Elle descend l’escalier en colimaçon. Le bois ancien de la rampe glisse sous ses doigts, elle aime cette douceur satinée. Jamais elle ne porte de gants, ils lui seraient une gène.

La cage d’escalier est sombre, humide l’hiver, étouffante l’été, les fenêtres, toujours fermées, ne donnent que une vague courette sans perspective. Toujours cette marche absente qui découvre l’immensité noire des caves voûtées.

Vite, elle descend vers la rue pavée, au revêtement inégal. Depuis toujours elle sait ou poser ses pieds, si ce n’est depuis sa naissance, il est certain que c’est depuis ses premiers pas.

Elle ajuste son manchon devant sa poitrine, en un geste familier. Comme à chaque fois, la cicatrice frôle la doublure en satin, puis disparaît de sa conscience, en même temps que s’estompe la sensation douce-amère. La vieille brûlure n’a laissé de visible, qu’un petit carré de peau, lisse, tendu, d’un autre rose, presque translucide.

Au bout de la rue, elle hésite. Le coté Sud de la ville lui est une terre promise, que jamais, cependant elle n’a pu explorer. La voie de la liberté dont elle se sent spoliée, peut-être ?

Elle est, malgré elle, portée vers le nord. Perchée sur ses bottines, voilette baissée, elle avance, lestement. Elle dédaigne les premiers fiacres qui la hèlent, préférant respirer, à pleins poumons l’air frais de ce matin d’automne.

Parvenue dans l’avenue, elle se décide pour une calèche à quatre chevaux, et le trot régulier des coursiers la berce, elle laisse sa pensée vagabonder. Le voyage, habituel, la ramène invariablement à la petite.

La petite ! La dénomination est autant chargée d’une ambivalente affection que de dérision.

Elle n’a pas pu oublier cette grosseur monstrueuse qui a déformé son corps, cet effarement, cette stupéfaction qui l’ont envahi, un temps, longtemps. Son corps s’est révolté, elle l’a senti, puis il s’est résigné. Mais, jamais ses seins n’ont consenti à laisser couler le liquide nourricier.

Comme elle s’approche du pont, passés le jardin entouré de buis et la statue qui en émerge, un attroupement, plus loin attire son attention. Le cocher a ralenti l’allure, même les chevaux semblent l’avoir remarqué.

Elle, elle déteste la foule et ses mouvements d’animal fou. Elle hait ceux qui la composent, aveugles, instinctifs, incontrôlables .elle les a vus, remplis de haine, animés d’une vengeance honteuse, lubriques, poursuivre en ricanant la femme tondue et nue qui ne pouvait fuir.

Un ordre au cocher, impératif, sans appel, « fouette cocher ! »

Sous le pont de pierre, le fleuve coule, immuable, large et tranquille. Seuls les tourbillons autour des piles trahissent le courant, dissimulé, puissant et dangereux.

Elle reconnaît maintenant la grande côte. Les bêtes ahanent. Elle peut, tout à loisir, contempler les maisons couvertes de lierre et un peu plus loin, ce mur, immensément haut qui, l’a toujours fasciné. Elle imagine, au-delà de cet obstacle, une forêt, et un jardin, et une roseraie, précédant, qui sait ?, un de ces châteaux de tuffeau dont les fenêtres reflètent un ciel intemporel.

Lentement la montée se poursuit. Parvenue au faîte, elle donne, de nouveau, un ordre bref au cocher, et l’équipage oblique dans une rue moitié ville, moitié campagne : la rue d’une autre naissance.

Spontanément, l’allure se ralentit. Parvenue au jardinet, clos par un petit muret de briques surmonté d’une grille basse, elle fait stopper la calèche.

Une porte s’ouvre, un enfant descend les quelques marches qui mènent au jardin.

Toutes deux se contemplent, puis l’enfant lui tend les bras. Elle porte, rose et presque translucide, une cicatrice au poignet gauche.

Stidama-novembre 2007-

Deuxième texte

L’endroit, décidément lui plaisait. Il y faisait une chaleur idéale, on y était bercé, parfois un peu secoué, nourri à la demande, on pouvait même y entendre de la musique, toutes sortes de musique, et des voix, graves ou aigues, perçantes ou adoucies.

Il était là, comme au spectacle, souriant aux anges. Il savait distinguer le sucré du salé ou de l’amer, de toute façon, il aimait tout, même le mélange des saveurs.

Son esprit, déjà alerte, possédait une phénoménale mémoire. A son gré, il laissait surgir des flots d’images, mais, surtout, il jouissait sans retenue de toutes les sensations qui les accompagnaient. Il n’aurait pu dire lesquelles avaient sa préférence puisqu’il les aimait toutes.

Seule une question le taraudait : pourquoi avait t-il choisi cet antre plutôt qu’un autre ? Là, il se heurtait aux limites extrêmes de sa connaissance. Il était capable de dérouler comme un film ré bobiné à l’envers, l’encyclopédie de l’univers, et celle de son histoire, mais le choix primal, le point zéro, lui glissait entre les doigts, échappant à sa conscience hyper sensible.

D’où venait t-il initialement ? Mystère !

Agacé, il s’en accommodait, se consolant aisément et orgueilleusement, en laissant se dérouler ce flot inouï de connaissances et de sentiments.

D’un espace inter galactique, indéfinissable, il plongeait vers une sphère colorée. Il hésitait un moment, mais ce temps de latence était un comme un jeu : l’embarras du choix, en quelque sorte.

Tantôt, il se décidait pour le bord de mer. Il y voyait des petites tentes de toile rayée, multicolore et des enfants maniant pelles et seaux pour ériger d’éphémères et maladroites constructions de sable, que les vagues emportaient rapidement. Il les voyait rire, et lui-même, par contagion hoquetait, joyeusement.

Tantôt, il laissait émerger des évocations plus puissantes, qui le laissait pantois, un peu troublé.

D’où pouvaient t-elles donc surgir ?

Il voyait s’agiter des personnages dont bizarrement il connaissait toutes les pensées, même les plus secrètes. Mais cette connaissance totale, intime qu’il avait d’eux, était paisible, détachée, indulgente, amusée même parfois, douce, en somme.

Il pouvait les nommer, un par un, et arrêter leur histoire comme bon lui semblait. Ce jour là, par exemple, il s’était longuement attardé devant un couple amoureux, (enfin lui surtout dont le regard était éloquent) dont il affectionnait particulièrement la tenue. Elle, portait une longue jupe de cotonnade (il connaissait même les tissus !) à taille haute et large qui retenait un chemisier bouffant et un chapeau de paille à ruban, qui flottait au vent. Lui, arborait un costume clair, et détail qui le ravissait, une fière moustache légèrement retroussée.

Il savait l’attente, la patience de l’un, la nature trop rêveuse et exigeante de l’autre, et pouvait même, retrouver en lui-même une part de leurs composantes. Le plus incroyable était qu’il vivait, dans le même temps qu’eux ce moment, indicible de leurs vies.

Et d’autres encore. Certains partageaient son existence terrestre, d’autres le renvoyait à des temps non partagés, mais connus, on ne sait d’où. Des campagnes ignorées, des landes, des forêts, des masures imposaient leurs contours. Des hommes et des femmes allaient et venaient, par tous les temps, joyeux ou accablés. Il discernait des tables de fête, et aussi de maigres pitances.

Souvent, il partait dans une campagne humide, remplie d’étangs à grenouilles et à carpes. Il flânait longuement dans les roseaux. La lumière de ces endroits là, était particulière, grisâtre, incertaine, filtrée, surtout en automne. Rien à voir avec cet univers, très coloré qui le cernait.

Il affectionnait particulièrement les bords d’un large fleuve, paisible en apparence mais dont les remous brusques créaient d’inquiétantes spirales d’eau, plongeant vers un fond sableux et mouvant . Il y voyait des pêcheurs, heureux et calmes, avec leurs panières en osier attachées sur la rive. Il savait que l’un d’entre eux était son père, et il savait pourquoi ce pêcheur, souvent malchanceux, trouvait là, la quiétude et le ressourcement.

Il remontait le cours du fleuve jusqu’à une ville dont il connaissait les moindres recoins, les petites ruelles et les larges avenues. Il s’engageait alors dans de longues promenades festives.

Il la voyait se transformer cette ville et, par contre, il n’aimait pas ces changements.

Car même l’avenir lui était accessible. Il parcourait d’autres villes et d’autres climats. Il séjournait, longuement dans une dans une immense cité, dont le passé lui était familier il en aimait profondément l’animation, la vie incessante et multiple.

Les personnages de son futur lui faisaient signes. Il les connaissait bien, ceux là aussi ! D’autres lui-même, mais qui, subrepticement, avec malice, lui faisaient comprendre qu’ils sauraient être différends. Quelle étrangeté !

Il ignorait depuis quel laps de temps il flottait ainsi, et d’ailleurs quelle importance le temps !

Il n’avait nul besoin de le mesurer puisqu’il le possédait en lui même, l’élargissant ou le rapetissant à son gré.

___________

Puis quelque chose, soudainement se produit. Un changement d’abord imperceptible, mais indiscutable, qui se précise progressivement. Il n’a plus la maîtrise des événements. S’imposent des paysages tourmentés, des bruits menaçants, un ciel sombre. Des trains s’ébranlent, des mains s’agitent, des dos se voûtent, un accablement le gagne.

Il voit, nettement, une cohorte de vaincus, chargés de misérables ballots.

Un étau se resserre autour de lui.

_____________

Tout s’apaise maintenant.

Les effluves d’un été, chaud et prometteur, chatouillent ses narines.

Des deux personnages qu’il voit se mouvoir, il ne sait rien, bizarrement. Pourtant il sait qu’il les connaît. Mais son esprit si prévoyant habituellement a tissé comme un voile opaque, et lui refuse l’accès.

Un éblouissement, encore, puis une puissante et violente poussée le chasse de son Eden.

Il ouvre les yeux sur un monde inconnu. Nu et démuni, Il a tout oublié.

Stidama- novembre 2007-



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