La nuit est faite pour dormir

La nuit tombe. L’écran de mon ordinateur luit. Je ne dors pas.
Je dois écrire ce texte. On me l’a demandé. On l’attend.
Je suis assise à la lueur de l’écran.
J’ouvre le traitement de texte.
Aveuglement violent de la page blanche verticale.
Je la couvre avec le solitaire. C’est un jeu de carte sur fond vert.
Plaisir solitaire. Plaisir coupable.
En fait, pas un plaisir, une fuite honteuse.
Un ver solitaire qui ronge avant sa source mon texte que je dois écrire, qu’on m’a demandé, qu’on attend.
Mille et une parties de solitaire.
Une heure du matin. Je referme la page verte. La page blanche est toujours aveuglante. Je n’aime pas la regarder. J’éteinds l’ordinateur. Je suis dans la nuit. Je suis dans le brouillard. Je n’écrirai pas. La nuit possède encore environ cinq heures où je pourrais dormir. Je me couche. Dans la nuit grise de ma chambre, dans la nuit béante de ma tête, les cartes à jouer électroniques continuent à danser. Mes neurones n’en finissent pas de jouer au solitaire. Je me tourne. Je me retourne. Ce texte, je devais l’écrire, on me l’avait demandé. On l’attend. Demain.
Demain est un autre jour.
Jusqu’à quelle heure ?
Jusqu’à quelle heure peut-on dire que demain est un autre jour ?
La nuit porte conseil.
In allah maah sabirin, Dieu est avec ceux qui qui sont patients.
Leïla saïda, ya sarira. Dors ma petite, bonne nuit. Je me chante une berceuse d’enfance. Avec le soleil qui se profile,
bien tard, bien tard dans la nuit, un autre texte jaillit.
Pas le texte qu’on m’avait demandé, pas celui que j’aurais dû écrire, pas celui qu’on attend.
Le terrorisme nocturne du devoir a fui, a cédé à l’apaisement du sommeil.
J’écarte le rideau pour laisser la lune éclairer doucement mon chevet.
J’écris réconciliée sous la dictée des songes, et je m’endors sur la page beige, lovée au creux des mots.



Dans les limbes

Dans les limbes j’ai rencontré
L’émotion du jour d’avant
L’envie du désir étoilé
Le court espace de l’instant

Dans les limbes j’ai rencontré
Celles qui furent avant moi
Traces discrètes en allées
Pour moi toujours source d’émoi

Dans les limbes j’ai rencontré
Tous ceux qui hantent mon esprit
Fidèles fantômes aimés
Ingrédients pour manuscrits

Dans les limbes j’ai rencontré
Des personnages des visages
Mondes désirés et rêvés
Tout prêts à surgir sur la page



La plage du souffleur

Je marche sur le sable mes pas s’enfoncent et laissent des traces. La mer ne se lasse pas de venir me rejoindre, elle prend un malin plaisir à effacer mes empreintes. Le sable est mou par endroits, le vent m’accompagne je m’éloigne peu à peu du lieu où j’ai laissé mes affaires.
Je quitte l’instant présent. Je ne suis plus ici mais ailleurs. La mer va et vient entre mes pieds, danse sur le sable joue avec moi, je ne lui prête aucune attention.
Je marche en traînant mes pieds sur le sable il fait chaud je porte un petit maillot je m’amuse à mettre mes pieds dans les traces laissées sur la plage, ceux de ma mère. Elle est devant moi, ma pelle et mon sceau se balancent au bout de son bras, je fais de grand pas pour mettre mes pieds dans ses empreintes.
“Allez dépêche toi un peu”. Mon petit frère court à côté de moi, on s’amuse il n’arrive pas à faire un seul pas pour mettre son petit pied dans celui de ma mère alors il saute.
Il y a des choses comme ça qui me reviennent, des instants qui ressurgissent.
Le flux et reflux des vagues sur la plage sollicitent ma mémoire, me ramènent des souvenirs me les reprennent, les remportent au fond de la mer.
Dans ses entrailles des tas de souvenirs qu’elle conserve sans doute par jeu, peut-être pour rappeler à ceux qui les ont perdu que des fragments de leur histoire peuvent à tout moment revivre et donner un sens à ce que l’on vit au moment même. Combien de souvenirs d’enfance garde t-elle ? combien d’histoires a t-elle au fond de son abîme ?
Il est à peine 7h du matin, le soleil se lève sur l’océan, la mer chante déjà, je l’entends je la respire les vagues qui viennent s’écraser sur la barrière de corail émettent un dernier souffle la dernière syllabe d’une chanson que je reconnais.

Je m’installe devant mon ordinateur, ma fille dort dans la chambre, nue sous la moustiquaire. Une tasse de café à ma droite mes mains pianotent sur les touches du clavier. Mes yeux fixés sur la page blanche de l’écran mon esprit vagabonde sur l’île.
Un bateau au loin approche doucement de la côte, il transporte à son bord Bérial. Tonton Bérial, natif de l’île, revient sur sa terre qu’il a quitté il y a 20 ans. La navette accoste sur le petit port, des touristes, des gens de l’île, descendent et s’affairent à récupérer leur bagages. Bérial reste un moment sur le quai, au milieu des sacs, des cartons, des marchandises, une classe d’enfants l’entoure, des femmes et des hommes lui passent devant, derrière, il reste immobile, il ne gêne personne, personne ne le gêne. Sur sa tête un chapeau de paille, des lunettes de vue qu’il ajuste, sa silhouette longue et fine dépasse d’une tête les autres autour. A ses pieds un sac en toile. Petit à petit l’embarcadère se vide, les employés commencent à nettoyer le bateau pour le prochain départ. Bérial prend son sac, se dirige vers le centre du village.
Ma fille se réveille, le soleil chauffe et le vent souffle un air doux. Nous allons prendre un petit déjeuner. Au même moment, l’ami de ma mère qui nous loue sa maison, arrive avec trois noix de coco. “Bonjour Léon”. Il est natif de l’île, et travaille comme pêcheur pour un patron. Avec sa machette il tranche la noix de coco, ce qui forme un petit trou, juste assez pour laisser couler le jus.
Une noix contient à peu près un demi litre d’eau, sucré et aromatisé, le jus désaltère, c’est un régal. Il coule le long de ma gorge comme il a coulé dans celle de ma mère. Je sens son odeur, je la vois au même endroit assise par terre sur la terrasse dégustant ce liquide, savourant mutuellement ce plaisir, je regarde ma fille, elle ne veut pas y goûter. Sans doute moi aussi avais-je refusé de boire ce liquide transparent dans une noix, quand le Martiniquais grimpait sur le cocotier pour nous offrir le jus frais. C’était sur la plage de l’hôtel où mon père travaillait comme chef de cuisine. Des années plus tard sur l’île de la Désirade, ma fille prend ma place, nous sommes en vacances et je marche sur les pas de ma mère.

Sur le sentier qui nous conduit à la mer, je devine devant moi, sa silhouette. Elle aussi est passée par là, elle aussi elle a descendu, monté, ce chemin caillouteux pour s’allonger sur la plage.
Léon tranche avec sa machette un morceau de noix de coco qui nous sert de cuillère pour extraire la pulpe blanche qui devient la noix de coco dure que l’on connaît. Son goût de coco est un délice, la saveur est douce, légèrement sucrée, il me regarde, “tu ressembles à ta mère”.

Il est environ 8h, ma fille a déjà mis son maillot, elle veut aller à la plage. Son père prend les serviettes, le sceau, la pelle, les bouées. Je suis seule. Les vagues bercent le silence de cette petite maison située en haut du chemin. Je me remets devant l’ordinateur, Bérial marche vers le centre du village. Son sac de toile sur l’épaule, il observe les rues, les maisons, son pas léger retrouve le sol de son enfance, il entend les cris des enfants dans la cour de l’école. Son école, elle n’a pas changé, petite maison créole rouge et jaune, rien n’a changé. Il s’arrête un instant pour regarder les enfants jouer dans la cour, il était là lui aussi, de l’autre côté. Il ne s’attarde pas plus que ça, au coin de la rue, la boulangerie est à la même place. A côté une petite supérette, c’est nouveau, il doit y avoir plus de monde sur l’île. Dans son souvenir la boulangerie faisait office de bar, il s’avance, le comptoir est toujours là, il s’assoit commande un verre, un sandwich. Au fond de la pièce, une télévision a remplacé la radio, des flots d’images sur des musiques nouvelles envahissent la petite boulangerie. La serveuse est une jeune fille qu’il ne connaît pas, elle a un tatouage sur le dos, est habillée de façon moderne, elle le sert puis retourne devant son écran de télévision.
Sur l’île il n’y a qu’une seule route, pas plus de 15 km. Elle est toute en longueur, seul un côté de l’île est habité, l’autre fait place aux falaises. Le village se situe au milieu, quelques maisons forment le centre, et sur toute la longueur d’autres habitations par ci par là.
Bérial passe un moment assis au comptoir, les quelques personnes qui entrent lui disent bonjour comme à n’importe qui. Que vient-il faire ici ?

Je vais rejoindre ma fille sur la plage. En descendant le chemin qui mène à la plage une odeur me vient, c’est un fruit que je connais, pas le nom mais l’odeur, Je suis avec mon frère quelque part aux Antilles 10 ans peut-être, nous jouons dans un lieu qui reste vague, une étendue verte un arbre et puis ces fruits que l’on cueille. L’exhumation de mes souvenirs se fait par fragments, tantôt des odeurs, tantôt des lieux, c’est étrange, j’arrive par moments a ressentir un sentiment, celui que je nourrissais sans doute à ce moment là. Je ne me sens pas triste, ni nostalgique, je découvre mon passé, mon enfance, une partie de moi que j’avais oublié.
Je revis des instants de bonheur passés en famille, et si l’écriture ne s’imposait pas à moi, comment pourrais-je marquer ces moments ?
Je traverse la route qui me mène à la plage, j’ai quitté le personnage de mon récit, Bérial, mais sa silhouette assise au bar ne me quitte pas.
Je retrouve ma fille, elle joue avec un petit garçon, le fils de Léon. Ils sont assis tout les deux sur une planche de surf et attendent les vagues pour se laisser chavirer. Leurs éclats de rire jaillissent quand les vagues arrivent et les faits tomber de la planche. Une photo me vient comme un flash. Je dois avoir même pas un an, je suis assise de dos à côté d’un petit garçon, il a la peau mate comme celle du fils de Léon, un Antillais ou un Africain, je ne sais plus. Je saisis mon appareil et à mon tour je fixe cet instant, pour ma fille plus tard. Je me dis qu’à son tour ma fille marchera sur mes traces, celles que je lui laisserai. Il faut savoir d’où l’on vient pour savoir qui l’on est. Je l’apprends là, je comprends mon attirance pour les voyages, l’Afrique, les Antilles, je saisis mieux ma colère face aux injustices de l’intolérance, je suis née en Afrique et mon coeur est Africain.
Bérial, à la peau couleur chocolat, reprend son sac de toile, et commence à marcher sur l’unique route de l’île.
Je le vois de dos, avec son chapeau de paille, il marche tranquillement, sûr de là où il va, comme s’il n’avait jamais quitté l’île, il pourrait revenir du bourg comme il a dû le faire souvent avec sa mère. La route de l’île longe la mer d’un côté et la colline de l’autre, le soleil est déjà très haut, la chaleur monte et la légère brise fait doucement bouger son chapeau de paille, qu’il maintient par moment.
Quelques voitures passent, puis une camionnette s’arrête :
“je vais au Souffleur”. Il embarque derrière, s’installe et d’une main tient son chapeau.
“merci bien”. La camionnette roule un moment, puis dépose Bérial à l’endroit indiqué. Les gens de l’île sont très gentils et serviables, ils se saluent, puis la voiture repart, laissant Bérial sur le bord de la route. Il reste là un moment, son sac de toile sur l’épaule, un sentier en face de lui se dessine, caillouteux bordé d’arbres et de plantes, deux petites maisons en bois sur le côté droit, rien n’a changé. Son émotion est grande, dans son souvenir d’enfance, ce chemin il le montait en courant avec son père. Aujourd’hui son père n’est plus, mais ses traces sur le sentier apparaissent, il traverse la route, avance et pose ses pas sur ceux de son père. Les empreintes surgissent à chaque pas qu’il fait, son père est là devant lui, avec un chapeau de paille, il fait de grandes enjambées, monte le sentier, Bérial le suit, son père porte un sac en toile.
Arrivé à la petite maison qui surplombe la mer, Bérial s’arrête, pose son sac de toile, sort trois noix de coco, une machette et tranche l’une d’elle. Le jus frais jaillit, mais il n’y a personne pour le boire. La petite maison est vide. Il n’y a pas de serviette étendue, la petite fille n’est pas là. Il se lève, fait le tour de la maison, derrière sur le sol en terre, la planche de surf.
Puis d’un coup il se retrouve sur la plage, sur cette planche de surf assis à côté de la petite fille blanche que le soleil avait finit par rendre couleur café.
La photo prise, je m’éloigne du bord de la plage, je laisse Bérial et ma fille profiter des derniers jours de vacances. Bérial, c’est le nom que Léon à donné à son fils. Ils jouent sur cette planche de surf, seul le jeu et le moment présent compte.
Je me suis chargée de garder une trace qui sera plus tard un souvenir d’enfance, sur la plage du souffleur.

SL



Cicatrices

Marc ôte lentement ses gants en agneau noir doublés de soie. Un par un il extrait ses doigts de la fine pellicule qui les protégeait jusqu’alors. Il ôte son pardessus de cachemire qu’il abandonne négligemment sur un fauteuil prédestiné à cette fonction. Il se rend à la salle de bains. Il ouvre le robinet et laisse couler l’eau quelques instants en quête de la température idéale. Il fait glisser quelques gouttes d’un savon doux, parfumé et liquide sur ses paumes et les frotte doucement l’une contre l’autre. Une serviette tendre les reçoit. Marc est déjà dans son bureau. Les mains à plat sur un sous-main en vachette zinzoline, il en effleure la surface, en apprécie le grain. Vous l’aurez compris Marc aime la peau. D’ailleurs la peau c’est son fond de commerce. Il ouvre un tiroir et saisit d’un geste sûr et précis un cahier recouvert de cuir sombre. Il le feuillette et s’arrête sur la première page vierge qui s’offre à lui .
350 : Chair terriblement tuméfiée.Sujet âgé . Réfection difficile.A surveiller.
351: Couture impeccable: 30 x 2 mm. Effacement progressif certain.
352 : Intervention délicate, cicatrice ancienne bien laide. Patiente exigeante, pratique le naturisme .
L’épais cahier contient des dizaines de pages où s’alignent de petits paragraphes tous sur le même modèle : un numéro, quelques lignes. Toutes les interventions réalisées par Marc y figure. Chaque soir, il complète la collection. Car Marc est un artiste, un esthète, un poète de la peau. Il traque la trace disgracieuse et s’applique à la faire disparaître. Des corps qu’on lui confie il ne connaît que des bribes. Celles et ceux qui viennent le trouver se réduisent pou lui à quelques centimètres carrés.
Il a maintenant un album en marocain fauve entre les mains. Y figurent les photos de toutes ses oeuvres. Il s’attarde sur certains clichés. Il regarde souvent la page cinquante six .Ce soir encore. Un bas ventre défiguré par une bousouflure légèrement violacée. Une opération de l’appendicite qui a mal tourné. La plaie s’est rouverte, un fil ne s’était pas résorbé. On a dû intervenir à vif , l’infection menaçait. La cicatrisation a été lente. .Les agrafes se voient encore après toutes ces années. Au lieu d’un discrète couture, une grossière reprise. Une plaie d’enfance. Il était certain de pouvoir rendre à ce corps féminin assez gracieux une intégrité presque parfaite. Elle n’a pas voulu, elle s’était habituée à sentir sous ses doigts ce fin relief. Ca ne la dérangeait pas de garder sur sa peau halée ce trait inéluctablement blanc. Il avait évoqué le vieillissement certain de la chair, l’affaissement des tissus qui, à terme, rendrait encore plus voyant le bourrelet principal et les petits excroissances qui l’accompagnaient. Lui avait proposé de réfléchir, lui avait montré quelques clichés de ses réalisations. Ceux qui précisément avaient toujours suffi à emporter l’adhésion , même des plus récalcitrants. Il y a quelques années encore, il aurait utilisé un féminin mais la clientèle a changé. Beaucoup d’hommes ces derniers temps. Elle était revenue pour lui annoncer sa décision. Elle renonçait. Elle l’avait remercié, s’était excusé. Il avait tenté un dernier argument. Lui avait mis sous les yeux une image de son flanc droit tel qu’il serait après. Il maniait bien Photoshop. Une peau au grain fin, un modelé parfait, une invitation à la caresse. Il avait opté pour le noir et blanc plus artistique. Du beau travail. Il l’avait senti troublée. Elle était restée quelques instants à contempler ce morceau de chair photogénique, cette partie d’elle qui n’était pas elle. Elle avait fait non de la tête. Il l’avait racompagnée .Il referma le précieux reliquaire. C’était son seul échec. Un résidu cicatriciel en termes cliniques. A chacun sa blessure.



Souvenir de jeunesse

J’ai connu un cahier qui aimait raconter des histoires.
C’était un petit cahier ventru et affable, fier de ses lignes violettes.
Je l’avais rencontré peu après ma sortie du magasin, alors que je piaffais d’impatience d’entrer pour de bon dans la vie active. Dès que je m’approchai de sa rutilante page blanche, je me mis à danser. Rien ne pouvait me retenir. Il était doux et accueillant, je me sentis tout de suite à l’aise avec lui. Je caracolais gaiement, le caressant de ma plume alerte, n’hésitant pas à noircir pour revenir, à raturer, griffonner, gratouiller jusque dans les marges, prolyxe de mon encre et mon enthousiasme.

Cependant, comme il était déjà usé aux deux-tiers de ses pages, c’est fort de sa longue expérience, qu’il s’adressa à moi en ces termes :
 » Ah, cher sylographe à la plume fougueuse ! Que tu es jeune, beau et fringant.
Et pourtant… la caresse énergique de ta plume sur mes pages me plonge en une profonde mélancolie. »
Ses mots m’intriguèrent tout autant qu’il m’inquiétèrent. Je le pressai aussitôt de mille questions sur l’origine de sa soudaine tristesse.
Il fit d’abord quelques difficultés à me répondre, mais comme il voyait que ma curiosité n’aurait point de cesse tant qu’il n’y aurait répondu, il accéda enfin à regrets à ma demande, non sans m’avoir prévenu que ce qu’il allait me révéler était propre à me désoler, et à me plonger à mon tour dans le tourment et l’inquiétude.

 

« Quand j’étais jeune cahier, commença-t-il, vierge de toute histoire, j’ai connu un stylographe qui te ressemblait.
J’étais son premier cahier, et il était mon premier stylographe, et nous étions faits pour être ensemble, comme le point est fait pour le i et la barre pour le t. Il ne se passait pas une journée sans qu’il ne vint me chatouiller joyeusement de la pointe de sa plume, laissant sur moi les mots les plus doux, les plus élégamment calligraphiés.
J’étais sa source et son lit, il était mon eau et ma sève. Je m’oubliais en lui et il s’oubliait en moi. Quelle bénédiction de s’oublier en autrui !
Notre idylle se prolongea pendant des pages et des pages, et puis un jour, il ne vint plus.
Je ne sus pas tout d’abord pourquoi. Jugez combien j’étais inconsolable ! Un autre stylographe, râpeux et pâlichon, le remplaça du jour au lendemain, mais ne resta pas bien longtemps, tant sa plume bavait au contact de mes larmes. De nombreux stylographes se succédèrent, plus ou moins enjoués, plus ou moins talentueux, mais un seul qui n’égalât ni même n’approchât celui que j’aimais.
Hélas ! J’ai peu à peu compris pourquoi il avait ainsi disparu. Cette compréhension , loin de me consoler, ne fit qu’amplifier ma douleur et mes remords, car elle m’apprit que tout était ma faute. Oui, la cause de sa disparition, c’étaient les caresses qu’il ne manquait pas de me faire chaque matin, c’étaient les histoires qu’il venait chaque jour écrire sur mes pages. Ces histoires que j’aimais tant l’avaient vidé de son encre chaque jour un peu plus, jusqu’à ce qu’au bout de sa plume ne coule plus la moindre goutte. Il fut alors, j’ai tant de peine à vous le dire, jeté aux rebuts comme une chose inutile et vulgaire. »

 

C’est ainsi que me parla le cahier, avec amitié et tendresse, et je vis bien alors comment ses lignes se brouillaient tant son émotion était grande.
Comme il avait eu raison de m’avertir avant d’entamer son récit ! Et que ne l’ai-je écouté alors et fait taire ma funeste curiosité, comme il me le conseillait par amitié pour moi !
En effet, ma jeunesse fut brève, car je je ne fus plus jamais le même après avoir entendu cette histoire. Oh, l’énergie d’écrire de me manquait certes pas, mais l’insouciance, elle, était partie pour jamais.
J’écrivais avec prudence et parcimonie. Cela aura déplu à la main qui me guidait ? Elle m’abandonna bientôt pour un autre, et je dus quitter le vieux cahier sans adieux. Je garde de notre amitié un vif souvenir, et plusieurs histoires merveilleuses que j’eus le bonheur de connaître grâce à lui, et que je vous raconterai si la destinée m’en laisse le temps. Après avoir quitté mon ami, j’ai continué mon activité sur des feuilles volantes, je changeant souvent de main et de support, m’ennuyant infiniment. Pas un mot que j’aie écrit depuis qui ne vaille l’encre que j’y ai abandonné. Liste de courses, formulaires administratifs, chèques, numéros de téléphone, … Je prolonge comme je peux mon existence en évitant, lorsque je le peux, les ratures et les dessins dans les marges – cela n’est pas si facile, on me souffle dessus, on me gigotte, on m’essaie sur la semelle d’un soulier… Moi, je tiens bon. Je retiens mon encre de toute mes forces, j’essaie d’en garder un peu dans l’espoir de connaître à nouveau un jour la joie de tracer une histoire qui le mérite.
Cependant je sens peu à peu mon ventre s’alléger au fur et à mesure qu’il se vide de sa sève, et je sais désormais que les mots bientôt pâliront, et que ce sera ma fin.



Dictée

Mon corps partout
partout en vie
envie qui attrape
attrape les humains.
Point.

Point, c’est mon nombril
Mon corps, c’est un stylo.
Un stylo-bic, bleu.
L’encre bleue dans mes veines et la bille, ma tête.

Mais je perds toujours mon stylo.

Maintenant j’écris ce texte que tu me dictes.
Mais tu dictes vite et j’écris sur rien.
Pas de support et pas d’encre.
Tout s’efface en même temps que le son s’écoule.
Je n’écris même pas tous les mots.
Je ne sais même pas de quoi ça parle.
Ta voix me berce.
Je n’ai pas envie d’écrire.
D’ailleurs, je perds toujours mon stylo.
Tout à l’heure encore, je l’avais perdu.
J’ai la peau blanche au grain fin avec des lignes.
Sur ma peau il y a des lignes.
Pourtant, ma peau ce n’est pas pour écrire.
Et ma tête, ce n’est pas un stylo.
C’est pour ça que les mots s’effacent au fur et à mesure que tu les prononces.
Moi, je n’ai rien pu faire pour les retenir, j’avais les yeux fermés et ma tête, ce n’est pas un stylo.
Si tu ramasses les dictées pour les corriger, pas la mienne.
La mienne, je ne peux pas te la donner parce qu’elle est blanche
et ma peau, c’est à moi,
avec ses lignes, c’est à moi.
Ma peau, ce n’est pas pour écrire, ce n’est pas pour corriger,
et de toute façon, j’ai perdu mon stylo.



Atelier expérimental Dany 14/01/08

Scrouich, scrouich.
C’est le bruit que ça fait, mes pas dans la neige.
Scrouich, scrouich.
C’est un bruit intéressant que je voudrais explorer pendant des heures.
Mes oreilles, mes chaussures, la neige par terre et ma curiosité.
Scrouich, scrouich.
Qu’il n’y ait plus que cela !
Cela et la couleur blanche qui tombe.
Mais non, malheureusement, ce n’est pas tout.
Il y a aussi mouillé. Et il y a froid.
Ça tombe mouillé et froid.
Et il y a mon corps.
Mes pieds dans mes chaussures.
Mouillés.
Mouillés, rectangulaires, durs, indéfinis.
Et sourds !
(Ne dit-on pas “être sourd comme ses pieds”?
Non ? Et bien on devrait. )
Scrouich, ils s’en foutent.
Mes pieds appellent la cheminée, pour redevenir des pieds, avec des orteils au bout, quantifiables et gigotables. Mes pieds gueulent à mes godasses “Scrouichez si ça vous amuse, mais sans nous!”.
Mes pieds scrouichent en gris troué le trottoir blanc, et ça ne les amusent pas du tout.
Pas plus peintres que musiciens, mes pieds.
Mes pieds pétitionnent un rappatriement immédiat vers le rocking chair du salon, chaussettes de laine sèches, cheminée et chocolat chaud.
Mes mains les applaudissent (individuellement pour ne pas quitter le fond des poches de mon pantalon où elles se terrent pour survivre).
Mon nez, mon cou opinent du bonnet, qu’ils n’ont pas la chance de porter, pas plus qu’écharpe ni manteau.
Quelle idée par ce froid de sortir en chemise !
Oui mais quand j’étais sortie, il ne faisait ni chaud ni froid, alors comment vouliez vous que je sache qu’il allait neiger
et rentrer c’est dommage, la neige c’est si beau, si surprenant, si magique.
La neige, ça suspend tout, tout devient secondaire, lève la tête, regarde la lumière silnieuse qui tombe, et marche sur le tapis,
laisses-y ta trace.
Scrouich, scrouich.



Eclaboussure sonore

Eclaboussure sonore .

Un bruit rouge

Vif et chaud .

Etrange sensation d’une bonde à peine ouverte, d’une

aspiration qui extirpe de soi, vide l’être de l’intérieur,

le précipite chauffé à blanc dans un abîme vertigineux où

tourbillonne, comme un cyclone dans une forge, la

spirale emballée d’un film sans paroles déroulant ses images à

l’envers.

Flash back plus que trou noir.

Flash black

Qui cloque et claque.

 

Glauques et flasques

Visions au seuil confus de l’au-delà.

Liquide gras

Qui, suave, déborde

Pour noyer le dernier fantôme.

Puis le plat linéaire des limbes !

 

 

 

 



Au parc Grammont

Les brouillons-
Au parc Montceau, j’ai rencontré… (Louis Aragon)

Construire 3 strophes de 4 vers en octosyllabes et à rimes croisées-
Le premier vers reprend toujours l’indication spatiale-

Au parc Grammont, j’ai rencontré
Elancés, forts, intemporels
Cette nuée de fûts arborés
Hautains, s’élançant vers le ciel

Au Parc Grammont, j’ai rencontré
Diffuse et disséminée
Cette foule emmitouflée
Respirant, vite, l’air des nuées

Au Parc Grammont, j’ai rencontré
Chevaux de bois, bassins déserts
Espérant dans l’hiver
Le renouveau qui espère

Cette strophe reprise et corrigée après lecture en groupe=

Au Parc Grammont, j’ai rencontré
En somnolence hivernal
Chevaux de bois, bassins déserts
Avant leur éveil estival

Au parc Grammont, j’ai rencontré
Enfants qui jouent, fantômes lents
Saisons et images en rond
Se promenant parmi les monts

…Au Parc Grammont
 



La longe de porc, façon Volodine…

Selon les propositions de Xavier Garnerin et en suivant l’exemplier…

Kim Lee Hartmann contemplait la longe de porc.

Il songeait, le couteau finement aiguisé à la main, aux autres cochons, entassés dans la soue, éperdus et braillards. Ils avaient vu le sang gicler, entendu leur semblable hurler, sans émotion aucune.

Il effectua, délibérément, trois longues incisions dans la viande rosâtre, unicolore, et la jeta dans l’huile bouillante.

Il se dit, soudain, qu’il aurait préféré, finalement, avoir sous son couteau, d’autres vaincus : une poule dodue, à cuire au pot, ou un de ces pigeons qui pullulent et hantent les villes moribondes et nauséabondes.

Le riz, quant à lui, longuement lavé et égoutté attendait, en vrac dans une antique passoire. Les tomates concassées, ébouillantées à vif, rubescentes, attendaient patiemment sur le coté.

Un disfonctionnement…

Hartmann alluma le feu sous la casserole d’eau. A peine démarrée, la flamme s’éteignit. Le bouton principal manipulé avec brusquerie lui resta dans la main.

Hartmann, debout devant la cuisinière resta là, immobile, un long moment.

Son inexpérience ne lui permettait pas de sauver la préparation, toujours en attente…

Sereinement son MP3 continuait à débiter du Mozart…

L’éclairage chez Volodine…

Face à lui, au dessus des plaques éteintes, le néon fatigué disséquait la longe. Luisantes et écorchées, les tomates renvoyaient sur la viande morne une lueur rougeâtre. Le visage d’hartmann, front blanc, cou rouge, marquait sa perplexité.


Les slogans incongrus….

Ce n’était pas un soir comme tous les autres : les consommateurs ne défilaient pas encore !

« Compte les grains de riz, un par un »

« Imagines ta gastronomie »

« Dors, car qui dort dine ! »

 



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