qu’est ce tu veux dire par  » Je ne sais pas encore  » ?
-  Je ne veux rien dire. Je ne sais pas, je te dis.
- Attends, c’est trop facile.  » Je ne sais pas, je ne veux rien dire, et blablabli blablabla.  » Tes mots sont vagues et imprécis, tu continues pourtant à écrire. Non. Non, tu ne peux pas.
- Pourquoi je ne peux pas ?  
- Pour écrire tu dois choisir, tu dois trancher. Le mot juste. Schlak. Il tombe, il sonne, il résonne. Osiane. Regarde Osiane. Comme elle sait claquer sur les langues, comme elle zèbre avec ardeur la peau tendre qui s’offre à elle. Fine et tranchante, elle peut être aussi ronde et compacte, pour surgir sans que l’on s’y attende à l’extrémité d’un sourcil, au milieu d’un avant-bras. Incrustée, accrochée. On ne la déloge plus.
Osiane, elle s’appelle Osiane.
Elle lacère les illusions, piétine les corps tentés par l’abstraction. Elle marque, elle cogne, elle déforme la chair qui s’échappe et se détraque.
Dans l’ombre, elle est tapie, prête à jaillir par tous les orifices qui s’offriront à elle. Elle s’insinue langoureusement, elle s’enveloppe dans toutes les particules de la chair. Elle se chauffe, s’étire, s’arrondit. Et d’un coup d’un seul, sort, exulte, frappe, fine et tranchante ou ronde et compacte.
Osiane, elle s’appelle Osiane.

- Je ne cherche pas Osiane. Je ne veux plus d’Osiane. Osiane, je l’ai connue. J’entends encore l’écho de sa voix rebondir sur les parois de mon crâne, se perdre dans le dédale de mon cerveau. Sa bouche sombre et lippue qui me narguait. Ces sons qu’elles me balançaient, sans que je puisse jamais les rattraper, sans que je puisse jamais y échapper.

Osiane, bien-sûr que je l’ai connue. Elle me réveillait en pleine nuit, elle déferlait dans mon corps par salves régulières. Lames hérissées, martèlements répétés. Ventre déchiré, perforé.
J’avais beau essayer d’entrouvrir le rideau grenat qui entourait ma couche, la toile épaisse et rigide me collait aux doigts. L’air était lourd et opaque. Mes mains s’enfonçaient dans une matière gluante. La pièce se refermait sur moi. Je tentais parfois de m’échapper par les sentiers de ma mémoire, à la recherche d’une couleur, d’une odeur, d’un son, d’une image qui se faufileraient dans le silence de mon être morcelé. Mais Osiane finissait toujours par surgir.
Elle oscillait quelques minutes, arrogante, projetant une chair violente rouge carmin, puis elle se jetait sur moi, sans que j’aie le temps de l’esquiver. Sa langue se frottait contre ma peau, avec volupté, insistance, laissant échapper des traînées de salive épaisses et blanchâtres qui dégoulinaient entre mes orteils.
Osiane s’infiltrait sous ma peau, s’enroulait autour de mes veines, pénétrait mes muscles, s’immisçait dans mes entrailles. Un torrent de viscosité se répandait dans chacune des cellules de mon corps. J’aurai voulu résister. Mes mains, mes bras ne m’obéissaient plus. Les mots, les cris s’alignaient dans ma gorge en rangs serrés, projetés les uns contre les autres, asphyxiés, aphones. Et puis tout devenait sombre. Un masque d’ébène se plaquait sur mon visage, je sombrais.

La petite fille aux longs cheveux blonds, étendue sur son lit,  fixe le plafond blanc de sa chambre. Elle a dix ans, elle attend. Dans quelques instants, ce sera le moment de rejoindre ses frères en bas, près des gros coussins qui forment le canapé du salon. Elle s’approchera de la haute silhouette de son père, repliée  près de la cheminée, les bras encombrés de mélancolie.
C’est la nuit de Noël. La fillette  est triste,  doucement. Elle sent la souffrance masquée derrière le sourire de sa mère. Elle sent toutes ces morts que l’on ne lui a pas expliquées et qui resserrent le cœur des adultes. Elle sent les mensonges qui détournent les âmes et obscurcissent les rêves
.

L’enfant ferme les yeux. Ses mains, ses pieds, son corps se transforment en de longues et étroites feuilles dentelées d’un vert profond. Elle écoute ce corps végétal se mouvoir avec grâce dans la lumière dorée.
Un papillon jaune se pose délicatement  sur sa joue.
L’enfant goûte à la fraîcheur de la rosée. Elle respire l’humus de la terre. Une joie toute neuve, sans empreinte, sans mémoire l’envahit. L’enfant rit suspendant l’éternité à ses rires. Et ses rires s’envolent en une myriade de bulles cristallines.

Les bulles retombent. Une brume laiteuse assourdit l’horizon.  Ses longues feuilles se replient frileuses et apeurées. La terre s’est assombrie et se recouvre d’un voile noir, sur lequel se déplacent à pas pointus, des ombres empesées à la mine sévère et à l’index pointé.
L’enfant a juste le temps d’attraper la dernière bulle avant qu’elle n’éclate. Elle l’enterre entre ses racines.

L’enfant dérive. La bulle glissée entre ses pieds dérive avec elle. La fillette y entre. L’intérieur de la bulle est chaud et doux.
La bulle s’est rapprochée d’une place envahie de visages de femmes, sillonnés par la douleur, rongés par le ressentiment.
L’enfant leur fait signe. Certains s’approchent, croient la reconnaître. Fille, mère, petite fille, nièce, grand-mère, cousine. Les visages s’avancent et les mots glissent. Des mots qui coulent comme des torrents qui emportent les peurs et les culpabilités, des mots qui osent dire l’amour au-delà des blessures et se répandent comme du miel dans leurs cœurs desséchés.
Des mots qui s’envolent sur les ailes du papillon.

- Si tu ne veux plus d’Osiane, qui attends tu alors ?

- Je guette le chant du papillon. Un chant profond, enfoui, primitif.  Je creuse. J’écoute. Je doute. Je creuse. Je m’arrête. Je repars. Je m’arrête. J’écoute. En quête d’un rythme d’une note, d’un mot qui dansera devant mes yeux, ma bouche, mes mains, devant mon sexe, mes cuisses, mes pieds. Un mot qui sonnera juste, qui résonnera juste au plus près du corps.
Cela ne durera pas ? Peu importe. Il me suffira de le sentir, de le goûter, de le toucher, de l’écouter. Une fois au moins. Après il pourra repartir. Moi je pourrai espérer qu’il revienne à nouveau.
- Naïve. Tu imagines peut-être qu’ Osiane te laissera creuser, chercher, fouiller, comme çà, tranquille ? Mais Osiane n’en fera qu’une bouchée de ton papillon jaune. Laisse moi te dire que tu risques de continuer longtemps à écrire, avec des mots vagues et incertains.
- Ne t’inquiètes pas pour moi, ni pour le papillon d’ailleurs. Osiane ne le voit pas. Il faut s’arrêter pour espérer l’apercevoir ce papillon jaune et laisser le silence se poser. Osiane ne s’arrête jamais. Quant à mes mots vagues et incertains, cela prendra du temps, mais avec le temps, j’apprendrai à les aimer… peut-être… à la grâce du papillon.

 



Travail d’atelier à partir des brouilllons de Flaubert

Ci-dessous un lien qui m’a rappelé la séance de travail autour des brouillons d’Aragon.

Lis tes ratures :
Atelier de création mené à Rouen autour des manuscrits de Madame Bovary de Gustave Flaubert

Je n’ai encore que survolé le site, mais les travaux me semblent vraiment très intéressant, et surtout très inspirant pour imaginer des séances d’atelier.

Le lien



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