Sous les décombres

Sous les décombres, j’ai trouvé
Les pierres d’un temple ancien
La poussière des années
Le doute mallarméen.

Sous les décombres, j’ai trouvé
Des histoires d’interstices
La voix de contes cachés
Des mots pour mes cicatrices.

Sous les décombres, j’ai trouvé
La moitié d’un hémistiche
Pâle copie embarrassée
La parodie d’un pastiche.

Sous les décombres, j’ai trouvé
Evanescente voie peinte
Au pinceau de la pensée
Un dessin de labyrinthe.

J’ai refusé de chercher
Pour que d’un trait rouge elle ombre
De sa plume autorisée
Mes valeurs, sous les décombres.



Cicatrices

Cicatrice : n.f (lat : cicatrix-icis) Marque laissée par une blessure, une plaie, après guérison.

(…)
Moi Marseille…
après guérison, on t’a dit !
(…) [silence inquiet]
après guérison.

les entrailles à l’air,
dans une main l’aiguille et le fil,
de l’autre main essayer de rapprocher les deux bords de la plaie à recoudre
sur la table, le stylo et la page blanche
De toute façon, tu ne sais pas coudre.
Et paraît-il, pour cela, il n’y a que le temps.


Ça, on verra.
Après guérison.
Là, on te demande de mettre un drap pudique sur les plaies qui suintent, celles qui saignent, celles qui s’infectent.
Et trouve autre chose,
trouve sur ta peau de petites marques du passé.

Arrange-toi pour que ça fasse comme des arabesques ou en tous cas, que ce soit beau. Beau, et pas trop mélo.
On a dit « pas de psychodrame ».
On est là pour faire de la littérature, madame, pas pour déballer ses intestins comme de la vulgaire charcutaille.

Moi, Marseille, elle me fait mal le dimanche
comme un rhumatisme
tous les dimanches que j’y passe
sur les trottoirs qui s’écartent aux deux bords de ma plaie.
Moi, je dis bonsoir au monsieur/dame qui attend le client juste à l’entrée de ta rue. Il/elle ne sait pas que j’aime le/la retrouver chaque dimanche au moment où les trottoirs s’écartent et resaignent en sortant de la gare Saint Charles, il/elle ne sait pas que de lui parler, ça me cautérise un peu, et que ça me donne le courage d’ouvrir le dictionnaire pour chercher l’orthographe du mot cautériser et la définition du mot cicatrice et pour mettre un drap là où il faut pas encore regarder avec le stylo et passer le stylo pas trop fort là où peut-être on peut aller mais essayer quand même de bien choisir les mots, parce que, déjà que ça saigne sous le drap, il ne manquerait plus que tout le passé se remette à saigner aussi, après, il y en aurait partout sur la feuille et on ne saurait même plus quoi faire lire, déjà que la phrase on n’arrive pas à la finir et c’est pas la note qu’on te donnera en échange de ton sanguignolant travail qui pourra recoudre tout ça.

 

Anonyme. été 1976
Je suis la plus ancienne de tes cicatrices. Je suis quelque part sur le sommet de ton crâne. Tu sais que j’existe, même si tu ne m’as jamais vu, et si tu n’as aucun souvenir de ma naissance.
Ta tête. Un paillasson de fer. Pas bien vieille : un an à peine, le premier jour des vacances.
Tu m’évoques comme un trophée, un premier fait d’armes, même si tu n’as pas jugé utile de me donner un petit nom. Je sais que tu aimes savoir que je suis là. Tu aimes qu’on t’aie parlé de moi. C’est à dire de toi avant l’âge des premiers souvenirs. On t’a si peu parlé de toi. Je suis l’invisible trou noir de tes origines sculpté quelque part sur ton crâne.

Billy C. , 20 juin 1975

Même pas vrai. Le plus vieux, c’est moi.
J’étais sûr que tu penserais pas à moi.
C’est que je ne suis pas si original, si singulier que tes autres cicatrices, tout le monde en a une comme moi. Tu me trouves sans intérêt, n’est-ce pas ? Seul l’exceptionnel, le distinctif ferait sens, selon toi, et mériterait d’être mentionné?
Pour te dédouaner de ne voir le monde tourner qu’autour de moi, tu vas taire la marque de ta naissance ?
Hors sujet ?
Mais, regarde-donc dans le dictionnaire, puisque tu as décidé de te servir de lui comme un rempart (dérisoire !) contre les brêches de toutes tes digues.


Nombril : n.m. (lat umbilicus).[u] Cicatrice [/u]du cordon ombilical, au milieu du ventre. SYN : ombilic. – Fam Se prendre pour le nombril du monde : se donner une importance exagérée.


Oui, bon, daccord.
Je vois que toi aussi, tu sais souligner. C’est bon, je me la ferme.
N’empêche, c’est un peu facile de te débarrasser de parler de moi, en te contentant de me donner ce nom ridicule.
Tant pis pour toi, tu aurais pu écouter ce que j’avais à dire, j’ai de l’expérience et de la profondeur… je suis sûr que j’aurais été un bon sujet.

Rodin. été 1983
Je n’aime pas le nom qu’elle m’a donné. ROdin. Pourquoi un nom d’homme ? je suis une petite marque charmante sur son menton, un trait léger à peine sensible sous le doigt, un maquillage discret et élégant, une touche de personnalité qui l’accompagne depuis si longtemps. Elle aurait pu, en référence à ma naissance sur le bord de la piscine, me nommer Ondine, c’était joli et féminin. Mais non, elle a choisi ce nom pour une autre, grosse et boursoufflée, qui lui défigure la cuisse. Et moi, j’ai droit à un nom rocailleux et radin.
Ivoire aussi, ça m’irait bien. Mais elle n’aime pas de souvenir de ses dents qui s’entrechoquent sur le rebord de la piscine, du bruit que ça produit dans ses mâchoires.
Elle n’aime pas se souvenir du moment où je suis née. Mais moi, elle m’aime bien? Je suis la première cicatrice dont elle se souvienne vraiment.
Avec le pouce de sa main droite, elle me caresse pendant de longues minutes, quand elle réfléchit. Parfois, j’ai l’impression qu’elle vérifie que je suis toujours là. Je crois bien que ma présence la rassure. Quand sa main droite est occupée à écrire, c’est sa main gauche qui s’occupe de moi.
Elle ne me laisse jamais seule très longtemps.
Et souvent, elle me regarde dans le miroir.
J’aime bien qu’elle me regarde.

 

Ondine, un matin, 1988
Moi, j’ai pas gand chose à dire. Rodin et jaloux de moi à cause de mon prénom.
Y a vraiment pas de quoi. Elle m’a appelé comme ça parce que je suis toute ronde, en forme de goutte.
Rodin dit que je suis « grosse et boursoufflé », c’est pas très gentil. Mais vraiment, je vois pas pourquoi il est jaloux. Lui, il a le beau rôle, les caresses, et les regards admiratifs dans le miroir.
Moi, que dalle, je suis toujours cachée sous jupe ou pantalon ou pyjama. Je ne vois presque jamais la lumière du jour.
Ce que j’ai à dire n’intéresse pas grand monde, et pourtant, c’est important : je témoigne juste qu’elle n’est pas du matin, et qu’elle devrai TOUJOURS attendre d’être réveillée vraiment avant de prendre un couteau dans sa main (et les couteaux arrondis, à beurre, pour le petit déjeuner… c’est peut-être plus judicieux que les grands couteaux pointus).
Voilà, c’est tout. Si vous avez d’autres questions, vous pouvez venir me trouver, j’habite au milieu de sa cuisse droite (bord externe). N’hésitez pas, je n’ai pas souvent de visite, je m’ennuie un peu.

 

Perrine, 3 juin 1995
- Bon alors, tu te décides à me laisser parler de moi, ou non? Au bout de presque 13 ans, je ne te fais plus mal, quand même !
- C’est pas la question…
- Comment ça, pas la question ?
Tu peux pas me dire que c’est une histoire de pudeur non plus. Tu as déjà déballé mon histoire des dizaines de fois, à tout le monde et n’importe qui, qu’est-ce que ça peut faire que je donne mon point de vue, pour une fois ?
- Mmmm… bon, d’accord… tu peux te présenter… mais sois brève, je t’en prie.
- Ok, c’est promis.

Bonjour, je m’appelle Perrine.
J’ai 12 ans. Je mesure environ 12 cm.
Dès que j’ai su qu’elle réalisait une enquête sur ses cicatrices, j’ai tout de suite voulu en faire partie.
D’abord, elle a refusé mon témoignage, aruant qu’on ne se présente pas nue et jambes écartées à l’université – « ça ne se fait pas », ou alors, en médecine. Ou à la rigueur aux Beaux-Arts, pour les étudiants peintres ou sculpteurs… – Le coup des artistes peintres, ça m’a fait une ouverture pour la convaincre de me laisser parler. Je lui ai fait un speech, sur l’art, la subversion, sur Courbet, sur l’origine du monde… tout ça… elle était à court d’arguments.
Faut dire que je la connais bien, un peu coincée et pas trop fière de l’être, ne voulant surtout pas que ça se sache… elle n’a pas osé me censurer.
Faut quand même que je fasse attention à ce que je dis, surtout qu’elle ne m’aime pas bien. Elle a mis beaucoup de temps à m’accepter – pourtant, elle n’avait pas d’autre choix, vu que j’étais là, et qu’elle ne pouvait ni m’effacer, ni remonter le temps -, moi, j’avais beau lui dire que j’étais un souvenir du jour (historique !) où elle était devenue mère, elle ressassait toujours la douleur du coup de ciseaux (« mon sexe brûlé au fer rouge ») l’heure (« la plus longue de ma vie ») où elle est restée seule à attendre qu’on vienne me coudre, les fils, sensés tomber tout seuls mais qui n’avaient pas voulu partir, les semaines de douleur silencieuse (« parce que j’avais honte d’en parler, parce que je croyais que c »‘était normal d’avoir mal un certain temps, et je ne savais pas combien de temps »), et les cris du boucher-gynécologue qui m’avait découverte toute infectée à la visite des huit semaines, et

Mais ça va pas non !!! Arrête !
tu avais promis !
…Et nous ?
tu ne nous donnes pas la parole, à nous ?
Tu préfères laisser l’individualisme de chacune de ces petites traces orgueilleuses qui se prennent pour « ta grande histoire », sous prétexte quelles ont une date de naissance, un état civil ?

Allons… anecdotes que tout cela !
Nous, nous sommesle motif, la trace, la couleur que la vie à laissé chaque jour sur la page blanche de ta peau.
Bien sûr, nous ne somme pas conventionnellement admises comme « belles », mais regarde nous bien.
Nous sommes nées violettes, sur tes seins quand ils sont devenus des seins. Ta peau ne savait pas comment habiter le changement de volume de ton corps. Elle s’est craquelée comme la terre d’un volcan, elle a dessiné des rivières violettes le long de tes seins, ton ventre, tes bras, tes cuisses, tes hanches…
Tu ne savais comment arrêter notre prolifération, nous devenions presque impossibles à cacher.

Tu nous détestais à cause de notre couleur trop voyante.
Et puis, avec le temps, nous avons pâli un peu, et tu t’es habitue à nous.
Nous sommes devenues blanches peu à peu, presques invisibles. Mais tu sens notre présence sous la caresse de tes doigts, comme un texte en braille que tois seule sais lire et qui te raconte chaque fois une histoire différente. Tu ne t’endors pas un soir sans nous lire un peu.

L’été, maintenant que tu n’as plus si honte de nous, il arrive que tu exposes ta peau au soleil, et qu’elle prenne une teinte brune. Nous, nous restons toujours blanche, et tu deviens toute zèbre, et ça te fait rire. Nous aimons te faire rire.
Enfin… ça te faisais rire, avant. Mais cet été, non. Ça ne t’a pas fait rire. Et nous savons pourquoi. Et c’est pour ça que tu ne voulais pas nous laisser parler ici. C’est pour ça. À cause des veines des statues de marbre. Et Marseille, ça te fait encore trop mal.
Alors, tu remets doucement le drap par-dessus.
Caresse tes rêves en braille,
et dors.



Jumeaux

Des jumeaux. Ça lui avait fait un sacré choc quand l’échographiste lui aait annoncé le verdict. Il lui avait expliqué en même temps que son uterus était malformé, j’ai oublié le terme exact – et puis, ça me gène un peu de vous parler d’une partie si intime du corps de ma mère, bien que j’y ai séjourné quelques mois -  mais en bref, si j’ai bien compris il y avait deux poches au lieu d’une. Donc, la mauvaise nouvelle, c’est qu’on allait devoir se partager notre première maison à deux, mais la bonne nouvelle, c’est qu’on pouvait avoir chacun sa chambre. Sauf que, pas de bol, la chambre du fond n’avait pas de porte, du coup on a dû se quicher à deux dans la moitié d’un ventre, et c’était même pas sûr qu’on y tiendrait assez longtemps pour être en état de survivre dehors. Ça fait qu’elle a pas mal stressé, pendant toute la grossesse, à l’idée qu’on allait peut-être mourir, et sans doute tout autant (mais ça elle ne pourra jamais nous l’avouer), à l’idée qu’on allait peut-être vivre, et qu’elle allait se retrouer d’un seul coup mère, et mère de deux enfants.

C’est ce qui s’est passé. Mon frère Abdel est né le premier. Il pesait presque un kilo de plus que moi, et même si c’était pas très lourd (à peuine deux kilos), je suis sûr qu’il en a profité pour passer devant après m’avoir boxé in utero pendant 8 mois. Moi, ils ont dû enir me chercher avec les cuillers (tu parles, j’avais surement envie de profiter un peu d’être enfin seul). J’étais tout malingre et j’avas la tête de traviole (à cause des cuillers). Autant vous dire que nos photos de bébé ne sont vraiment pas à mon avantage.

Moi, c’est Kader. Oui, je sais ce que vous pensez : Abdel et Kader, c’est un peu gros, et vous pouffez.  Abdel et Kader, ne m’en parlez pas. Un peu comme si on était condamns à ne faire qu’un, liés pour toujours. Pour toujours nos deux pronoms prononcés ensembles, d’une seule traite. Toujours le sien aant le mien, témoignage de son ainesse et de son ascendant sur moi.

Pourtant Kader, mon prnom, seul, je l’aime bien… ça fait un peu cador un peu caïd.

Enfin, si vous pensiez que les jumeaux sont toujours proches et unis, sonnez aussi qu’aAbdel et Kader, Abel et Caïn… c’est pas si loin. À bon entendeur.



court inventaire de mes cicatrices

… les accidentelles, les chirurgicales, les autres.

Les accidentelles :

1976, paillasson de fer + ma tête, Ax les thermes

1983, rebord de la piscine + mon menton

1987, couteau pointu + ma cuisse droite, petit déjeuner

199*, couteau de cuisine + ma main gauche, épluchage de courge (plusieurs occurrences)

Les chirurgicales :

1992, clinique saint Roch, scalpel + mon ventre, apendicectomie

1995, hôpital Arnaud de Villeneuve, ciseaux + périnée, épisiotomie

Les autres :

depuis 198*, la vie + ma peau, n’importe où.



Il m’a mise dehors

Il m’a mise dehors.
Attendre dans un hall de gare, seule.
S’ils ferment la gare, comment je vais faire.
Paris départ 22h22. Marseille voie 8.
Il m’a mise dehors.
J’attends les trains.
Mon voisin dans la salle d’attente s’agite.
Il sent l’alcool, l’angoisse.
J’ai la nausée, il m’a mise dehors.
Je m’applique à m’endormir. Les minutes s’écoulent très lentement.
La gare est au milieu de nulle part.
Horaires, voyageurs, horloges, composteurs.
Il m’a mise dehors.
Les trains passent, ne s’arrêtent pas.
J’ai plus de train, j’ai pas d’argent pour le train.
Repartir à pied, faire croire à une tempête de neige.
Sac à dos, marcher.
Il est 9h05. Je rentre.

Je le mettrai dehors.



Kes’tu r’garde?!

Tu regardes quoi?… Tes main?

Tu les vois tous les jours tes mains,

alors à quoi ça te sers de les regarder, tes mains?…

Tes mains, tu les entretiens bien  de temps en temps, pour faire bonne figure.

Tu te nettoies les ongles comme on cire ses chaussures…

Mais regarde encore un peu.

Tes doigts, tu crois les connaître, mais sur les bords des phalanges tu aperçois d’infimes cicatrices…

Elle font penser à des entailles dans le tronc d’un arbre.

La peau à poussé au tour, mais la marque est restée.

Tu à grandis avec, tu les a gardée.

Il y en a  que tu gardes depuis le temps des vendanges,

d’un de  ces matins glacial où la rosée endolorie les doigts.

Tu coupes et  vous êtes des dizaines à couper.

Tu coupes et tu veux couper encore plus vite parce qu’ il y a compétition

et  que c’est le meilleur moyen de ne plus sentir le froid.

Tu coupes, tu remplis, tu vides…

« Panier! »

Tu coupes, tu remplis, tu vides…

Tu es pris par la vitesse,  l’ épuisement te saoul et résister à la fatigue  éveille en toi une espèce de fureur .

Tu ne deviens bientôt plus qu’une machine à couper, un corp décervelé.

Et à quoi ça peut bien servir une cervelle ?

Couper, remplir, vider…

« Panier! »

Couper, remplir, Coup’  Aie!

Ça y est, tu t’es tailladé la chaire au sécateur…bien en plus, et c’est l’index…

C’est un peu ton baptême en quelques sortes.

Tu regarde ça avec curiosité, comme on croise un accident sur le bord de la route.

 » Mets-y-du-raisin-ça-cautérise! »

Et puis tu continus: couper, remplir… Le panier se remplit de raisin et  de sang -

ce sera un bon cru…

Sur les rangées, la vigne a pris les couleur de l’automne.

C’est drôle comme le rouge lui va bien…

 

 



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