Cuisine et dépendances ( Hommage à A. Volodine)

Vau-l’eau digne

de poireau à la crème de châtaigne

 

Billy Raspoutine éplucha l’oignon . Le poireau plein de terre attendait sur l’évier . Raspoutine le prit comme une dernière chance et le passa sous le robinet qui crissa lamentablement . L’eau brunâtre ne rendit pas sa blancheur initiale au légume qui fut haché cependant , aussi finement que l’oignon . Sur feu doux , la cocotte graissée à l’huile d’olive reçut un peu de thym . Billy ajouta l’oignon et le poireau . Soit par résistance, soit par espièglerie , soit par manque de gaz , le brûleur s’éteignit . Raspoutine n’avait pas changé la bonbonne depuis sa dernière tentative de suicide . Comme si de rien n’était , il remua de temps en temps en respectant les trois minutes conseillées par son livre de cuisine …Et le mélange resta froid .

Billy changea la bonbonne , relança la cuisson et pela les châtaignes . Elles furent versées avec un peu d’eau , un cube de bouillon et , trente minutes après , Raspoutine voulut mixer le tout . Mais l’appareil ne marchait pas . Le fil était bien branché , le bouton tourné sur ON : les hélices de métal semblaient obstinément figées . Billy pensa y fourrer son nez ; Raspoutine y mit les doigts . A leur approche , le moteur ronronna sous le bruit des hélices . Mais l’ampoule blafarde qui pendait au plafond clignota . La main se retira d’un poil . La lumière à présent envahissait la pièce , tapissant les murs d’un jaune pisseux . Billy cligna des yeux pour ne pas tourner de l’œil . Un oiseau le fixait derrière la fenêtre , à peine distinct dans l’obscurité mortuaire du soir . Les lambeaux du jour artificiel accrochèrent en vain son plumage . Puis il disparut .

Raspoutine réduit sa mixture en purée . Mais la crème était trop épaisse , comme la nuit dehors , accablante et poisseuse . Huile de noix et de courge . Billy sala . Raspoutine moulut du poivre . Les consommateurs en grève ne défilaient pas encore dans cette manif annoncée la veille . Ils se mettaient en voix . Le vent emporta leurs slogans , étouffés dans un suaire crépusculaire qui , avec les sirènes , déformait leur chant : « Mettez l’os dans la moulinette ! » …Billy Raspoutine les écouta …Et tout son bras se déchira .

 

 

 

 



Laisser un commentaire

Littérature de jeunesse thé... |
Les chroniques de Wenceslas... |
Aşk Desem Az Gelir |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | LA PHILO SELON SYLVIE
| Les écrits de Shok Nar
| kantinof