ATELIER EXPERIMENTALE SYLVAIN – Page Blanche

La page blanche se penche
ivre et encor blanchie
ici là, ici bas chu – dense
(a)

Pas un mot sur le fil
absence du langage
bruissement de ma langue – tangage

mot mot sans
mot son
mot sans son
sens

ivre dans mon chant
libre dans l’océan de ma plume
encre endeuillée

le miroir spéculaire
spé scie en moi
en moi sans son sans mon mirage
image

l’écriture tient sans le fil
et le fil sur ce lien s’efface, sur le trait tiens.
il ne reste plus que quelque chose



portrait robot

(production à l’atelier expérimental sur le portrait animé par Danielle le 31octobre)

Son portrait robot, son portrait robot, vous êtes drôles, vous. Est-ce que je sais moi ? Je vous préviens n’ai jamais été physionomiste. Et puis, je ne me souviens plus. D’ailleurs, il faisait sombre. Et de toute façon, moi, sans mes lunettes…

Tout ce que je peux dire, puisque vous y tenez vraiment et que je vois bien que vous ne me laisserez pas en paix tant que je ne vous aurai pas dit « tout ce que je sais »,  c’est qu’il avait un nez à peu près au milieu du visage.

Un nez de taille moyenne. En forme de nez ! Bof, un nez quoi.

Ses yeux ? Quoi ses yeux ? Ma foi,  y avait des sourcil par-dessus.

La couleur de sa peau ? Chair! Et puis une bouche aussi tant que vous y êtes. Oui, il avait une bouche, ça vous pouvez le noter sur votre rapport.  J’en suis sûr, parce que sinon,  je l’aurais certainement remarqué. Un type qui n’a pas de bouche, ça ne passe pas inaperçu, je pense que je l’aurais remarqué.

Et comme je vous l’ai dit tout à l’heure, je n’ai rien remarqué du tout. C’était un homme de race humaine, c’est tout ce que je peux en dire.

Je peux partir maintenant ?



Poésie sonore

deux petites productions à partir de « récitation n°1″ lors de l’atelier expérimental animé par Jeff le 12 novembre

bet

deuxième essai

Poésie sonore dans Ateliers expérimentaux pdf chansonbette

écouter un enregistrement de ma chansonbette :  mp3 dans Monia Chansonbette



Bruit sur page blanche

Il est impossible
d’écrire
sur la page blanche
Dès le premier mot
déjà
elle n’est plus blanche
J’ai placé mon mot
en bas
près de la ptite tâche
Après j’ai sali
la page
dans tous les sens
J’voulais écouter
en moi
le bruit du silence
Voir ce qu’elle faisait
en moi
La page blanche
Mais dehors ça bruisse
tout le temps
Dehors m’avalanche
Je reçois par tous
mes pores
Les ondes du monde
Journée peau ouverte
tout le temps
Jamais de silence
Je dis Dieu, regarde
en moi
c’est tout mélangé
Je dis fais-les taire
un peu
Et je m’allonge
Sur la feuille blanche
Tant pis
Que j’avais souillée
Et je me noie
Dans l’encre

(texte produit pendant l’atelier expérimental proposé par Sylvain autour de la page blanche, le 26/11/07)

version enregistrée :  Bruit  sur page blanche dans Ateliers expérimentaux mp3 Bruit sur la page blanche



Portraits, vous avez dit portraits ?

1/ Jeu des bandelettes= distribution aléatoire d’un texte découpé (veiller dans la découpe à compliquer le lecture- mais on peut aussi la simplifier selon le public de l’atelier)
Qui pense avoir le début du texte ? Et suite.
Choix proposé= incipit de CHEROKEE- Jean ECHENOZ- l’homme…etc- Les choix sont infinis-
Environ 10 minutes

2/ lecture de quelques portraits, par les participants-
Choix proposés= Balzac : le chef d’œuvre inconnu- page 34-
Zola : la mort d’Olivier Bécaille et autres nouvelles –page 95
Daudet : lettres de mon moulin – page 38- page 54-
Pécherot Patrick : les brouillards de la butte-page 22-
Textes imprimés laissés à disposition sur la table-
Infinité de choix possibles-
Environ 10 minutes

3/ incitation à un moment de concentration, voire de méditation légère- laissez venir un rêve éveillé- pensons au nombre de personnes, qui peuvent être autant de personnages, que nous connaissons : nos proches, nos amis, nos relations, etc. Elargir le cercle, les personnages du passé, connus ou inconnus, ceux du futur, pourquoi pas ! Et les personnages imaginaires qui sont un composite de tout cela, parfois étrange, parfois totalement énigmatiques, etc.
Environ 5 minutes

Proposition:

laissez surgir un personnage, acceptez le, laissez le se préciser et
Faites en le portrait.

Environ 30 minutes

Lecture des textes produits (pas de contrainte bien sûr)
Environ 15 minutes

Les propositions qui suivent sont à moduler, en fonction du temps disponible et du temps utilisé à la lecture des textes et aux échanges qui ont surgi. Elles peuvent faire l’objet d’une autre séance. Exemples :
mettre en scène les personnages= un lieu (la ville- un train- une île-etc)
Ils vivent une situation inhabituelle, ou incongrue
A l’expérience, une difficulté surgit= il faut parvenir à faire terminer, à conclure les histoires crées-
Suggestion de Nicole Voltz = 1/Imaginer (un désir secret-une peur- un problème ancien- un manque) irrésolus qu’il va devoir solutionner-
2/noter cette question sur une feuille à part et continuer l’histoire de votre personnage



Proposition de fontionnement des ateliers expérimentaux

DECIDE A LA REGULATION DE LUNDI 19 NOVEMBRE
Durant la première heure et demi:
La personne responsable de la séance fait sa proposition de séance d’écriture complète et nous en fait tester une partie de son choix.
Pour cela elle l’a rédigée entièrement avec références aux textes-support, photocopies, photos, reproductions objets etc…(si elle les juge nécessaires).
Elle les distribue pour qu’on ait toutes les pièces du dossier.

Durant la deuxième heure et demi:
Ensemble nous faisons le point sur cette séance:
les points positifs, les points négatifs pour chacun,
On interroge les documents proposés,
La place de cette séance dans une progression éventuelle,
On suggère des prolongements possibles, des variantes.
Des textes autres auxquels cela nous fait penser.

Note: si le support m’a été communiqué d’avance je propose éventuellement des variantes ou des documents de complément.
Toute séance, même banale, peut déboucher sur des enrichissements).

Si vous voyez d’autres propositions à faire ou des points que j’aurais oubliés, n’hésitez pas à enrichir ce texte que je vous soumet et à le diffuser. Ou a faire part de vos commentaires.

Nicole Voltz.



Ariane C.

Alité, alliant le lit au lunaire, il s’étiole et laisse libertiner ses illusions dans de lubriques lupanars peuplés de libellules languides aux allures de louves.
Leurs ailes altières se lèvent sous vos lèvres salivantes et lutines , elles délaissent leurs lectures pour s’allonger à vos côtés, luxuriantes et lisses.
Dans le grand lupanar traîne une odeur de musc , de linge blanc et de rouges à lèvres violents poudrés d’alchimie fine, d’où renaissent sans cesse de fins plaisirs atrocement délicats, inoubliables, qui rendent sans volonté, sans désir, sans envies autres que d’être ici, dans les crissement voilés des chairs encore enveloppées.
Mais bientôt les corps se glissent hors de leurs gazes hypocrites laissant s’échapper les cascades de chairs sucrées et enfantines, les rires nus, des plis dodus, l’alcool éthére l’atmosphère.
Penché dans la cambrure d’un cou vous vous confiez sans vouloir être entendu, car seuls les mots de ces corps dépouillés ont l’intelligence de l’émoi et la musique de l’enfance.
Laissez-vous porter par le vin du désir toujours ajourné, encore quelques pas en arrière, avant d’y basculer, entier, totalement possédé. A vous, absolument dépossédé…

Ariane est l’une des créatures de la maison, portant l’écheveau à son cou.
Elle seule lit dans les sombres dédales des arrière-salles la puissance animale qui palpite alentour des vestales. Vous fuyez son noir regard d’olive , sa sècheresse aride. Son inquiétude aux aboies, sa respiration aux aguets, cette manière brisée de monter une vaine garde vous fait l’éviter , elle pue l’obscur sang du calice. Et vous, tout à vos délices, mordez la pulpe des fruits parfumés dont les rires éclatent en bulle de verre dans les couloirs du grand lupanar.

Il est déjà tard , vos pas vous mènent auprès du monstre palpitant, à l’union sublime de l’humain et du bestial. Le retour, la sortie, réinstaurer le comme avant n’adviendra plus .
Ariane connaît cette chose. Le désir insatiable parcourt d’abord votre corps, puis commence à bondir dans votre sang, vos veines en fusion se laissent inonder de ce feu . Elle le sait, la pâle fille filiforme aux yeux de nuit.
Elle le sait , sa mère le lui a murmuré autrefois.

Franchissant le seuil infernal du lupanar au grand dédale , elle vous voit passer beaux garçons forts , hommes vieux aux haleines viciées, mâles tordus aux fouets du temps, ici la morsure, à l’âge, est indifférente, toutes pareilles sont vos viandes, d’insolentes marmites qui ne demandent qu’à la flamme de les rougir…Et sans cesse revenir et sans cesse y mourir.

Il y en a pourtant un plus timide que les autres que le plaisir tourmente autant qu’il l’aimante.
Un soir, ou peut-être ailleurs, elle s’attire à lui, il la regarde. Ses yeux chavirés ont pris la couleur d’une chaloupe , elle lui lance la corde qu’elle porte au cou pour le sauver des abysses bleutés où la vie se nécrose, mais le jeune prétentieux ne voit pas le fil ténu que balbutient les lèvres d’Ariane, il aspire les vapeurs des corps odorants, des effluves intimes, du chant entêtant des femmes toutes ouvertes, il sourit dans sa bouche avec le goût qui l’emplit, et jetant à la fille muette et brune un regard de matelot rescapé, tourne ses pieds et la page, c’est décidé, il ne se laissera pas sombrer comme toutes ces épaves, son corps vigoureux est fait pour d’autres plaisirs, d’autres lieux , d’autres femmes dont il sera le désir, elles ouvriront leurs belles bouches pour saisir son âme valeureuse. Les créatures du lupanars sont des papillons de papiers virevoltant dans la lueur des torches, crevant aux rayons du jour. Lui aura des êtres de chair fraîche qu’il façonnera le premier, qu‘il poinçonnera de ses forces viriles.
La femme sombre est de mauvais augure, c’est sûr, le lieu pue la mort plus que la luxure.
Ariane a lâché le cordon léger, elle regarde s’éloigner l’homme grisé de lui-même , qu’elle vient de sauver.
Il l’abandonne, elle restera là où il aurait dû être. Ariane crache sur les dalles. A la lueur des torches un fil de salive luit.



Ariane B.

Ariane a mal au pied, elle a un fil à la patte de son destin et ça lui noue les intestins.

Devant les grilles du zoo elle attend tous les jours patiemment qu’un homme qui passe remarque sur son visage les traces laissées par le hasard. Elle espère que parmi tous ceux qui passent il y en ait un qui lui prenne la main et lui dise « Viens, allons sentir l’odeur des bêtes, à l’intérieur ».
Alors il lui tendrait la sienne de main et elle glisserait délicatement dans cette paume inconnue ce paquet de fil comme un cocon de brume.

ZOO, c’est écrit en grosses lettres book antiqua et entouré d’illustrations, des lions aux crinières effervescentes qui rugissent éternellement en d’une crampe terrible, tandis que sous leurs pattes, glauques et perfides, guettent des crocodiles à l’œil torride qui vous invitent à d’étranges plaisirs charnels. Un taureau sauvage écume sans raison laissant courir ses yeux dans un lointain infini, comme un acteur posant pour une photographie blanche et noire. Son poitrail est encore tout vibrant d’un combat victorieux et sa langue rouge pendant aux rivages de sa gueule liquide évoque inévitablement à Ariane un sanglant présentoir de boucherie.

Entourée de tant de bestialité, elle finit par avoir en elle un désir fou qui l’humidifie.
Un violent amalgame de désir de chair , de compassion idiote et vibrante, de sauvagerie puissante la saisit toujours aux alentours de 11h, quand les employés du ZOO qui nourrissent les animaux sortent tout emplis d’odeurs fauves, rancies par l’internement mêlées aux aromes de sang tourné provenant des quartiers de viandes.

Ariane humait l’air avec enchantement et empressement, laissant couler en elle ces divins parfums comme un souffle de clarinette descend par les oreilles au creux de la gorge pour se lover dans le plexus solaire.
La petite porte métallique grise dans laquelle six tirs de balles groupés formaient un beau losange s’ouvrit dans un doux gémissement;
Un jeune homme plutôt bien balancé en franchit le seuil sur les trois coups de moins le quart qui martelaient l’airain de la cloche de St Zacharie.
D’allure spartiate, la peau mate, bien qu’un rien négligé, ses mouvements souples laissaient flotter une odeur fauve et suave, c’est ce que la jeune fille en tout cas pensa immédiatement.
Elle avait d’autant plus raison de trouver les effluves émanant du jeune type subtiles et aventureuses que lui-même sembla renifler parmi les vibrations acidulés des arbres aux fleurs déjà au crépuscule de leur vie, un reliquat de femelle chaude et subversive. Jetant un regard circulaire, il découvrit une fine jeune fille un peu fanée sous un bouquet jaune qui lui ressemblait . Il s’approcha de côté, humant l’atmosphère. De plus près la donzelle était plutôt fleur vivace, c’était tout ce jaune anéanti qui lui faisait tort. Sa peau transparente laissait palpiter de chauds fleuves bleus et cela le mit en appétit.
Sans façon elle lui jeta un regard à la garçon, une véritable invitation. Non qu’il trouve cela très règlementaire pour une fille, mais elle a une expression tellement remplie de vous que cela aurait été une insulte et aussi un supplice de s’y refuser.
Il lui empoigna la main strictement et lui tournant le dos repartit tout en la précédant tandis qu’elle le suivait vers le judas ajouré de la porte d’entrée.
Ça y est pensait-elle je vais pouvoir lui coller mon fil dans les pattes et m’en défaire à jamais, libre comme un funambule. Et de surcroît ce qui ne gâchait rien, l’être à lier n’était pas dégoûtant.
Ayant franchi le sas du monde animal, Théo Zey lança un geste amical à l’homme tassé dans la guérite de paiement de l’entrée au public. L’ombre casquettée lui renvoya un geste sans regard , il était occupé à vendre ses tickets.
Pourtant cela ne l’empêcha pas de remarquer la petite, la pâlichonne qui faisait le pied de grue depuis quelque temps déjà devant l’entrée, et il pensa qu’il était pas gêné le Théo. C’est pas le tout d’enfiler les filles, après plus questions de se défiler…
Puis il revint à la file des visiteurs.

Dans les allées ensoleillées et roses toutes ensorcelées des odeurs crues et acides des bêtes, le printemps s’était étendu tendrement, et ça n’était pas pour rien dans la vigueur de Théo et la langueur d’Ariane. Il marchait plutôt vigoureusement et elle suivait en flottant sur le dos du printemps qui lui léchait les jambes à coups de langues tièdes et dorées.
Elle aurait bien aimé que, maintenant qu’il semblait sûr qu’ils finiraient par se rencontrer, il s’arrête un instant, la regarde et se montre, qu’ils fassent une pause, qu’on cause un peu, qu’elle mesure les choses, l’instant propice pour négligemment lui glisser son fil, en douceur, sans brusquerie. Mais il était du genre crazy horse, jeune étalon piaffant dans les méandres du ZOO qui prenaient des courbes à n’en plus finir, toujours plus audacieuses, sinueuses.
Maintenant il poussait les grands battants de la ménagerie laissant brutalement s’échapper la violente odeur sauvage des fauves qui râlèrent en l’apercevant. Que venait-il foutre à cette heure? Leur apportait-il cette chair au parfum trop doux en cadeau? Un ensemble de mouvements feutrés s’orchestrèrent pendant un instant dans le bâtiment dont les murs renvoyèrent les échos soufflés mêlés aux bruits frais des pas. Ariane tira sur sa main pour s’arrêter et contempler les bêtes superbes et exténuées d’ennui s’accrochant à son regard. Elle détesta subitement ce jeune crétin qui la traînait avec ses yeux obscurcis par l’habitude.
Il la tira doucement avec fermeté. Elle se sentait prête, prête à tout . Ils glissèrent silencieusement à l’intérieur d’un étroit boyaux qui longeait l’arrière des cages. Là tout à coup il fit volte-face et colla chacune de ses mains sur chacun de ses seins. Il fit de même avec sa bouche qu’il ventousa à la sienne aussi étroitement que les parois du labyrinthe. Elle gémit, il lui tordait le cou. Elle se dégagea et lui dit en chuchotant :
« Dehors. »

Ici elle étouffait dans les intestins de la ménagerie tout gargouillant des exhalaisons de chairs avariées, d’ urines oxydées et de libertés confinées.
Il lui fit une petite moue de dédain vaguement dégoûté, mais juste ce qu’il faut pour ne pas perdre le morceau.
Pauv’con, pensa-t-elle et elle sourit, dévoilant ses jolies canines blanches . Il lui passa son pouce sur la bouche, un réflexe avec les bêtes qu’on aime.
Ils ressortirent .
Reprirent leur cavale dans les allées tourmentées plus rapides. Le temps commençait à presser pour des tas de raisons trop longues à développer car très variées.

Enfin ils débouchèrent sur un large enclos herbeux au milieu duquel se tenait, robuste et écrasant, un taureau sauvage, luisant de fureur contenue, dont les yeux renvoyaient la luminosité des deux longs coups de quatorze heures qui venaient de se heurter à l’airain de St Zacharie.
Déjà, se dit-elle…
Déjà! se dit-il.

Alors il la poussa dans la paroi de stuc en rocher, une porte s’effaça pour les laisser pénétrer dans la soudaine pénombre tiède , pleine de stupeur anéantie par la vigoureuse fragrance taurine. Adossée au décor elle se laissa pénétrée à son tour par le membre robuste et dur de son guide maintenant écumant de plaisir. Elle sentit qu’elle s’ouvrait comme un tas de portes successives laissant circuler l’air à l’intérieur d’elle-même. Peu à peu le souffle se fit si puissant qu’elle sentit qu’une gigantesque vague commençait à se lever du fond de l’horizon. Elle s’enroulait sur elle-même toujours plus haute et rugissante, elle avançait maintenant à une vitesse vertigineuse balayant tout ce que son passage croisait. Les parois de son bas ventre en recevaient un écho divin, elle était une immense peau de tambour battue de l’intérieur, ses jambes se soulevèrent, elle était suspendue à l’écho de l’onde de choc . Elle gémit très intérieurement, lâcha son maudit fil . T.Zey, comme l’indiquait son badge, avait l’air complètement barré dans la tempête, elle referma ses paupières pour sentir plus confusément la déferlante s’écrouler de toute sa monstrueuse hauteur éclaboussant le sable de son ventre, faisant trembler les berges et rugir sa gorge. T.Zey s’accrochait à elle comme un surfeur jouissant de sa noyade. Puis tout redevint calme. Alors un long meuglement résonna déchiré et atroce. Ariane savait qu’elle était libre.
Elle n’avait plus de fil à la patte. Elle regarda T.Zey bien en face dans ses yeux, lui envoya un clin d’œil qui le laissa un peu groggy tandis qu’il rangeait son matériel de surf et relevait la fermeture de sa braguette, encore tout humide de cette sortie en haute mer…
Elle passa devant après lui avoir collé une tendre tape sur la joue gauche afin d’éliminer les dernières gouttes…
Avant de s’échapper des couloirs de stuc elle rajusta ses petites affaires. Elle voulait être présentable face à l’ire maussade du gigantesque taureau dont elle craignait en vérité le regard halluciné et réprobateur.
Elle poussa la petite porte et embrassa à toute bouche l’haleine tiède de l’air printanier. Cette fois on ne la raccompagnerait pas à la sortie pour l’y abandonner… Elle traçait, seule et légère. Ses pieds comme des chaussons de danseuse s’envolant dans une acrobatique pirouette caressaient innocemment les graviers chantants des allées du ZOO.
T. Zey s’était appuyé à l’ombre d’un prunus tout constellé de rose. Il suivait des yeux cette fille si bizarre qui venait de le jeter hors de lui et qui déjà s’échappait, le laissant tout essoufflé, poisson hors des flots, manquant d’air. Et soudain un pesant, profond et torturant sentiment de mélancolie le submergeant. Il savait qu’il allait pleurer. Il ouvrit ses deux mains pour s’y enfoncer. Autour à gauche, tout entortillés à son index et son majeur, un petit écheveau des cheveux de celle en qui il avait plongé, comme des algues alanguies, il les respira. Il pensa qu’il ne connaissait même pas son nom…



ariane A.

Ariane déambule le long des longs couloirs blancs de l’hôpital psychiatrique.
Plus que quelques fois, les fils de sa pensée s’enchevêtrent. Ils font des nœuds aux carrefours des idées.
Qui pourrait bien y plonger des doigts agiles et souples pour évider les yeux morts de ces nœuds crispés, leur faire vomir ce poids toxique, expulser ces chairs morbides.
Ariane se sent dévorée de quelque part de son intérieur, mais quand elle pense à s’échapper une chose de monstrueuse aspire sa substance et le plie dans son elle-même.
Ariane traîne, en chaussettes de laine, oubliée dans le labyrinthe écrasant de ses pensées organiques.Deux parois parallèles , viscères intestinales poignant dans mon ventre animal.
M’ont laissée au fond d’un couloir. M‘expulser hors de cet en-dedans sans cesse. Sentir sentir les murs, lécher les murs. Y perdre ma trace dans la douleur . Je me broie le long des granits, me souille sur les plâtres fades . Le sang coule de mes doigts, je vois clair. Il me fait peur dans mon ventre gonflé. On entend des qui sont derrière sans vouloir nous dire où est le vrai vivant. Qu’est-ce qu’ils croient? Je ne suis qu’une bête tordue? C’est ça ma colère. Ils me l’ont placée dans ma poitrine comme la marche de l’horloge . Ca s’est bouché dans les tuyaux. Ils m’ont sali, je sais que c’est eux, mais l’expliquer comment puisqu’ils font des manières de ceux qui ont perdu le sens du sens . Alors je hurle dans ces tunnels. Ils pensent je crois que je ne pense plus. C’est comme ça qu’ils m’ont enfermée dedans.Elle, elle se tient parfois sur mon chemin, celle qui a les yeux vers l’intérieur d’elle , je renifle son odeur de crainte affolée, parfois elle se pose sur moi; parfois elle oublie.
Et elle c’est pourquoi sa sueur aigre de peur?

Parcourant le dédale des corridors aux échos nus de l’hôpital psychiatrique le docteur absent à tout ce qui l’entoure cherche à s’échapper. Il ne peut plus faire seul face au souffle fétide de cette médecine archaïque. Il lui faut trouver une nouvelle arme, un fil qui lui permette de conduire autrement des thérapies inventives, il veut sortir du mythe de l’enfermement, des substances qui détruisent les espaces héroïques de ses patients pour les transformer en inscriptions cliniques figées dans les registres de l’hôpital. S’il n’en sort pas, lui aussi il meurt.

Accroupi face aux flots, ses pupilles resserrées scrutent la surface éclatante de l’eau. Il pénètre le labyrinthe liquide, la matrice aux mouvements de chair palpitante. Sur son visage ses yeux attentifs sont enrubannés dans les circonvolutions des lignes vitales de son tatouage.
Chaque souffle de ses poumons emporte avec lui un tourbillon extraconcentrique dont les bords frémissants jaillissent en débordements sur l’univers. De même chaque inspiration de ses poumons ramène en profondes vibrations intraconcentriques la respiration du monde, des êtres du monde, et toutes ces particules s’unissent à sa chair comme les lignes de ses tatouages à sa peau. Ainsi dans ces traces conjuguées s’inscrivent la pénétration du vivant , la trace du mouvement , l’interminable va-et-vient des flots. Respiration. Il peut sentir une grande peur quelque part, ailleurs…

Il crie dans le labyrinthe il hurle mais bordel qui est-ce qui a bien pu foutre un bordel pareil? Il hurle pour que les sinuosités du bâtiment lui renvoient les échos déformés de sa voix et que le tonnerre de sa colère éclate en mille morsures et s’éteigne.

Ayant roulé sous le pneu avant gauche d’un engin roulantlui-même à vive allure, il s’est pris un tel coup dans la gueule qu’il a perdu un morceau de truffe et la totalité de son odorat. Traumatisme. Il ne sent plus son aura olfactive ni celles des autres, les crottes et les flaques d’urine sont vides, froides et nues. Le monde s’est dévêtu, et court écorché sous ses pattes. Les bruits, les images ne lui permettent pas d’être dans la trace. Il sait qu’il va crever.

Je ne veux plus sentir les cris du lit dans lequel il faut que je m’allonge. Je ne veux plus sentir rouler dans la peau de ma gorge les médicaments des jours et des jours. Je ne veux plus rester dedans. Je ne veux plus le voir ce sourire cloué . Je ne veux plus ne pas arriver à respirer. Je ne veux pas encore être toujours traîner dans ce labyrinthe sans fin .
Je veux du dehors même si c’est aussi comme une prison, les barreaux ne sont plus au même endroit. Docteur docteur, accompagnez moi au delà, sortez dans ma main votre main , regardez avec vos yeux de poisson mort l’ignoble cœur où nous battons. Tuons-le!

Devant l’hôpital, il se tient raide et transi, il sort du cauchemar de sa vie pour enlacer soudain le corps futile, insaisissable de la réalité du dehors.
Elle se tient debout à ses côtes, tanguant dans la respiration du monde, au bords des lignes tatouées sur la quatre voies par les autos qui sillonnent la nuit, labourant l’ombre de leurs yeux mouillés. Ils se tiennent la main, plus pour longtemps il le sait il va bientôt la lâcher sa main à elle qui se serre autour de la sienne.
Elle aspire tout à coup les vibrations du monde, un chien hagard passe, un petit filet de sang accroché à l’oreille droite. Alors l’homme la regarde vraiment, l’embrasse d’un long baiser enchâssé, chaud, comme un dernier envoûtement, une ultime tromperie. Elle trace avec sa langue des méandres sur la sienne, un code secret, un message longtemps gardé qui enfin pourrait être capté. Mais il est trop tard, depuis le début. Il reprend la main qu’il lui avait offerte, se tourne, laissant mourir dans sa bouche les dernières vibrations qui ressemblaient à des mots d’amour et abandonnant Ariane au bord de l’avenue et du non-avenu, il s’engouffre dans la nuit avide et disparaît.



Gizeux, le 27 septembre de l’an de grâce 1710

Ce château a toujours eu des pierres suintantes. Je ne sais pas comment elle a réussi, en plein hiver et dans un endroit aussi désolé. A l’intérieur il fait froid, du froid et de la poussière. Les pièces trop hautes les meubles trop austères. Si la grange est délabrée et si la cuisine est graisseuse c’est parce que je ne suis ni maçon ni homme sévère.

Pour batifoler avec les servantes, pour batifoler, je n’aurai pas choisi ces pierres les champs ou l’une des chambres. Froides les chambres même en été même avec du feu dans la cheminée. Je suis né il y a exactement cinquante et une années. Elle avait seize ans. Lorsqu’elle a constaté l’évidence, elle a bien essayé de me faire passer, comme on dit, avec la lingère et des aiguilles à tricoter. Mais cela n’a pas fonctionné. Elle est morte dans la nuit, bien après que j’ai poussé mon premier cri. Il paraît qu’elle s’est vidée de son sang. Personne ne devrait finir ainsi.

Je sens que je ne suis que sa cicatrice, parce qu’il a fallu recoudre le bas du ventre. Et moi qui vagissais pour un peu de lait. Elle avait seize ans. Tous les jours je regarde la reproduction minuscule de son visage dans un médaillon doré.

Je ne pense pas qu’elle ait songé à ma vie, elle qui terminait brutalement la sienne. Je crois qu’elle voulait être en paix, mais elle n’a pas fait mander le prêtre.

Si j’avais voulu j’aurai pu chercher l’homme qui l’a engrossée. Les domestiques disent qu’elle n’avait pas besoin, qu’elle…Ils disent que Monsieur était trop sévère à certains moments. Monsieur, mon grand-père. On l’appelait Monsieur.

Qui peut croire que je suis le fruit d’un livre, aussi émoustillant soit-il?

Monsieur ne m’aimait pas. Courir dans le parc, sauter du muret, nager dans la mare étaient sans intérêt. Mais il avait conservé les jouets les jeux de société les robes qu’elle avait porté, et je pouvais, à l’occasion, ouvrir le sanctuaire pour une heure ou deux.

On la trouvait adorable, et le regard de Monsieur lorsqu’il parlait d’elle en disait long sur le couple du père et de la fille.

J’ai cinquante et un ans. Je ne me suis pas marié et je n’ai jamais été tenté. Mon chien au pied de la cheminée, Alice la nuit dans mon lit, mes gens dans leurs chaumières. Oh, bien sûr, Alice a des enfants. Qui me ressemblent. Qu’on dit de moi. Je ne suis pas jaloux, et je veux bien croire qu’elle est intelligente. Mais cela n’a aucun attrait. A ma mort, qui n’est pas lointaine, ils se débrouilleront. Alice a deux fils.

Pour batifoler avec des hommes, voire avec des hommes de passage, je n’aurai pas choisi les pierres les champs ou l’une des chambres. J’aurais imaginé du sable, une plage crayeuse de Normandie.

L’épouse de Monsieur est, elle aussi, morte en couches. Monsieur dans son coeur ne l’a pas remplaçée, même si dans son lit il y a longtemps eu une croupe, une paire de seins et un joli visage. Qui se ressemble s’assemble.

J’aime voir les minois des jeunes filles qui nettoient la cour ou la grand’salle. Alice prend son air sévère mais ce n’est qu’un airsans importance. J’aime pinçer les fesses des filles du village, mais je n’oserai jamais en prendre une le jour de ses noces. Là Alice pleurerait, et je n’aime pas la voir pleurer.

Le jour je chasse. Les troubles sont de plus en plus fréquents, et je me garde d’ennuis plus sérieux. Les gens du village travaillent mes terres, cultivent mes champs, récoltent les fruits de mes arbres. Je surveille les environs et les gardes-chasse protègent quiconque de bien intentionné. Il y a toujours les voleurs, les prêtres défroqués, les bandits à la solde de tel ou tel autre seigneur. Mais les rondes toutes les trois heures rassurent et jusqu’à présent personne n’a eu à s’en plaindre. La nuit je dors.

Ici c’est le bout du monde. Un peu plus loin, à cheval ou en carriole on atteint Tours. Ville marchande où l’on trouve les tissus qui manquent, les bijoux qui plaisent aux demoiselles, les armes pour la guerre.

Par chez nous c’est le soc et la charrue, le cheval de bât et le gros rouge.

Je me défie des chevaliers. Monsieur avait appris l’art de la guerre d’un précepteur revenu de Jérusalem. Alors Monsieur était content, content et fier d’avoir eu une fille. Une fille ne combat pas. Elle tricote elle brode elle coud. Mais elle ne part pas à la guerre. Alors Monsieur a voulu m’apprendre la méfiance. Méfiance envers ses pairs, méfiance envers moi qui un jour pourrais avoir envie d’en découdre. Monsieur se connaissait bien et savait que je serai peut-être comme lui. Je me défie donc des chevaliers et Alice a deux fils. Finalement, ce qui est agréable chez les gens du peuple c’est leur condition: on ne peut devenir chevalier que si on est annobli. Les fils d’Alice sont de basse extraction. Evidemment, mais on peut grossir la piétaille d’une armée. C’est dangereux, la piétaille d’une armée.

A l’enterrement de Monsieur n’y assistaient que le prêtre du château moi et les domestiques. Monsieur avait fait le vide à la mort de sa fille. Aucun ami pas de relations pas de cousins éloignés devant sa tombe. J’ai longtemps cru que c ‘était ma faute, mais j’avais tort. Monsieur, comme chez lui, n’était pas aimé. J’ ai cherché cette famille en maints endroits, et à chaque fois que le bâtard sonnait à leur porte on le recevait pour voir de quoi il avait l’air, pour après rire très fort, parce que peut bien vouloir un corniaud lorsqu’on a mieux à faire? On a toujours mieux à faire.

Cela dit j’ai du plus loin que je m’en souvienne aimé la particule de mon nom de famille. Peut-être me recevait-on parce que je suis né dans des draps de soie, le nom des ancêtres inscrit dans mon livret de baptême. Je déteste les draps souillés de sang, irrécupérables, bons à jeter au feu. Je déteste choisir les noms de mes gens les parents devraient s’en occuper à ma place. Monsieur aussi disait cela. Moi les domestiques m’aiment et je n’y peux rien.

Je ne sais pas comment elle a réussi. Le jour d’avant on joue l’indolence, la gentillesse, et le jour d’après on s’angoisse pour le pire. Le pire qui arrive souvent. J’ai ses cheveux, les cheveux dont elle a hérité de sa propre mère. J’ai ses yeux ses cils et le rose de ses joues. Bien sûr j’ai plus de cheveux blancs qu’elle, mais j’aime assez l’idée d’avoir vieilli.

Dans le cimetière du parc il n’y a que trois tombes: j’ai fait déplacer son corps à la mort de Monsieur, et tous les jours je pose devant la croix, la croix de sa chambre, un bouquet de fleurs de la saison. Des tulipes au printemps et à l’automne. Des chrysanthèmes en hiver. Des coeurs de Marie-Rose quand les boutons éclosent.

Pourquoi personne n’a pris la décision de me jeter à la rue? Je ne suis qu’un bâtard. Pourquoi Monsieur m’a couché sur son testament? Je sens encore son regard froid, sensation presque liquide, descendre le long de mon buste, s’arrêter aux genoux que j’ai cagneux. Je l’entend encore cracher sèchement dans son pot en terre, et sans un mot ses pas qui le font disparaître au bout d’une porte qui grince affreusement. Dans ce château toutes les portes grincent affreusement.

Gizeux, le 27 septembre de l’an de grâce 1710

Ce château a toujours eu des pierres suintantes. Je ne sais pas comment elle a réussi, en plein hiver et dans un endroit aussi désolé. A l’intérieur il fait froid, du froid et de la poussière. Les pièces trop hautes les meubles trop austères. Si la grange est délabrée et si la cuisine est graisseuse c’est parce que je ne suis ni maçon ni homme sévère.

Pour batifoler avec les servantes, pour batifoler, je n’aurai pas choisi ces pierres les champs ou l’une des chambres. Froides les chambres même en été même avec du feu dans la cheminée. Je suis né il y a exactement cinquante et une années. Elle avait seize ans. Lorsqu’elle a constaté l’évidence, elle a bien essayé de me faire passer, comme on dit, avec la lingère et des aiguilles à tricoter. Mais cela n’a pas fonctionné. Elle est morte dans la nuit, bien après que j’ai poussé mon premier cri. Il paraît qu’elle s’est vidée de son sang. Je ne souhaite à personne mort si affreuse.

Elle avait seize ans, et c’est une reproduction minuscule de son visage que tous les jours je regarde. La seule chose qu’elle m’ait laissé.

Je ne pense pas qu’elle ait songé à ma vie, elle qui terminait brutalement la sienne. Je crois qu’elle voulait être en paix, mais elle n’a pas fait mander le prêtre.

Si j’avais voulu j’aurai pu chercher l’homme qui l’a engrossée. Les domestiques disent qu’elle n’était pas délurée, qu’elle n’avait pas besoin…Ils disent que Monsieur était très sèvère, trop à certains moments. Monsieur mon grand-père. On l’appelait Monsieur.

Qui peut croire que je suis le fruit d’un livre, aussi émoustillant soit-il?

Monsieur ne m’aimait pas. Courir dans le parc, sauter du muret, nager dans la mare étaient sans intérêt. Mais il avait conservé les jouets les jeux de société les robes qu’elle avait porté, et je pouvais, à l’occasion, ouvrir le sanctuaire pour une heure ou deux.

On la trouvait adorable, et le regard de Monsieur lorsqu’il parlait d’elle en disait long sur le couple du père et de la fille.

J’ai cinquante et un ans. Je ne me suis pas marié et je n’ai jamais été tenté. Mon chien au pied de la cheminée, Alice la nuit dans mon lit, mes gens dans leurs chaumières. Oh, bien sûr, Alice a des enfants. Qui me ressemblent. Qu’on dit de moi. Je ne suis pas jaloux, et je veux bien croire qu’elle est intelligente. Mais cela n’a aucun attrait. A ma mort, qui n’est pas lointaine, ils se débrouilleront. Alice a deux fils.

Pour batifoler avec des hommes, voire avec des hommes de passage, je n’aurai pas choisi les pierres les champs ou l’une des chambres. J’aurais imaginé du sable, une plage crayeuse de Normandie.

L’épouse de Monsieur est, elle aussi, morte en couches. Monsieur dans son coeur ne l’a pas remplaçée, même si dans son lit il y a longtemps eu une croupe, une paire de seins et un joli visage. Qui se ressemble s’assemble.

J’aime voir les minois des jeunes filles qui nettoient la cour ou la grand’salle. Alice prend son air sévère mais ce n’est qu’un airsans importance. J’aime pinçer les fesses des filles du village, mais je n’oserai jamais en prendre une le jour de ses noces. Là Alice pleurerait, et je n’aime pas la voir pleurer.

Le jour je chasse. Les troubles sont de plus en plus fréquents, et je me garde d’ennuis plus sérieux. Les gens du village travaillent mes terres, cultivent mes champs, récoltent les fruits de mes arbres. Je surveille les environs et les gardes-chasse protègent quiconque de bien intentionné. Il y a toujours les voleurs, les prêtres défroqués, les bandits à la solde de tel ou tel autre seigneur. Mais les rondes toutes les trois heures rassurent et jusqu’à présent personne n’a eu à s’en plaindre. La nuit je dors.

Ici c’est le bout du monde. Un peu plus loin, à cheval ou en carriole on atteint Tours. Ville marchande où l’on trouve les tissus qui manquent, les bijoux qui plaisent aux demoiselles, les armes pour la guerre.

Par chez nous c’est le soc et la charrue, le cheval de bât et le gros rouge.

Je me défie des chevaliers. Monsieur avait appris l’art de la guerre d’un précepteur revenu de Jérusalem. Alors Monsieur était content, content et fier d’avoir eu une fille. Une fille ne combat pas. Elle tricote elle brode elle coud. Mais elle ne part pas à la guerre. Alors Monsieur a voulu m’apprendre la méfiance. Méfiance envers ses pairs, méfiance envers moi qui un jour pourrais avoir envie d’en découdre. Monsieur se connaissait bien et savait que je serai peut-être comme lui. Je me défie donc des chevaliers et Alice a deux fils. Finalement, ce qui est agréable chez les gens du peuple c’est leur condition: on ne peut devenir chevalier que si on est annobli. Les fils d’Alice sont de basse extraction. Evidemment, mais on peut grossir la piétaille d’une armée. C’est dangereux, la piétaille d’une armée.

A l’enterrement de Monsieur n’y assistaient que le prêtre du château moi et les domestiques. Monsieur avait fait le vide à la mort de sa fille. Aucun ami pas de relations pas de cousins éloignés devant sa tombe. J’ai longtemps cru que c ‘était ma faute, mais j’avais tort. Monsieur, comme chez lui, n’était pas aimé. J’ ai cherché cette famille en maints endroits, et à chaque fois que le bâtard sonnait à leur porte on le recevait pour voir de quoi il avait l’air, pour après rire très fort, parce que peut bien vouloir un corniaud lorsqu’on a mieux à faire? On a toujours mieux à faire.

Cela dit j’ai du plus loin que je m’en souvienne aimé la particule de mon nom de famille. Peut-être me recevait-on parce que je suis né dans des draps de soie, le nom des ancêtres inscrit dans le livret de baptême à côté de mes prénoms. Je déteste les draps souillés de sang, irrécupérables, bons à jeter au feu. Je déteste choisir les noms de mes gens les parents devraient s’en occuper à ma place. Monsieur aussi disait cela. Moi les domestiques m’aiment et je n’y peux rien.

Je ne sais pas comment elle a réussi. Le jour d’avant on joue l’indolence, la gentillesse, et le jour d’après on s’angoisse pour le pire. Le pire qui arrive souvent. J’ai ses cheveux, les cheveux dont elle a hérité de sa propre mère. J’ai ses yeux ses cils et le rose de ses joues. Bien sûr j’ai plus de cheveux blancs qu’elle, mais j’aime assez l’idée d’avoir vieilli.

Dans le cimetière du parc il n’y a que trois tombes: j’ai fait déplacer son corps à la mort de Monsieur, et tous les jours je pose devant la croix, la croix de sa chambre, un bouquet de fleurs de la saison. Des tulipes au printemps et à l’automne. Des chrysanthèmes en hiver. Des coeurs de Marie-Rose quand les boutons éclosent.

Pourquoi personne n’a pris la décision de me jeter à la rue? Je ne suis qu’un bâtard. Pourquoi Monsieur m’a couché sur son testament? Je sens encore son regard froid, sensation presque liquide, descendre le long de mon buste, s’arrêter aux genoux que j’ai cagneux. Je l’entend encore cracher sèchement dans son pot en terre, et sans un mot ses pas qui le font disparaître au bout d’une porte qui grince affreusement. Dans ce château toutes les portes grincent affreusement.

Gizeux, le 27 septembre de l’an de grâce 1710

Ce château a toujours eu des pierres suintantes. Je ne sais pas comment elle a réussi, en plein hiver et dans un endroit aussi désolé. A l’intérieur il fait froid, du froid et de la poussière. Les pièces trop hautes les meubles trop austères. Si la grange est délabrée et si la cuisine est graisseuse c’est parce que je ne suis ni maçon ni homme sévère.

Pour batifoler avec les servantes, pour batifoler, je n’aurai pas choisi ces pierres les champs ou l’une des chambres. Froides les chambres même en été même avec du feu dans la cheminée. Je suis né il y a exactement cinquante et une années. Elle avait seize ans. Lorsqu’elle a constaté l’évidence, elle a bien essayé de me faire passer, comme on dit, avec la lingère et des aiguilles à tricoter. Mais cela n’a pas fonctionné. Elle est morte dans la nuit, bien après que j’ai poussé mon premier cri. Il paraît qu’elle s’est vidée de son sang. Je ne souhaite à personne mort si affreuse.

Elle avait seize ans, et c’est une reproduction minuscule de son visage que tous les jours je regarde. La seule chose qu’elle m’ait laissé.

Je ne pense pas qu’elle ait songé à ma vie, elle qui terminait brutalement la sienne. Je crois qu’elle voulait être en paix, mais elle n’a pas fait mander le prêtre.

Si j’avais voulu j’aurai pu chercher l’homme qui l’a engrossée. Les domestiques disent qu’elle n’était pas délurée, qu’elle n’avait pas besoin…Ils disent que Monsieur était très sèvère, trop à certains moments. Monsieur mon grand-père. On l’appelait Monsieur.

Qui peut croire que je suis le fruit d’un livre, aussi émoustillant soit-il?

Monsieur ne m’aimait pas. Courir dans le parc, sauter du muret, nager dans la mare étaient sans intérêt. Mais il avait conservé les jouets les jeux de société les robes qu’elle avait porté, et je pouvais, à l’occasion, ouvrir le sanctuaire pour une heure ou deux.

On la trouvait adorable, et le regard de Monsieur lorsqu’il parlait d’elle en disait long sur le couple du père et de la fille.

J’ai cinquante et un ans. Je ne me suis pas marié et je n’ai jamais été tenté. Mon chien au pied de la cheminée, Alice la nuit dans mon lit, mes gens dans leurs chaumières. Oh, bien sûr, Alice a des enfants. Qui me ressemblent. Qu’on dit de moi. Je ne suis pas jaloux, et je veux bien croire qu’elle est intelligente. Mais cela n’a aucun attrait. A ma mort, qui n’est pas lointaine, ils se débrouilleront. Alice a deux fils.

Pour batifoler avec des hommes, voire avec des hommes de passage, je n’aurai pas choisi les pierres les champs ou l’une des chambres. J’aurais imaginé du sable, une plage crayeuse de Normandie.

L’épouse de Monsieur est, elle aussi, morte en couches. Monsieur dans son coeur ne l’a pas remplaçée, même si dans son lit il y a longtemps eu une croupe, une paire de seins et un joli visage. Qui se ressemble s’assemble.

J’aime voir les minois des jeunes filles qui nettoient la cour ou la grand’salle. Alice prend son air sévère mais ce n’est qu’un airsans importance. J’aime pinçer les fesses des filles du village, mais je n’oserai jamais en prendre une le jour de ses noces. Là Alice pleurerait, et je n’aime pas la voir pleurer.

Le jour je chasse. Les troubles sont de plus en plus fréquents, et je me garde d’ennuis plus sérieux. Les gens du village travaillent mes terres, cultivent mes champs, récoltent les fruits de mes arbres. Je surveille les environs et les gardes-chasse protègent quiconque de bien intentionné. Il y a toujours les voleurs, les prêtres défroqués, les bandits à la solde de tel ou tel autre seigneur. Mais les rondes toutes les trois heures rassurent et jusqu’à présent personne n’a eu à s’en plaindre. La nuit je dors.

Ici c’est le bout du monde. Un peu plus loin, à cheval ou en carriole on atteint Tours. Ville marchande où l’on trouve les tissus qui manquent, les bijoux qui plaisent aux demoiselles, les armes pour la guerre.

Par chez nous c’est le soc et la charrue, le cheval de bât et le gros rouge.

Je me défie des chevaliers. Monsieur avait appris l’art de la guerre d’un précepteur revenu de Jérusalem. Alors Monsieur était content, content et fier d’avoir eu une fille. Une fille ne combat pas. Elle tricote elle brode elle coud. Mais elle ne part pas à la guerre. Alors Monsieur a voulu m’apprendre la méfiance. Méfiance envers ses pairs, méfiance envers moi qui un jour pourrais avoir envie d’en découdre. Monsieur se connaissait bien et savait que je serai peut-être comme lui. Je me défie donc des chevaliers et Alice a deux fils. Finalement, ce qui est agréable chez les gens du peuple c’est leur condition: on ne peut devenir chevalier que si on est annobli. Les fils d’Alice sont de basse extraction. Evidemment, mais on peut grossir la piétaille d’une armée. C’est dangereux, la piétaille d’une armée.

A l’enterrement de Monsieur n’y assistaient que le prêtre du château moi et les domestiques. Monsieur avait fait le vide à la mort de sa fille. Aucun ami pas de relations pas de cousins éloignés devant sa tombe. J’ai longtemps cru que c ‘était ma faute, mais j’avais tort. Monsieur, comme chez lui, n’était pas aimé. J’ ai cherché cette famille en maints endroits, et à chaque fois que le bâtard sonnait à leur porte on le recevait pour voir de quoi il avait l’air, pour après rire très fort, parce que peut bien vouloir un corniaud lorsqu’on a mieux à faire? On a toujours mieux à faire.

Cela dit j’ai du plus loin que je m’en souvienne aimé la particule de mon nom de famille. Peut-être me recevait-on parce que je suis né dans des draps de soie, le nom des ancêtres inscrit dans le livret de baptême à côté de mes prénoms. Je déteste les draps souillés de sang, irrécupérables, bons à jeter au feu. Je déteste choisir les noms de mes gens les parents devraient s’en occuper à ma place. Monsieur aussi disait cela. Moi les domestiques m’aiment et je n’y peux rien.

Je ne sais pas comment elle a réussi. Le jour d’avant on joue l’indolence, la gentillesse, et le jour d’après on s’angoisse pour le pire. Le pire qui arrive souvent. J’ai ses cheveux, les cheveux dont elle a hérité de sa propre mère. J’ai ses yeux ses cils et le rose de ses joues. Bien sûr j’ai plus de cheveux blancs qu’elle, mais j’aime assez l’idée d’avoir vieilli.

Dans le cimetière du parc il n’y a que trois tombes: j’ai fait déplacer son corps à la mort de Monsieur, et tous les jours je pose devant la croix, la croix de sa chambre, un bouquet de fleurs de la saison. Des tulipes au printemps et à l’automne. Des chrysanthèmes en hiver. Des coeurs de Marie-Rose quand les boutons éclosent.

Pourquoi personne n’a pris la décision de me jeter à la rue? Je ne suis qu’un bâtard. Pourquoi Monsieur m’a couché sur son testament? Je sens encore son regard froid, sensation presque liquide, descendre le long de mon buste, s’arrêter aux genoux que j’ai cagneux. Je l’entend encore cracher sèchement dans son pot en terre, et sans un mot ses pas qui le font disparaître au bout d’une porte qui grince affreusement. Dans ce château toutes les portes grincent affreusement.



12

Littérature de jeunesse thé... |
Les chroniques de Wenceslas... |
Aşk Desem Az Gelir |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | LA PHILO SELON SYLVIE
| Les écrits de Shok Nar
| kantinof